VIES SUCCESSIVES
assez bonne vue de la terre, en supposant tracés, dans l’étendue d'un. astre à l’autre, les itinéraires de chacun de nous, soit dans les périodes déjà passées de son existence, soit dans celles qui restent à l’avenir. Ces lignes, que l’on pourrait nommer les routes des destinées, une fois marquées ainsi, la terre, au lieu de s’offrir sous l’image d’une découpure isolée, comme nous nous la figurons, d'après le témoignage aveugle et impuissant de nos sens, se manifeste, au contraire, comme l’entre-croisementd’un immense faisceau qui, se ramifiant avec des complications infinies, se disperse de tous côtés dans les abîmes de l’univers. 11 suffit donc de se représenter la prolongation des existences en avant et en arrière de la période dans laquelle nous sommes, pour apercevoir tout de suite, entre la terre et le reste de l’univers, toutes les connexions essentielles. Il n'y a cependant en action dans ce tableau, si l'on regarde la terre, que le genre humain dans la condition actuelle; si l’on regarde hors de la terre, que des hommes à des degrés divers de leurs développements, point de mélanges de créatures angéliques; l’homme remplit tout, et Dieu veille luimême.
« Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’Origène a entendu l’enchaînement j mais ce système repose virtuellement au fond du sien, dont il n’est, à proprement dire, qu’une simplification. Que l’on rejette en effet de sa doctrine l’intervention des anges, qui, outre les difficultés insolubles qu'elle entraîne, n’est soutenue par aucune nécessité logique; que l'on suive sans détour la construction philosophique, et l'on sera conduit tout droit à cette conception toute naturelle. Puisque les diversités qui se découvrent à la naissance sont le résultat des diversités antérieures, en vertu du même principe, les diversités qui existent à l'instant de la mort doivent devenir postérieurement la source de diversités correspondantes. De plus, comme du ciel primitif à la terre il y a plusieurs échelons, réciproquement, pour remonter de la terre à cette sublime patrie, il doit y en avoir plusieurs aussi. Puisqu’il y a constamment harmonie entre le mérite de l’âme et les conditions physiques dans lesquelles elle est assujettie à vivre, il s’ensuit qu'à
PROGRÈS DES VIES
chacun des degrés par lesquels elle effectue son laborieux retour régnent des modes d’organisation différents. Au sortir de la terre s’ouvre donc à travers l’univers une multitude de routes diverses, entre lesquelles sont répartis les hommes d’après l’état dans lequel ils se trouvent à l’heure de leur départ, et sur lesquelles ils poursuivent, en passant d’une station à l’autre, toujours avec des corps d’une constitution nouvelle, l’accomplissement de leur destinée iufiuie. C’est là le sens de la résurrection dans Origène, et je vais achever de le démontrer par le témoignage exprès de ses écrits.
« Dans ses commentaires sur saint Matthieu, arrivant à cette parole de Jésus, que les élus seront rassemblés par les anges, depuis les sommités des cieux jusqu'à leurs extrémités, il relève la valeur de cette opposition et de ce pluriel. «En effet, dit-il, il existe dans chaque ciel le commencement et l’extrémité, c’est-àdire la fin d’une institution particulière à ce ciel. Ainsi, après l’entretien qui a eu lieu sur la terre, l’homme arrive à l’entretien d’un certain ciel et à la perfection qui s’y trouve. De là il embrasse un second entretien dans un second ciel, et la perfection correspondante. De là un troisième entretien dans un troisième ciel, et encore une autre perfection. En un mot, il faut comprendre qu’il y a les commencements et les extrémités, c’est-à-dire les perfections d’une multitude d’entretiens différents, relatifs à une multitude de cieux, et que c’est en les prenant dans les commencements et les extrémités qui se trouvent dans tous ces cieux, que Dieu réunira ses élus. Dans une de ses homélies sur les psaumes, il part d’un témoignage encore plus formel en faveur de la pluralité des mondes. 11 entend que la splendeur physique de ces divers mondes devient de plus en plus éclatante à mesure qu’ils s’élèvent au dessus de la terre. A propos de cette parole de David, «Seigneur, fais-moi connaître le nombre de mes jours, » qu’il porte assurément bien loin de son sens naturel : « Il y a, dit-il, des jours qui appartiennent à ce monde, mais il y a d’autres jours qui sont hors de ce monde. La course de notre soleil dans les bornes de notre ciel nous fait
PROGRÈS DES VIES
jouir d’un certain jour; mais l’âme qui mérite de s’élever au second ciel y rencontre un jour bien différent; celle qui peut être ravie, ou qui arrive au troisième ciel, y trouve un jour plus resplendissant encore, et non-seulement elle y jouit de ce jour ineffable, mais elle y entend des paroles que l’homme ne peut pas redire1. » Ainsi la mort n’est pas le commencement du repos, c’est uu départ pour un voyage. Mais quelles sont les circonstances de ce voyage? Quelle est la nature particulière des résidences dans lesquelles l'âme s’arrête successivement? Quels progrès accomplit-elle à chacune de ces stations , et moyennant quelles épreuves? Quel est le total des étapes? Quels changements introduit dans l’itinéraire de chacun la manière de se conduire en chaque lieu? Enfin, comme dit le prophète, quel est le nombre de nos jours, et ce nombre se termine-t-il? 11 y a, dans cette hardie pérégrination à travers l’infini , de quoi exercer l’imagination des poêles, et l’on en fera peut-être un jour quelque divine odyssée. Malheureusement, ce sont des questions sur lesquelles la théologie rationnelle ne peut avoir aucune prise. Elles constituent, sinon de vrais mystères, du moins des secrets sur lesquels les ressources de notre existence présente ne nous permettent de faire tomber aucune lumière précise, a fies stations et ces tabernacles, dit-il dans une de ses homélies, sont marqués par le prophète, quand il s’écrie : « Que tes tabernacles sont dignes d'amour, Dieu de vertu! Mon âme est dans le désir et dans la défaillance « devant les vestibules du Seigneur. » Aussi, ailleurs, dit-il encore : « Mon âme a beaucoup voyagé. » Que l'on tâche de s’imaginer, si on le peut, l’histoire de ces voyages que l’âme se plaint d’avoir accomplis avec douleur et gémissement. Mais ce sont des choses dont l’intelligence est difficile et obscure tant que l’âme voyage encore. Quand elle sera arrivée à son repos, c’est-à-dire dans sa patrie céleste, elle recevra de plus clairs enseignements, et elle concevra avec plus de vérité quelle est la raison de ce voyage. C’est ce qu’a entrevu le prophète, lorsqu'il