Épîlre de saint Paul aux Corinthiens
DUPONT DE NEMOURS
que toutes celles qui sont mauvaises enfantent une inévitable série de maux ; croyez-le : car vous en serez plus portés à cultiver les passions douces et les travaux utiles, à repousser les passions haineuses et la démence de la destruction; et quand je dirai enfin que nous pouvons toujours nous perfectionner, que nulle intelligence créée ne peut avoir appris assez de choses pour n'en pouvoir plus apprendre, ne peut être assez bonne pour qu'il lui-soit impossible de devenir meilleure, ne peut avoir fait assez de bien pour qu'il ne lui en reste plus à faire, croyez-le encore; et persuadez-le aux autres, et vous en vaudrez mieux.
« A quelque terme que vous soyez parvenus, croyez que la munificence de Dieu n'est pas si bornée qu'elle ne puisse vous élever plus haut; que votre bonheur ne saurait être si parfait qu'il n'y ait plus moyen de l'accroître; croyez que les richesses de la nature et les bontés de la Providence pourront récompenser largement demain le bien que vous vous appliquerez à faire aujourd'hui.
« Je reviens sur ces idées; je les répète, je les ressasse, parce qu'elles demandent à être méditées, qu'elles sont majeures, que plus on les compare à elles-mêmes, à l'ordre général de l'univers, aux lois physiques et morales dont nous avons déjà la certitude; plus on considère leur enchaînement, et plus on les trouve raisonnables, vraies, simples, naturelles. Il n'est personne qui ne se ressouvienne d'avoir plusieurs fois songé , au moins vaguement, à quelque chose de pareil. J'y insiste surtout, parce que leur analyse montre comment Dieu est toujours doux, jnste et bienfaisant dans toutes ses œuvres, comment il ne fait jamais de mal, et comment les êtres intelligents créés n'éprouvent de peines que celles qu'ils se causent à eux-mêmes et celles que leur font, mais non pas impunément, les autres êtres intelligents qui ont été créés libres comme eux.
« Celui qui ne fait plus ni bien ni mal, ou ne fait que le bien que sa nature entraîne, et qu'il ne peut se dispenser de faire, est donc nul quant à l'emploi de son intelligence; elle deviendra nulle comme lui. Celui qui a fait mal a été pis que nul ; celui qui s'est
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perniis de nuire n^est pas innocent ; il a été méchant, il doit être pnni : il l'est et le sera. La nullité, la mort pour lui seraient trop douces. Il est soumis dans sa monade au tourment de l'oisiveté, tourment qui n'est pas atroce sans doute, mais qui doit être trèsgrand et très-fatigant pour un être essentiellement actif, trèsamer pour un être moral qui sait n'avoir été condamné que parce qu'il s'est volontairement porté à l'abus des facultés qu'il avait. Sa monade souffre par la conservation de la mémoire. Elle sent la privation de ses organes. Elle est altérée du désir de vivre encore, de jouir encore, d'être encore animée ; enfin , purifiée par le regret de ses torts, corrigée par une contrition sincère*, elle obtient de retournera la vie, et la permission de recommencer une nouvelle expérience dans un grade inférieur à celui dont elle est déchue en raison de la gravité des fautes qui l'en ont fait tomber. « Au contraire, et par le seul effet de cette même mémoire conservée aux monades des êtres intelligents, une fois arrivés à l'époque de leur existence qui généralise leur moralité, ceux qui n'ont point suspendu le cours de leurs efforts, de leur perfectibilité, de leur gloire, savent, dans l'intervalle d'une vie à l'autre, que l'équité bienfaisante du grand Être leur en prépare une plus belle et plus heureuse. Leurs monades n'ont d'incertitude que sur le plus ou le moins de facultés que leur apportera cette nouvelle vie et sur le plus ou le moins de délices dont elle sera comblée. Elles s'élèveront vers Dieu, elles ne peuvent en douter; elles en ont une assurance intérieure, délicieuse, modeste, respectueuse, fortunée, et la différence de leur nature à la sienne est telle, que les êtres qu'elles animeront peuvent s'approcher à l'infini de ses perfections et de sa félicité sans les atteindre jamais.
« L'intelligence a en elle-même un ressort qui tend toujours à la déployer; c'est un feu qui ne s'éteint pas tant qu'il a de l'aliment, et qui a le don de chercher et de trouver son aliment lui-même. En travaillant, elle peut toujours apprendre ; mais il ne peut y avoir que Dieu seul qui sache tout.
« La bienfaisance peut s*étendre toujours. Elle peut faire du bien à ceux à qui elle n'en a pas encore fait. Elle peut en faire
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davantage à ceux qui en ont déjà reçu d'elle, et plus elle aura porté haut l'être dont elle aiguillonne l'intelligence, plus il lui • verra d'emploi, puisqu'alors il aura plus d'inférieurs, de connaissance et de pouvoir. Mais Dieu seul répand, a répandu, répandra le bien depuis l'éternité jusqu'à l'éternité sans aucun effort, et dans le même moment, et à chaque moment sur la totalité de l'univers.
« Ces asymptotes physiques et morales sont aussi certaines que celles de la géométrie; elles sont aussi satisfaisantes pour l'esprit, et de plus elles sont une source intarissable de consolation et d'espérance pour le cœur.
« Dieu est la ligne droite, il est le plan sur lequel tout repose. Le point de contact qu'il vous accorde avec lui, c'est l'intention de la bienfaisance. Les points de la circonférence par lesquels, anges et humains, nous en pouvons toujours approcher d!^antage, ce sont la bienfaisance elle-même, les lumières, le pouvoir et le bonheur. La sphère de l'homme est bien petite , celle de l'optimale* est bien grande; il y en a une multitude entre elles; mais il en est par-delà une infinité de possibles, dont quelques-unes peut-être ont été réalisées; qui toutes peuvent l'être par la persévérance croissante dans le travail et dans la vertu, et dont une vertu céleste ne peut atteindre et créer une nouvelle sans que ce soit une richesse, un bien, une joie pour le monde entier.
« Oh ! si nous arrivons un jour à ce terme, qui n'est pas une barrière, agrandissons notre compas I la place y est ! elle y sera éternellement pour une véhémente, une aimante, une brûlante opiniâtreté à mieux faire.
« Et vous qui resplendissez après Dieu sur l'univers, frayeznous le chemin, puisque c'est aussi pour vous un moyen de le parcourir; abaissez vos soins jusqu'à nous; Dieu lui-même ne l'a pas dédaigné; secondez nos efforts, soutenez notre courage,
1 Esprit pur.
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éclairez noire raison, embrasez notre zèle; que votre main puissante, que vos brillants flambeaux aident à s'élever vers votre sphère de feu les anges et les hommes, et mes amis, et mes frères, et moi, qui, les appelant autant que mon sensible cœur peut donner d'étendue à ma faible voix, m'élance, comme un autre Icare, en enfant perdu sur la route. »
Ces pages étincellent de mouvement, d'enthousiasme et de vie; et, par-dessus tout, on remarque en elles une grande rectitude d'idées. Dupont de Nemours clôt ces sublimes aperçus par un magnifique résumé dont nous allons donner quelques extraits.
t Marchant plus avant à la recherche de ce qu'il est possible que dteu ait fait, au delà de ces biens incontestables, en faveur de ceux qui étudient ses lois et leur obéissent, nous avons trouvé qu'on ne pouvait pas affirmer qu'il ne leur accordât jamais une protection spéciale et immédiate.
« 11 nous a paru vraisemblable qu'ils en pussent recevoir une autrede la part d'autres ôtres intelligents qui leur seraient supérieurs : plusieurs faits de la vie humaine seraient inexplicables sans celte supposition.
^ « Appuyés sur l'analogie, sur nos relations avec d'autres animaux qui ont moins de sens et d'organes que nous, à qui nous faisons beaucoup de bien et beaucoup de mal, et dont nous ne sommes pas connus, — sur le ridicule de nous croire le plus parfait des ouvrages du Créateur, sur l'inconvenance que l'univers fut régulièrement organisé par dégradations presque imperceptibles de nous aux dernières plantes, et qu'il y eut un désert immense entre nous et Dieu, nous avons pensé que cet espace devait être peuplé d'une hiérarchie d'êtres plus parfaits et plus puissants que l'homme, qui ne sont ignorés de nous que comme nous le sommes nous-mêmes des plantes et des animaux ù qui les sens nécessaires pour nous connaître ont été refusés.
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« Nous avons trouvé, dans l'exemple de notre conduite envers les animaux et les plantes, la preuve que nos supérieurs pouvaient, en faisant leurs travaux, s'intéresser aux nôtres. Ils devraient être encore plus touchés de ce qui est essentiellement bien; et il nous serait impossible de mériter ni d'obtenir leur affection et leur secours autrement que par des actions et des pensées louables, puisque l'hypocrisie ne leur en imposerait pas.
« Nous avons senti combien il pouvait nous être avantageux et amélioratenr de nous élever au-dessus de nous-mêmes, et de nous rapprocher d'eux en établissant entre eux et nous par la pensée une sorte de communication , cherchant parmi eux, et jusques à Dieu même, la notion du beau idéal en moralité, auquel sans doute nous ne pouvons atteindre, mais vers lequel nous devons marcher sans cesse.
« L'enfer de presque toutes les religions est absurde et atroce ; leur paradis est sot et enfantin ; mais je trouve dans un grand fait d'histoire naturelle la possibilité d'un système de punitions modérées, paternelles, exactement proportionnées à la nature des fautes et des délits ; d'un système de récompenses progressives qui, pour une vertu toujours croissante, pourraient devenir infinies.
« Ces idées, conformes à la volonté de Dieu et à l'ordre général de l'univers, ont consolé mon cœur et satisfait ma raison. J'ai désiré qu'elles pussent être adoptées par nos amis. Je leur demande de les relire plus d'une fois et d'en considérer l'enchaînement sévère.
« J'ai supposé, toujours d'après l'analogie et l'uniformité des lois naturelles, que les principes intelligents et animateurs n'ont d'abord, comme tous les autres êtres, que le germe de leurs facultés, et que leur vie consiste à passer par un plus grand nombre de vies en s'élevant graduellement des moindres, de celles des êtres gui ont le moins d*orgnnes et de senSy à celles des êtres fiif 6ieM?-5 , jusqu'à ce que, par l'emploi des organes de ces divers êtres et par l'expérience de leurs biens et de leurs maux.
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chaque principe vivifiant ait atteint le degré d'agrandissement et de perfection qui lui parait suffisant et auquel enfin il s'arrête. »
Nous donnons dans ce qui suit la pensée tout entière de Dupont de Nemours, quelque critiquable qu'elle puisse paraître au premier abord.
« J'ai supposé que tout principe animateur commençait par donner la vie à des plantes; qu'après avoir passé dans le règne végétal la première partie de son existence, alors privée de raisonnement comme celle d'un fœtus, il coulait dans Tanimation des êtres vivants ou intelligents, placés entre les plantes et l'homme, la portion de sa vie correspondant à l'enfance qui acquiert quelques idées et ne sait encore ni les pousser loin, ni parler, ni se connaître bien parfaitement elle-même; que, sous la forme humaine, il faisait les premiers pas dans le règne de la haute moralité, et entrait dans la puberté, peut-être jusque dans l'adolescence d'un génie, dans l'époque où il peut mériter par le bon emploi d'une intelligence qui se manifeste à elle-même et sent la capacité qu'elle a de diriger ses actions, de démériter par son abus *.
« J'ai supposé qu'entre chacune de ses vies particulières, le principe intelligent attendait la suivante sous l'état de monade, sans organes extérieurs, mais jouissant du degré d'intelligence qu'il a pu acquérir dans le dernier corps animé par lui; que depuis l'état d'homme, où commence la haute et universelle moralité, il avait dans sa monade le souvenir de sa vie passée, et le désir, le besoiu d'animer de nouveaux organes, d'éprouver par eux de nouvelles jouissances ; désir, besoin qui doivent être
1. C'est du reste une pensée du grand Leibnilz. Il soutenait la possibilité pour la monade humaine d'avoir été végétale, puis animale. Il ne faut pas confondre ce système avec celui de la métempsycose animale pour l'avenir, qui est radicalement absurde.
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dans l'essence d'un principe animateur une fois sorti de sa première enfance et parvenu à se connaîlre lui-même;
« Que s'il a mal vécu dans son corps humain, ou plus qu'humain, sa/némoire est accompagnée de remords, et d'un repentir qui ue peut le ramener à la vie qu après qu'il a lui-même solliciié, comme une grâce, ou le renvoi des éléments de son intelligence à un rang inférieur, ou une dégradation qui, déterminée soit par la gravité, soit par la légèreté du délit, sera d'un seul grade, ou de dix, ou de cent, ou de mille, mais dont il pourra se relever, comme les autres êtres du rang infime auquel il aura été renvoyé s'élèvent , par un usage honnête et bon des facultés auxquelles il aura été réduit; de sorte que la peine, toujours exactement mesurée sur la faute, laissera cependant toujours une voie à l'espérance et à la réhabilitation;
« Que si, au contraire, il a été bon et laborieux, s'il a perfectionné son intelligence et l'a vertueusemeiit employée à bien faire, le souvenir de cette louable conduite fera pour lui, de son séjour dans sa monade, un état de repos plein de douceur et consacré à se préparer à une nouvelle vie meilleure et plus heureuse;
« Qu'enfin, à quelque degré qu'un être intelligent puisse être monté en capacité, en bonté, en bonheur, comme il ue peut devenir Dieu, ni se confondre en lui, ainsi que le disaient trèsniaisement et encore plus inintelligiblemeut quelques philosophes et quelques piétistes , mais peut s'eu approcher toujours en étendant le cercle de ses lumières et de ses vertus, tant qu'il ne cessera pas son travail bienfaisant et progressif, il n'aura pas atteint son maximum, il pourra prétendre à une vie mieux organisée, plus parfaite, plus fortunée.
« J'ai montré combien est coupable celui qui non-seulement s'arrête par faiblesse dans la carrière du bien, mais qui s'enlève par violence les moyens que la Providence lui avait donnés pour expier ou réparer le mal que son imperfection et l'abus de sa liberté lui ont fait commettre. J'ai vu que le crime du suicide é:ait affreux.
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« A l'appui de ce que la réflexion m'avait prouvé sur ce point et sur la plupart des autres, j'ai invoqué Tautorilé de l'inslinct, ce premier maître des philosophes, dont nul sage ne parlera jamais qu'avec respect, et je me suis dit : Je ne me trompe point, car j'exprime la pensée de tous les humains.
« Ces diverses idées m'ont paru embrasser la généralité de rnnivers; elles expliquent d'une façon claire et lucide la grande énigme du monde, le mélange du bien et du mal, la nécessité et la proportion de ce mélange, la moralité qui en résulte. Le voile qui fermait le sanctuaire de la nature est levé. La raison y découvre un spectacle admirable, non miraculeux ni merveilleux : tout y est sage, rien d'extraordinaire. Deux éléments trèssimples : Dieu et la matière organisée par Dieu y composent
tout.
« En combinant avec cette matière des principes intelligents émanés de lui, il a formé des êtres actifs propres eux-mêmes à donner successivement la vie à une série d'autres êtres vivants de différents grades, plus ou moins intelligents, libres, moraux, dont les organes et les sens développent l'intelligence qui les
anime.
« Chacune de ces monades (et, dans son acception sévère, cette expression s'applique même à toutes les espèces d'anges) a, durant sa vie, des récompenses et des punitions qui naissent naturellement de sa bonne et de sa mauvaise conduite, et le principe intelligent de chacun d'eux trouve dans le cours de son existence, composée de cette suite de vies qui naissent les unes des autres, le prix ou la peine de la manière dont il a dirigé les êtres qui vécurent par lui.
« Ainsi le temple de la morale, où tous les êtres intelligents créés ont leur place marquée par la suprême intelligence, se trouve complété et la coupole en est faite de la même matière, d'après les mêmes règles, suivant les mêmes lois, avec la même sagesse et la même bonté que nous avons touchées au doigt sur les marches de son portique. Et lorsqu'après avoir évidemment reconnu un grand nombre de lois divines, on est obligé d'en
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supposer quelques autres qui ne sont pas susceptibles d'une démonstration rigoureuse, c'est une grande présomption en faveur de l'hypothèse que d'être forcé de convenir qu'elles s'accordent parfaitement avec toutes les autres lois connues et prouvées, avec tous les faits de l'histoire naturelle, et surtout avec la miséricorde, l'équité, la bienfaisance infinie de Dieu.
f Telle est, mes amis, la doctrine que je voulais vous exposer avant de mourir, et que mon attachement pour vous lègue à votre morale, à votre génie, à votre sagacité. Tel est le fruit de trente-cinq ans de méditations multipliées ; telles sont les pensées qui, autant que je l'ai pu, ont guidé ma conduite publique et privée depuis l'âge de dix-huit ans; telle est ma religion. Si elles peuvent devenir les vôtres, je croirai avoir assez fait pour cette vie passagère à laquelle aujourd'hui je liens fort peu, et je permettrai aux tyrans d'envoyer ma monade se prosterner 'hvant V Éternel,
« Valete et me amate. »
« 10 juin 1793. »
BALTANCHE.
BALLAJs'CHE.