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Esprit familier de Socrate

CYRANO DE BERGERAC

indépendant et trop éclairé pour ne pas prendre le mot démon dans son sens véritable et antique comme synonyme d'esprit.

Aussi trouve-t-il, à ce qu'il assure, celui qui a été le Démon familier de Socrate, qui le protège à son tour et le sauve de plusieurs périls. Cet esprit lui tient ce langage sur sa nature et celle de ses frères, écoutez :

« Il n*est pas que vous n*ayez entendu parler de nous, car on nous appelait oracles, nymphes, génies, fées, dieux lares, lémures, larves, lamies, farfadets, naïades, succubes, ombres, mânes, spectres et fantômes.

« Je lui demandai s'ils étaient des corps comme nous; il me répondit que oui, qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous ni comme aucune chose que nous estimons telle, parce que nous n'appelons vulgairement corps que ce que nous pouvons toucher; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu'ils le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître, et que c'était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d'eux n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles, à cause qu'ils n'apparaissent, le plus souvent, que de nuit; et il ajouta que, comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes, à la hâte, le corps dont il fallait qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu'à choisir seulement la manifestation par un sens, tantôt l'ouïe, comme les voix des oracles; tantôt la vue, comme les ombres et les spectres; tantôt le toucher, comme les succubes, et que, cette masse n'étant qu'un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière, par sa chaleur, les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant.

« Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort; si au

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pays du soleil l'individu venait au jour par les voies delà génération, et s'il mourait par les désordres de son tempérament ou la rupture de ses organes. « Il y a trop peu de rapports, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point; mais cette conséquence est trèsfausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal devient aprèf sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau, et les nuances de l'iris, ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable, comme le manger, comme un son ou comme une odeur. Tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j'aperçois, par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, flairé ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. »

Il y a là une vue très-profonde de la nature particulière des esprits et des différences de la vie spirituelle avec celle que nous menons matériellement ici-bas.

De plus, ces notions sont une preuve formelle des croyances très-positives de notre auteur sur Timmortalité, et la manière dont il conçoit la matière et l'esprit (expressions essentiellement relatives) est un appui formel pour Texplication de la possibilité des réincarnations. Pourtant, malgré ces tendances spiritualistes, Cyrano de Bergerac fut accusé d'athéisme et de i;iatérialisme. Ou prétendait qu'il niait Dieu et rimmortalitô de Tàme : nous avons vu

CYRANO DE BERGERAC

CYRANO DE BERGERAC

déjà ce qu'il répond à l'égard de Dieu; pour ce qui est de la persistance de la personne après le trépas, non-seulement il ne croit pas à une immortalité vague et inexpliquée, mais encore il enseigne les existences progressives.

D'abord, il retrouve dans son voyage à travers les mondes, Campanella, Descartes et plusieurs autres. Campanella est réincarné dans le soleil. En se promenant ensemble, ils assistent à l'agonie d'un vieillard qui pousse de grands cris :

« Cet homme, me répondit Campanella, est un philosophe sur u le point de mourir, car nous mourons plus d'une fois; mais « comme nous avons en nous un principe divin, nous changeons « de forme pour aller reprendre vie ailleurs, ce qui n'est point « un mal, puisque c'est un chemin pour perfectionner son être, et « arriver ainsi à un nombre plus parfait de connaissances. »

Cyrano de Bergerac, non content de proclamer la loi des existences successives de Tâme, en donne donc le grand motif, qui est de se perfectionner et d'acquérir par cette suite de vies une somme de connaissances de plus en plus développée. Companellaluiaditprécédemmentquele soleil était le paradis relatif du tourbillon, « et que son monde était « composé des esprits de ceux qui meurent dans les astres « d'autour, comme sont Mercure, Véûus, la Terre, Mars, « Jupiter et Saturne. »

En parlant d'un monde supérieur au nôtre, il explique que, par l'épuration de leur ûme, les habitants ont le souvenir de leurs existences antérieures.

« Dans une région voisine d\i soleil, comme la nôtre, dit un vieillard interrogé sur ce point, les âmes pleines de feu soirt

plus claires, plus habiles, plus pénétrantes, unies à une enveloppe plus éclairée que celle des hommes aux sphères plus éloignées de la perfection. Or, puisque dans notre monde même, très- inférieur, il s'est jadis rencontré des prophètes qui, l'esprit échauffé par un vigoureux enthousiasme, ont eu des pressentiments du futur, il n'est pas impossible que dans celui-ci, beaucoup plus lumineux que le nôtre, il ne vienne à un fort génie quelque odeur du passé; que la raison mobile se résume aussi bien en arriére qu'en avant, et qu'elle ne soit capable d'atteindre la cause par les effets, vu qu'elle peut arriver aux effets par la cause. »

Ainsi, pluralité et progression des mondes, pluralité et progression des existences, rien ne manque à la rigoureuse conception de Cyrano de Bergerac, et en 1640, déjà les doctrines grandioses que nous enseignons aujourd'hui se trouvaient décrites avec netteté.

Abordons maintenant la grande idée de la cironité universelle, qui renferme l'explication de la vie et de toutes choses. C'est Bergerac qui, le premier de tous les nrodernes, l'a exprimée, et il l'a fait avec une profondeur qui n'a pas été dépassée, même par Pascal.

a II me reste à prouver qu'il y a des mondes infinis dans un monde infini. Représentez-vous donc l'univers comme un animal ; figurez-vous que les étoiles sont les mondes à d'autres peuples, et que nous, à notre tour, sommes aussi des mondes à l'égard de certains animaux, encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des cirons; que ceux-ci. sont la terre pour d'autres plus imperceptibles; qu'ainsi, de même que nous paraissons, chacun en particulier, un grand monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sapg, nos esprits, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le /cwr.

CYRANO DE BERGERAC

CYRANO DE BERGERAC

et, se laissant aveuglément conduire à notre Yoîonlé qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mêmes, et produisent tous ensemble cette action que nous appelons Ja vie. Car dites-moi, je vous prie, est-il malaisé à croire qu'un ciron prenne votre corps pour un monde, et que, quand quelqu'un d'eux voyage depuis l'une de vos oreilles jusqu'à l'autre, ses compagnons disent qu'il a voyagé aux deux bouts de la terre ou qu'il à couru de l'un à l'autre pôle? Oui, sans doute, ce petit peuple prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de pituite pour des fontaines; les bubes pour des lacs et des étangs; les apostumes pour des mers; les défluxions pour des déluges; et quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennejil cette agitation pour le flux et le reflux de l'Océan. Pour prouver encore cette cironité universelle, vous n'avez qu'à considérer, (luand vous êtes blessé, comment lé sang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu'il est guidé par la prévoyante nature qui veut secourir les parties débilitées; ce qui ferait conclure qu'outre rame et l'esprit, il y aurait encore en nous une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fondions et ses organes à part.

« C'est pourquoi je trouve bien plus probable de dire que ces petits animaux, se sentant attaquer, envoient chez leurs voisins demander du secours, et qu'étant arrivés de tous côtés, le pays se trouvant incapable de nourrir tant de gens, ou ils meurent de faim, ou ils étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive quand l'apostume est noir; car, pour témoigner qu'alors ces animaux sont étouffés, c'est que la chair pourrie devient insensible. Que si bien souvent la saignée qu'on ordonne pour détourner la fluxion proflte, c'est à cause que, s'en étant perdu beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux tâchaient de boucher, ils refusent d'assister leurs alliés, n'ayant que médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi. »

Nous avons parlé de ces idées de Cyrairo de Bergerac, parce qu'elles se rattachent à notre question et que celte

vie universelle de monades inflniment petites, qui se transforment incessamment, nous donne par analogie la clef de nos destinées futures et de la pluralité de nos existences.

Ce qui donne du poids aux grandes idées exprimées par notre écrivain sur la pluralité des mondes habités, sur le vrai système de l'univers, c'est-à-dire, dans l'ordre physique, sur les lois de la vie, et, dans l'ordre moral, sur la multiplicité des épreuves, c'est une vue tout aussi nette des moyens à inventer pour l'aviation aérienne : on peut dire qu'il a été le précurseur des Mongolfier et des Blanchard , aussi bien que de la philosophie de nos jours.

Il parle^ d'ailes et de nageoires employées dans son voyage aérien pour se diriger dans les airs, tandis que deux grands vases remplis de fumée qui tend à s'élever le font monter et le portent jusqu'à la lune. Voilà bien, à peu près, le germe de la théorie des premiers aérostats. Dans VHistoire des Etats et Empires du Soleil, il semble avoir encore perfectionné sa machine aérostatique.

« Ce fut une grande boite fort légère, dit-il , et qui fermait fort juste; elle était haute de six pieds environ, et large de trois à quatre. Cette boite était trouée par en bas; et par-dessus lu voûte, qui l'était aussi, je posai un vaisseau de cristal, troué de môme, fait en globe, mais fort ample, dont le goulot aboutissait justement et s'enchâssait dans la partie que j'avais pratiquée au chapiteau. Le vase était construit exprès à plusieurs angles et en forme d'icosaèdre, afin que, chaque facette étant convexe et corcave, ma boule produisit l'effet d'un miroir ardent. »

Le récit très-circonstancié de cette nouvelle ascension prouve que Cyrano ne la regardait pas comme impraticable. Les moyens qu'il indique pour s'élever dans les airs ne sont pas, sans doute, reconnus et avoués par la science;

CïRA.NO DE BLUGKKAC.

mais du moins ils contenaient en germe cette admirable découverte de la navigation céleste, dont on s'occupe tant aujourd'hui. Il faut aussi constater deux ou trois diffé- /entes espèces de parachutes, que Cyrano imagine pour ses besoins. Ainsi le parachute actuel se retrouve tout entier dans cette grande robe que portait le premier aéronaute, quand il se débarrassa de ses nageoires pour tomber dans la lune. Le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra, le soutint doucement jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Notre auteur est donc plus qu'un conteur ingénieux, c'est un inventeur prématuré, un philosophe et uu penseur.

En résumé, Cyrano de Bergerac est un esprit hors ligne qui ne devait être bien compris et apprécié qu'à notre époque.

Nous avons déjà dit quel accident terrible lui arriva et occasionna sa mort prématurée.

Dans les moments de calme que lui laissait sa maladie, il s'occupait de terminer, de revoir et de corriger ses ouvrages; il avait prié son ami Lebret de les publier après sa mort, mais il s'aperçut avec un profond chagrin que tous ses manuscrits avaient été enlevés, entre autres V Histoire de la république du Soleil et celle de V Etincelle, Cette dernière n'a jamais été retrouvée. Lebret ne sauva que V Histoire comique des États et Empire de la Lune^ parce que Cyrano y travaillait sans doute lorsque Ton pilla sou coffre. Il se plaint de cet enlèvement d'une manière touchante. Mais, hélas! ceux à qui il s'adressait et qui avaient commis le vol, selon tous ses biographes, dans uu zèle pieux, étaient sourds à ses plaintes.

Pour leur échapper et mourir tranquille, il fut obligé de s'éloigner de Paris et de se retirer à la campagne de soa cousin, où il expira le 3 septembre 1655.

CYRANO DE BERGERAC

Cyrano mort, la haine et la superstition auraient étouffé son souvenir, si des amis vrais n'eussent obéi à ses dernières volontés en publiant ses ouvrages. Mais Henri Lebret, Jean Rohault et les autres ne purent publier que ce qu'ils trouvèrent, et c'est ainsi que son Histoire de V Étincelle, dans laquelle il parlait de la nature de l'esprit et de l'âme, de la vie des minéraux, des plantes et des animaux, par les infiniment petits, des diverses évolutions de la monade, et dans laquelle il sapait beaucoup de préjugés, est tout entière perdue. Il en est de môme de VHistoire de la république du Soleil, dans laquelle il exposait une nouvelle organisation politique, sociale et religieuse. Déplorons la destruction de ces manuscrits opérée par le fanatisme, permise peut-être de Dieu parce que le temps .n'était pas venu 4e développer ces idées. Nous en savons assez, par les ouvrages qui nous restent de lui, pour enregistrer le nom glorieux de Cyrano de Bergerac parmi les précurseurs incontestables de la foi nouvelle qui va illuminer la terre et latégénércr.

DELORMEL

I>ELORMEL.

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