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Dictionnaire des sciences philosophiques, au mot Platon

PLATON

se souvient d’avoir déjà vécu avant de descendre dans ce corps , pourquoi ne croirions-nous pas qu’en la quittant, elle en pourra animer successivement plusieurs autres? Mais entre deux vies, s’il ne se présente pas sur-le-champ un corps préparé pour elle et d’uue organisation conforme à l’état de ses facultés, il faut bien qu’elle existe quelque part. De là, chez Platon comme chez Pythagore, la consécration de la croyance générale à un autre monde. Si cela est ainsi, dit-il, que les hommes, après la mort, reviennent à la vie, il s’ensuit nécessairement que les âmes sont dans les enfers pendant cet intervalle; car elles ne reviendraient pas au monde si elles n’étaient plus. D’après le dixième livre de la République, le séjour que chaque âme fait dans les enfers entre une vie et une autre, doit durer mille ans. Mais le dogme de l’immortalité ne se renferme pas, pour Platon, dans ces idées empruntées de la tradition, et qu’il accepte plutôt qu’il ne les choisit. Au-dessus de la métempsycose et de cet exil de mille ans que notre âme doit supporter dans le royaume des ombres, il admet une immortalité spirituelle, réservée aux seuls philosophes et qui consiste non pas à s’absorber en Dieu, comme l’enseigne la doctrine Védanta, mais à vivre, en quelque sorte, en société avec lui, à participer de sa pureté, de sa félicité et de sa sagesse. C’est là que Platon se montre particulièrement lui-méme, et qu’il brise les liens qui ont tenu avant lui l’esprit confondu avec la matière.* Si l’àme, dit-il, se retire pure, sans conserver aucune souillure du corps, comme n’ayant eu volontairement avec lui aucun commerce, mais, au contraire, comme l’ayant toujours fui, et s’étant toujours recueillie en elle-même en méditant toujours, c’està-dire en philosophant avec vérité et en apprenant effectivement à mourir (car la philosophie n’est-elle pas une

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préparation à la mort?); si l’àme se retire, dis-je, en cet état, elle va à un être semblable à elle, à un .être divin, immortel et plein de sagesse, dans lequel elle jouit d’une merveilleuse félicité , délivrée de ses erreurs, de son ignorance, de ses craintes, de ses amours qui la tyrannisaient et de tous les autres maux attachés à la nature humaine; et, comme on le dit de ceux qui sont initiés aux saints mystères, elle passe véritablement avec les dieux toute l’éternité. » Aucun autre système, soit religieux, soit philosophique, soit avant, soit après l’auteur du Phédon, n’est allé plus loin dans la voie du spiritualisme. Il faut ajouter que Platon a ennobli l’idée même de la métempsycose, dans les limites où il a cru utile de la conserver, en essayant d’y introduire les principes de la liberté. Ainsi , non content de regarder les différentes conditions que notre âme est susceptible de traverser comme des expiations qui doivent la purger des fautes commises pendant une vie antérieure, il accorde encore, à notre libre arbitre, à nos penchants secrets, une grande influence sur le choix de ces conditions. « La faute du choix tombera sur nous, Dieu est innocent. » Voilà ce que dit aux âmes le prophète qu’il introduit dans le récit de Her l’Arménien.

Platon déduit des divers attributs de Dieu et de ses autres perfections manifestées aussi par les idées, que Dieu est le père et l’ordonnateur de toutes choses, et que la Providence est universelle. Dieu, dit-il, a façonné et conservé le monde, parce qu’il est bon et exempt d’envie. Dans son livre des Lois, I. X. ,- il établit que Dieu gouverne tout, jusqu’au dernier atome de matière.

Citons un des plus beaux passages de ce magnifique livre :

« Tous les êtres intelligents sont sujets à divers changements

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dont le principe est en eux-mêmes. Ceux dont les mœurs n’éprouvent que des changements légers, éprouvent aussi des déplacements peu considérables et sont toujours sur une surface à peu près égale. Pour ceux dont le caractère change davantage et- devient plus méchant, ils sont précipités dans les profondeurs, et dans ces demeures souterraines appelées du nom d’enfer et d’autres noms semblables ; sans cesse ils sont troublés par des frayeurs et des songes funestes pendant leur vie et aprèsqu’ils sont séparés de leurs corps ; et lorsqu’une âme a fait des progrès marqués, soit dans le mal, soit dans le bien, par une volonté ferme et une conduite soutenue; si c’est dans le bien, et quelle se soit attachée à la divine vertu jusqu’à devenir en quelque sorte divine comme elle, alors elle reçoit de grandes distinctions, et du lieu qu’elle occupait, elle passe dans un autre, demeure toute sainte et plus heureuse;- si elle a vécu dans le vice, elle va habiter une demeure conforme à son état.

« Telle est, mon cher fils qui te crois négligé des dieux, la justice des habitants de l’Olympe. Si l’on se pervertit, on est transporté au séjour des âmes criminelles ; si l’on change de bien en mieux, on va se joindre aux âmes saintes : en un mot, dans la vie et dans toutes les morts qu’on éprouve successivemeut, les semblables font à leurs semblables et en reçoivent tous les traitements qu’ils doivent naturellement eu attendre. Ni toi, ni qui que ce soit, en quelque situation qu’il se trouve, ne pourra jamais se vanter de s’ôtre soustrait à cet ordre établi par les dieux pour être observé plus inviolablement qu’aucun autre, et qu’il faut infiniment respecter. Tu ne lui échapperas jamais, quand tu serais assez petit pour pénétrer dans les profondeurs de la terre, ni quand tu serais assez grand pour t’élever jusqu’au ciel. Mais tu porteras la peine qu’ils ont arrêtée, soit sur cette terre, soit aux enfers, soit dans quelque autre demeure encore plus affreuse. 11 en sera de même de ceux qui, par des impiétés ou par d’autres méfaits, sont devenus grands de petits qu’ils étaient, et que tu as cru être passés de l’infamie dans le sein du bonheur; en conséquence de quoi tu t’es imaginé voir dans

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leurs actions , comme dans un miroir , que les dieux ne se mêlent point des choses d’ici-bas; mais tu ne savais pas le tribut que ces hommes si heureux doivent un jour payer à l’ordre général. Et comment, jeune présomptueux, peux-tu te persuader que cette connaissance n’est pas nécessaire, puisque, faute de l’avoir, on ne pourra jamais se former un plan de vie, ni concevoir une idée juste de ce qui fait le bonheur ou le malheur? »

Il y a plus dans Platon que ces enseignements formels sur la vie future et la transmigration des âmes. Sa méthode tout entière, ainsi que celle de Socrate sou illustre maître, est fondée sur la préexistence.

La méthode dont se servait habituellement Socrate, aussi bien que la dialectique à laquelle Platon a attaché son nom, découle d’un seul et même principe, à savoir: l’excellence de Pâme humaine qui, par sa partie divine est appelée à la science universelle ; elle n’a qu’à se regarder et à se connaître, à s’observer attentivement pour arriver à la vérité. Cette excellence de l’âme humaine, Platon en recherche la raison scientifique, il l’explique par l’hypothèse de la réminiscence et de la préexistence des âmes qu’il met trop souvent dans la bouche de Socrate pour qu’on puisse prétendre que cette hypothèse n’était pas aussi dans l’enseignement du maître. A la vérité, Xénophon ni Aristote n’en parlent, mais le caractère de leur esprit pratique ne les portait pas à relever ce point de doctrine. Leur silence ne prouve donc rien.

De Platon, ces croyances passèrent aux néoplatoniciens d’Alexandrie. Plotin, le premier de tous, y revient maintes fois dans le cours de ses Ennéades. « C’est un dogme re- « connu, dit-il, de toute antiquité et universellement que

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« si l’âmecommetdes fautes, elle est condamnée à les,expier « en subissant des punitions dam les enfers ténébreux, puis « elle est admise à passer dans de nouveaux corps , pour re- « commencer ses épreuves 1. » Ce passage est très-remarquable en ce qu’il fait "voir clairement que le séjour dans l’enfer n’était que temporaire aux yeux des anciens et qu’il était toujours suivi de nouvelles épreuves plus terribles et plus douloureuses à proportion des fautes à réparer. C’est ce que dit ailleurs notre philosophe. « Quand nous nous « sommes égarés dans la multiplicité (c’est-à-dire selon « le langage dePlotin, quand nous nous sommes attachés à « la matière et aux passions corporelles), nous en sommes « punis d’abord par notfe égarement lui-méme (sorte d’er- « raticité), puis quand nous reprenons des corps, nous « avons une condition moins heureuse 2. » Insistant ensuite dans un fort beau passage du livre IX' de la 2e Ennéade sur la sanction de nos bonnes comme de nos mauvaises actions, il ajoute : « Il y a ici-bas non-seulement les « statues des dieux, mais eux-mêmes nous suivent de leurs « regards; aucun blâme n’est fondé contre eux, car leur «providence est incessante: ils assurent à chacun le sort « qui lui convient et qui est harmonique avec ses antécédents , « selon ses existences successives (x«t« àpotëàç 6küv).

Nous allons continuer encore nos citations et résumer l’opinion de Plotin sur les transmigrations, en prenant çà et là dans les Ennéades. Pour ce qui va suivre, nous nous servirons de l’excellente traduction de M. Bouiliet, par laquelle il a rendu un service éminent aux lettres et à la philosophie 3.

1 . Livre 1er delà première Ennéade. — 2. Livre Hl de la deuxième

Ennèade. — 3. Trois volumes in-8B, 1 8 f» 7 - 1 S 00.

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Voyons Plotin commenter et amplifier la doctrine de Platon.

« L’âme fait le tour du ciel (selon Platon), en prenant successivement des formes diverses. » Ces formes sont la forme rationnelle, la forme sensitive, la forme végétative. La partie qui domine dans l'âme remplit la fonction qui lui est propre ; les autres restent inactives et lui semblent en quelque sorte extérieures. Dans l’homme, ce ne sont pas les puissances inférieures de l’âme qui dominent; elles existent seulement avec les autres ; ce n’est pas non plus la meilleure puissance (la raison) qui domine toujours ; les puissances inférieures ont également leur place. Aussi l’homme (outre qu’il est un être raisonnable) est-il encore un être sensitif, parce qu’il possède les organes des sens. 11 est également un être végétatif sous beaucoup de rapports, car son corps se nourrit et engendre comme une plante. Toutes ces puissances (la raison, la sensibilité, la puissance végétative) agissent donc ensemble dans l’homme; mais c’est d’après la meilleure d’entre elles qu’on qualifie la forme totale de cet être (en l’appelant un être raisonnable).

« L'âme, en sortant du corps, devient la puissance qu’elle a développée le plus. Fuyons donc d'ici-bas et élevons-nous au monde intelligible, pour ne pas tomber dans la vie purement sensitive, en nous laissant aller à suivre les images sensibles, ou dans la vie végétative, en nous abandonnant aux plaisirs de l’amour physique et à la gourmandise; élevons-nous , dis-je, au monde intelligible, à l’intelligence, à Dieu.

« Ceux qui ont exercé les facultés humaines renaissent hommes. Ceux qui n’ont fait usage que de leurs sens passent dans des corps de brutes, et particulièrement dans des corps de bêtes féroces, s’ils se sont abandonnés aux emportements de la colère; de telle sorte que, même en ce cas, la différence des corps qu’ils animent est conforme à la différence de leurs penchants. Ceux qui n’ont cherché qu’à satisfaire leur concupiscence et leurs appétits

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passent dans des corps d’animaux lascifs et gloutons. Enfin, ceux qui, au lieu de suivre leur concupiscence ou leur coïère, ont plutôt dégradé leur sens par. leur inertie, sont réduits à végéter dans des plantes, car ils n’ont dans leur existence antérieure exercé que leur puissance végétative, et n’ont travaillé qu’à devenir des arbres. Ceux qui ont trop aimé les jouissances de la musique, et qui ont d'ailleurs vécu purs, passent dans des corps d’oiseaux mélodieux. Ceux qui ont régné tyranniquement deviennent des aigles, s’ils n’ont pas d’ailleurs d'autre vice. Enfin, ceux qui ont parlé avec légèreté de choses célestes, tenant toujours leurs regards élevés vers le ciel, sont changés en oiseaux «

qui volent toujours vers les hautes régions de l’air. Celui qui a acquis les vertus civiles redevient homme; mais s’il ne possède pas ces vertus à un degré suffisant, il est transformé en un animal sociable, tel que l’abeille ou tout autre être de cette espèce ’.

« Souvent, m’éveillant du sommeil du corps pour revenir à moi, et détournant mon attention des choses extérieures pour la concentrer en moi-môme, j’y aperçois une admirable beauté, et je reconnais que j’ai une double condition, car je vis alors d’une vie excellente, je m’identifie avec Dieu, et, édifié en lui, j’arrive à cet acte qui m’élève au-dessus de tout intelligible. Mais si, après m’être reposé au sein de la Divinité, je redescends de l’intelligence à l’exercice du raisonnement, je me demande comment je puis ainsi m’abaisser actuellement et comment mon âme a pu jadis entrer dans un corps, puisque, quoiqu’elle soit actuellement dans ce corps, elle possède encore en elle-même toute la perfection que j’y découvre.

1. « Ceux qui se sont abandonnés à l’intempérance, aux excès de l’amour et de la bonne chère, et qui n’ont eu aucune retenue, entrent vraisemblablement dans le corps d’animaux semblables. Et ceux qui n’ont aimé que l’injustice, la tyrannie et les rapines, vont animer des corps de loups, d’éperviers, de faucons. La destinée des autres âmes est relative à la vie qu’elles ont menée. » (Platon, Phédon, t. I, p. 242, trad. de M. Cousin.)

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« Hcraeiile , qui nous recommande de faire cette recherche, admet qu’il y a des changements nécessaires des contraires les uns dans les autres, parie d'ascension et de descente, dit que c’est un repos de changer, une fatigue de faire toujours les mômes travaux et d’obéir. Il nous réduit ainsi à des conjectures, faute de pouvoir s’expliquer clairement, et il nous oblige de chercher comment il est arrivé lui-même à découvrir ce qu'il avance.

« Empédocle enseigne que c’est une loi pour les âmes qui ont péchéde tomber ici-bas, que lui-même s’étant éloigné de Dieu, est venu sur la terre pour y être l'esclave de la Discorde furieuse.

Il s’est contenté, je crois, de dévoiler les idées que Pythagore et ses sectateurs exprimaient en général par des symboles sur ce sujet et sur beaucoup d’autres. Empédocle est d’ailleurs obscur parce qu’il emploie le langage delà poésie.

« Reste le divin Platon, qui a dit tant de belles choses sur l'ânie. 11 a dans ses dialogues souvent parlé de la descente de l’âme dans le corps, en sorte que nous avous 1 le droit d’espérer de lui quelques éclaircissements.

« Que dit-il donc? Il n’est point partout assez d’accord avec lui-même pour qu’on puisse aisément saisir sa pensée. En général, il rabaisse les choses sensibles, déplore le commerce de l’âtne avec le corps, affirme qu’elle y est enchaînée, qu’elle s’y trouve ensevelie comme dans un tombeau; il attache beaucoup • d’importance à cette maxime enseignée dans les mystères, que l’ame est ici-bas comme dans une prison *.

« Ce que Platon appelle la caverne *, et Empédocle l’antre, c’est, je crois, le monde sensible *; briser ses chaînes et sortir

1. Voyez Platon, Cratijte, p. 400. Tout ce que Plotin dit ici de Platon est cité et commenté par le père Thoinassin, Dogmatica, theologica, t. 1, p. 318.

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