JEAN REYNAUD. — HENRI MARTIN CAMILLE FLAMMARION
Nous avons déjà eu l'occasion de parler du grand philosophe Jean Rcynaud et de ci 1er quelques extraits de ses articles sur Zoroa^trc et sur Origcne. Nous allons, dans ce chapitre, faire connaître par d'autres citations son principal ouvrage, Terre et Ciel.
Voici Tordre que nous suivrons dans notre résumé :
D'abord, les passages relatifs à la pluralité des mondes et au rang de la terre dans l'univers ;
Puis les aperçus magnifiques de Tauteur sur la pluralité des vies et sur les conditions de l'immortalité.
« Il faut de toute nécessité, dit-il, changer l'idée que les chrétiens ont eue de l'univers.
« Les chrétiens n'ont rien su de l'univers sidéral : dans toute la création matérielle ils n'ont connu, et encore bien imparfaitement, que la terre, et c'est sur celte ignorance que repose l'erreur fondamentale que nous leur reprochons. De ce qui était le centre unique de leurs connaissances, ils ont fait tardivement le centre unique de l'univers, et ils ont cru, sur l'autorité de leur vue r*ialhabile, qu'il n'existait qu'un seul monde, parce qu'ils n'en voyaient
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qu'un. « S'il existait plusieurs mondes, dit saint Tiiomas (quest. 67), « ils viendraient tous nécessairement à ce centre où nous som- « mes. » De ce seul point dérivait tout le reste de leur système. Il est simple, et nous le retraçons ici en deux mots : d'abord la terre; au-dessus de la terre, la voûte du firmament enrichie à sa surface de ces points brillants qui font l'ornement de la nuit et de l'ornière dans laquelle le soleil se meut, chargée dans sa partie supérieure de l'océan céleste, source antique du déluge; par-delà les eaux, aux bornes du monde, l'empyrée, région des • nuages et de la lumière, séjour des bienheureux et des anges; au-dessous du sol, dans les cavités souterraines, l'enfer et le purgatoire. Les Pères assimilaient cette construction de Dieu dans le sein du vide au tabernacle élevé par Moïse au milieu du désert; un savant moderne, avec malignité d'expression, mais avec une incontestable justesse, l'a comparée à une maison dont le rez-dechaussée est occupé par les vivants, les caves par les fourneaux des démons, et le premier étage par les illuminations du paradis. Ne voyons-nous pas, dans le symbole de Nicée, le Christ, crucifié sur la terre, descendre après sa mort dans les enfers, repasser par la terre, et monter enfin tout glorieux dans le ciel ?
« Mais les astronomes ont ruiné de fond en comble ce fabuleux édifice; ils onlhrisé la voùle grossière du firmament, chassé les eaux chimériques qu'on lui faisait porter, et dispersé sa parure * d'étoiles dans les profondeurs insondables de l'espace. La terre a été dépossédée de cette position centrale qu'elle avait usurpée.
« L'infirmité de notre vue s'est dissipée comme par enchantement, et nous avons tout à coup aperçu, en levant les yeux vers le ciel, un spectacle magnifique au milieu duquel nos pères avaient vécu sans en avoir connaissance.
« Il y a, pensons-y, un pas sérieux qu'il est de toute nécessité que la religion franchisse : il faut que le genre humain demeure étouffé sous l'accablante conviction de son obscurité, ou qu'il s'assure que la création est un tout que rien ne borne; nous n'avons plus qu'un moyen de nous mettre au centre de l'univers, c'est de faire l'univers une immensité sans surface, et notre di-
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gnité, chassée de Vabri matériel que l'ignorance lui avait permis de s'échafauder sur la terre, n a plus de refuge que dans l'infini,
où elle retrouve Dieu.
« Gardons-nous donc de croire que ces séparations secondaires, et qui ne comptent même pas devant la grandeur de nos âmes pour l'épaisseur d'un seuil, soient des abîmes que rien ne puisse franchir, et prenons confiance dans ce que l'unité du créateur annonce à tous les vivants d'une voix assez haute : savoir, que tous ces mondes ne sont qu'un seul monde, et ce monde c'est le ciel; son incorruptibilité, c'est l'inaltérable symétrie de ses changements ; sa fixité^ c'est l'ensemble infini de ses mouvements; son immatérialité, c'est son éternité et son immensité. Et cette terre que nous foulons sous nos pieds, où nous venons tour à tour accomplir notrd tâche en compagnie du genre humain, sur laquelle nous apparaissons sans nous souveniir d'où nous sortons, de laquelle nous disparaissons sans apprendre où nous allons, où nous vivons sans pouvoir dire avec certitude qui nous sommes; cette terre roule dans le ciel, est un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel. Donnons à la religion cette belle parole de Kepler, dans ses Harmonies ; Hoc enim cœîum est, in quo vivimuSy et movemur, et sumus, nos et omnia mundana corpora, »
C'est ainsi que Jean Reynaud considère la pluralité des mondes comme une vérité de raison; il peut ensuite s'étendre magnifiquement en faveur de la pluralité des existences,
« Nous sommes encore plus faibles que méchants, et Dieu, en nous faisant germer dans le néant par sa fécondité toute-puissante, n'a pas mis en nous la funeste vertu de pouvoir rien faire contre nous-mêmes. Le bien est le seul principe dont notre nature ne se lasse pas, et tôt ou tard le mal, avec les conséquences de toutes sortes qu'il engendre, la fatigue et la rebute. Nous ne
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brillons d'abord que comme une simple étincelle, pour arriver progressivement à concentrer dans les capacités de notre personne toutes les grandeurs de l'univers; nés périssables dans notre origine, admirables dans notre fin, dignes de compassion et de tolérance dans nos débuts, alors que nous ne savons encore nous empêcher d'hésiter, de chanceler, de succomber. Seulement, il faut enfin trouver moyen de quitter ces vies troublées. Ce serait peu de chose, en effet, d'apercevoir qu'aucune de nos chutes ne nous perd définitivement, si nous nous sentions condamnés à rester indéfiniment dans des existences aussi misérables que cellesci. Reprendre éternellement carrière sur terre avec les mêmes chances contraires et dans la même incertitude de soi-même n'est pas une destinée à faire envie; et à se voir emprisonner dans ce cercle fatal, la désolation serait permise, même aux sages. Il faut donc en finir avec ces naissances de basse condition, entachées de péchés quant au passé, compromettantes quant à l'avenir, et prendre pied, s'il se peut, dans des régions meilleures.
« Quelles magnifiques clartés la connaissance de nos existences antérieures ne répandrait-elle pas sur l'ordre actuel de la terre! Mais non-seulement notre mémoire est impuissante à l'égard des temps qui ont précédé notre naissance; elle n'embrasse même pas sans exception tous ceux qui l'ont suivie : elle nous fait défaut en une multitude d'endroits importants de notre vie; elle ne conserve absolument rien de cette première période que nous avons passée dans le sein maternel; elle ne maintient qu'une trace presque insensible de l'éducation de nos jeunes années, et nous pourrions ignorer que nous avons été enfants, s'il ne se trouvait auprès de nous des témoins qui nous ont vus autrefois, et qui nous font savoir ce que nous étions alors.
« Nous sommes donc enveloppés de tous côtés par notre ignorance comme paç une atmosphère de nuit, et nous ne distinguons pas plus la lumière au delà de notre berceau qu'au delà de notre tombe. Il semble que l'on puisse nous comparer, relativement à , la mémoire, dans notre emportement à travers le ciel, à ces fusées que, dans l'obscurité du soir, nous voyons parfois s'élancer à tra-
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vers les airs, traînant après elle une longue lueur, sillage indicateur de l'orbite qu'elles suiyent : elles montent, et de nouvelles lueurs se dessinent, mais en môme temps les précédentes lueurs s'effacent, et il n'y a jamais dans la lumière qu'une portion bornée de leur chemin. Ainsi est la mémoire, traînée lumineuse laissée par nous sur notre route : nous mourons, et tout s'obscurcit; nous renaissons, et la lueur, comme une étoile dans la brume, commence à se montrer ; nous vivons, et elle se développe, s'agrandit, reprend sa première étendue; puis tout à coup elle s'efface de nouveau et reparaît encore; d'éclipsé en éclipse, nous poursuivons notre route, et cette route, découpée par ces obscurcissements périodiques, est une route continue dont les éléments, disjoints seulement en apparence, demeurent partout enchaînés l'un à l'autre par une solidarité profonde; toujours nous nous succédons à nous-mêmes, toujours nous portons en nous-mêmes le principe de ce que nous serons plus tard, toujours nous montons. Interrogez-nous sur notre passé, nous vous répondrons, comme la fusée, que nous marchons, mais que la lumière n'éclaire notre trace que dans le voisinage, et que le reste du chemin se perd dans la nuit; nous ne savons où nous sommes nés, de même que nous ne savons où nous sommes conduits; mais nous savons que nous venons d'en bas et que nous allons en haut, et il ne nous en faut pas davantage pour nous intéresser à nous-mêmes et nous faire sentir ce que nous sommes.
« Qui sait, d'ailleurs, si notre âme ne renferme pas, dans le secret inconnu de son essence, de quoi illuminer un jour les espaces successivement traversés par elle depuis sa première heure, comme ces flamboyants mobiles auxquels nous la comparons, et qui, une fois parvenus dans les sommités de leur trajectoire, déployant soudain des feux inattendus, reprennent •magnifiquement possession, par de longues cascades'de lumière, de la ligne sillonnée par eux, depuis l'humble sol à partir duquel ils se sont élevés» jusqu'aux zones sublimes du haut desquelles ils dominent maintenant la terre. Il y a même de puissantes raisons de le penser, puisque
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la restitution intégrale de nos souvenirs nous parait, à bon droit, i:ne des conditions principales de notre bonheur futur. Nous ne pouvons jouir pleinement de la vie que nous ne devenions, comme Janus, les rois du temps, et que nous ne sachions concentrer en nous, avec le sentiment du présent, ceux de l'avenir et du passé. Donc, si la vie parfaite nous est un jour donnée, la mémoire parfaite nous sera donnée en même temps. Et maintenant représentons-nous, si nous le pouvons, les trésors infinis d'un esprit enrichi par les souvenirs d'une innombrable série d'existences, cnlièrement différentes les unes des autres, et cependant admirablement liées toutes ensemble par une continuelle dépendance! A cette merveilleuse guirlande de métempsycoses traversant l'univers avec un fleuron dans chaque monde, ajoutons encore, si cette perspective nous semble digne de notre ambition, la A..-'ception lucide de l'influence particulière de notre vie sur les changements ultérieurs de chacun des mondes que nous aurons successivement habités; agrandissons notre vie tout en l'immortalisant, et marions noblement notre histoire avec l'histoire du ciel ; rassemblons avec confiance, puisque la bonté toute-puissante du Créateur nous y engage, tous les matériaux nécessaires ûu bonheur, et nous en construirons l'existence que l'avenir réserve aux âmes vertueuses; plongeons donc dans le passé par notre foi. en attendant des illuminations meilleures, comme nous plongeons par elle dans l'avenir; bannissons de la terre l'idée du désordre en ouvrant les portes du temps au delà de la naissance, comme nous avons banni l'idée de l'injustice en ouvrant d'autres portes au delà du tombeau; allongeons-nous en toutes directions dans la durée, et, malgré l'obscurité qui pèse sur nos deux horizons, élevons sans crainte notre existence terrestre au-dessus de l'existence imparfaite de ces élus du Christ, qui ont dépouillé l'espérance, et dont la mémoire n'est plus qu'un pointdans l'abîme de l'éternité ; glorifions le Créateur en nous glorifiant nous-mêmes ministres de Dieu sur la terre, et rappelons-nous avec un saint orgueil , en contemplant les divins caractères de notre viehumaine, que nous sommes ici-bas les jçunes frùrcs des anges.
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« Nulire, ce n'est donc pas commencer, c'est changer de figure. Nous voyons, à la vérité, des corps qui n'existaient point auparavant se former sous nos yeux, et finalement, leur engendrement terminé, se placer parmi nous, sous une forme ou sous une autre, dU rang où leurdestinée les appelle ; mais rien dans ces jeux de la matière ne nous autorise à conclure que la force qui entretient ces corps, qui leur préexistait puisqu'elle les a causés, ne préexistait pas de longue date, et n'en avait pas déjà, dans d'autres temps et d'autres régions, construit et entretenu beaucoup d'autre's; il est môme évident que, si le ciel renferme une infinité d'astres analogues au nôtre, sur lesquels les âmes, poursuivant leur chemin vers Dieu, viennent successivement prendre pied, nous ne pouvons, sans une témérité que rien ne justifie, séparer noire inonde, comme un anneau exceptionnel, de la chaîne de tous les autres, l'ériger en matrice de l'univers, et proclamer que toute âme que nous y voyons naître éclôt dans le ciel pour la première fois. Il y a une probabilité infinie, — puisque rien ne démontre le contraire, et puisque nous avons, dans la série des existences que nous avons sous les yeux depuis les animaux les plus grossiers jusqu'aux génies humains les plus sublimes, un aperçu de tous les degrés possibles d'existence, et comme un abrégé de la totalité de l'univers, — il y a, dis-je, une probabilité que l'analogie la plus parfaite unit notre sphère aux sphères les plus élevées du ciel, et que ces résurrections que nous savons se produire dans les autres régions de l'univers, se produisent aussi dans celle-ci; joignons donc la métempsycose à l'Évangile, et plaçons Pythagorc à côté de Jésus.
« Nulle part la production des corps n'est instantanée. Quelles que soient, en effet, les innombrables différences que présentent les mondes sous le rapport des premières manifestations de l'âme à son arrivée, il y a néanmoins ceci de constant, qu'il faut toujours à l'âme un certain temps pour rassembler les matériaux dont elle a besoin, et en construire les organes qui doivent la servir. Si l'on voulait supposer, ce qui est sans doute peu probable, qu'il existe des mondes où les âmes viennent s'in-
carner dans des corps préparés à l'avance et accomplis, comme cette statue de Pygmalion dans laquelle, selon la fable, descendit l'âme d'une jeune fille, il est évident qu'il faudrait encore un certain laps de temps pour que l'âme, aprèsavoir pénétré ce corps, pût se familiariser avec lui et achever d'en prendre possession parfaite. Donc la résurrection, même dans cette hypothèse extrême, ne serait encore que progressive. Donc la loi de non-instantanéité est, ainsi que nous l'avons dit, une loi universelle et qui régit la naissance dans tous les lieux du ciel. »
Jean Reynaud s'élève encore plus haut lorsqu'il démontre que la charité, cette seule vertu théologale conservée et cultivée dans le ciel des chrétiens, ébranle complètement les portes de ce paradis imaginaire, en face des supplices éternels de l'enfer.
a La charité est la seule vertu à laquelle les chrétiens aient donné accès dans leur ciel; mais elle en rompt les portes et demeure en suspens entre le paradis et l'enfer, sans trouver satisfaction nulle part. D'un côté, Dieu l'attire; de l'autre, les gémissements de la créature malheureuse l'attirent également, et elle n'a de calme ni dans l'enfer, dont elle essayerait vainement d'apaiser les douleurs, ni dans le paradis où l'inquiétude la poursuit. Cette vertu, en effet, n'est pas un amour tellement absolu du Créateur, que la créature n'y ait place. On ne peut aimer véritablement Dieu, si on ne l'aime dans ce qu'il a créé, de même que l'on ne peut aimer véritablement la créature si on ne l'aime en celui qui lui a donné l'existence. La charité est une ' double force qui, nous attachant directement à la création, nous ' attache à Dieu par son œuvre; et qui, nous attachant directement à Dieu, nous attache à la création par son auteur; elle est le ciment de l'univers. Comment donc pourrions-nous apercevoir la souffrance d'une partie de la création sans être instinctivement sollicités à y porter remède; et comment notre amour pour le Créateur ne serait-il pas troublé par le sentiment de l'éternité
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(le ce mal et de notre impuissance? ta charité, au lieu de jouir de sa plénitude et de sa sérénité au sein du paradis, y est donc au contraire à demi étouffée sous les empêchements qui la gênent; et, loin de devenir la source de félicité, elle y devient celle de la souffrance. Certes, notre sort sur la terre est plu» doux que celui des élus, puisque, malgré toutes les entraves qui nous arrêtent, nous sommes libres, du moins, d'obéir au noble instinct qui nous commande d'aider toute créature dans la peine, libres de croire à l'efficacité de nos efforts, libres d'espérer de la bonté de Dieu la fin de tout mal dont la vue nous afflige.
« Quel est celui qui, se transportant d'imagination dans cette haute demeure des chrétiens, se figurerait qu'il lui sera possible d'assister au supplice des damnés, de voir dans d'inextricables tortures ses parents, ses amis, les objets de ses affections les plus profondes en cette vie, sans les plaindre, sans désirer de .leur tendre une main secourable, sans se déranger de la tranquille perception de sa béatitude; que dis-je? sans éprouver lui-même, par l'effet de son impuissance à l'égard de ces infortunes, le plus affreux supplice? Il me semble voir mes amis désespérés, s'agitant au milieu d'un incendie, et moi, cloué par la paralysie sur un fauteuil, m'écriant vainement, ainsi que dans un rêve, sans pouvoir me lever pour courir à leur aide et les sauver. Ne dites donc pas, ô Christ, que les cris du mauvais riche, implorant dans sa détresse du rafraîchissement, montent jusqu'aux oreilles de Lazare assis dans le sein d'Abraham, et que Lazare entend cette priire sans que sa charité soit émue. Malgré l'imperfection de notre nature, nous deviendrions, en vue de vos élus , trop fiers de nous-mêmes , et nous cesserions d'avoir du respect pour ceux que vous sanctifiez et mettez audessus de nos têtes; il nous répugnerait de penser que nous prendrons place un jour à la même table qu'eux, et que nous serons assez profondément altérés par la mort .pour pouvoir partager, sans horreur de nous-mêmes, leur égoïsme barbare. Laissons ces imaginations pour ces temps de mœurs dures, où
les plus humains n'avaient nul scrupule, dès que le crime était certain, de se faire spectateurs des tourments infligés aux coupables par la main des bourreaux. Élevons-nous à des pensées meilleures ; cessons de croire à l'existence d'un paradis où rien de noble n'éclate, et que nous embellirions en y laissant tomber le reflet de nos vertus; ayons notre humanité assez avant dans le cœur pour renoncer, plutôt que de la perdre, à notre existence elle-même; proposons-nous, quelque heureuse que devienne jamais notre vie, partout où nous verrons une créature en souffrance, de nous efforcer de la ramener vers le bien; partout où nous verrons une créature au-dessous de nous, de nous efforcer de la faire monter jusqu'à nous ; et partout où nous en verrons une au-dessus, de nous efforcer de monter à notre tour jusqu'à elle. Appuyés sur la foi, sur l'espérance et sur la charité, élançons-nous avec hardiesse dans l'immortalité. « Le ciel n'est donc point une demeure, mais un chemin; et le terme de ce chemin mystérieux est précisément ce paradis final que les chrétiens, sans pouvoir le définir, ont vaguement couru. Et, en effet, à la limite de ce perfectionnement vers lequel tout l'univers gravite, n'apercevons-nous pas toutes les créatures, assises face à face devant Dieu, satisfaites dans tous leurs désirs, éclairées dans toutes leurs ignorances, aussi incapables de sentir ni foi ni espérance que celui qui sait tout et qui peut tout, et absorbées sans distraction dans l'amour plein de béatitude qui les unit au Créateur et à la création tout entière? Mais la jouissance effective de ce paradis ne peut être attribuée qu'à celui qui demeure dans le ciel et n'y chemine pas; et qui, couvrant l'élernilé, d'une main touche à l'origine des choses, et de l'autre à leur fin. Ainsi l'asile du repos absolu n'est point une réalité, mais une limite, et le jugement dernier n'est point dans le temps, mais hors le temps. De là l'erreur des chrétiens qui, égarés par leur téméraire précipitation vers la consommation finale, se sont vus réduits à combler, avec la monstrueuse invention de l'enfer, les lacunes que leur imprudence avait causée.dans le ciel. »
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Jean Rcynaud, comme on le voit, est un des plus grands précurseurs de l'Avènement spirituel et de la foi nouvelle Donnons en terminant, la synthèse remarquable et lucide
ava^t et'rr "'' '' "^ "^'"'"^ ^" "^^°''-^-; -avant, et pour qu'on en comprenne bien toute la portée
Jl nous faut expliquer ce que le philosophe a dit de la ques-' fZs' ZT" '"' ''''"'"-""•'^- " -oit nos .mes'ainsi
Clé imprimées durant leurs existences successives aussi jen que es plus fortes, y demeurent et s'y retrouv „ . u
plus exactement, demeurent et se retrouvent dans leur côrns pmtue et plastique, désigné par Moïse etparle ZoharZ le nom de Rouah, l'Esprit des vies (Spinl vàarum)
Notre histoire, en conclut Jean Reynaud. n'est donc pas s ulement dans le livre de vie dont parle l'Apocalyp' ' placée entre les mains des anges et de Dieu, elle dan; notre propre substance, c'est-à-dire dans la parti qu ,u enciée de notre être, et cette partie est comme le /^, que nous emportons avec nous, d'étage en étage, à travers es mondes. Seulement nous ne pouvons y lire qu'après de d éve loppen^ents suffisants sur lesquels Jean Reyn ud va se phquer tout à l'heure. Mais comment cette cons rvattn cette réappariaon du souvenir sera-.-elle possible? L'au^ teur le fait très-bien concevoir par des exemples tirés de notre expérience purement terrestre. Citons-le àcesuieÎ:
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ces mutations, notre âme ne conserve-t-elle pas la mémoire? Que de choses auxquelles je n'avais pas pensé depuis des années, que j'avais laissées tomber complètement de mon souvenir et qui tout à coup, à l'occasion des lieux et des personnes, ou par un effort d'attention, se réveillent et reparaissent en moi! N'y a-t-il pas là un indice de ce qui est susceptible de se produire plus tard dans des proportions sublimes? Nonobstant ces interruptions apparentes qui nous font tant d'effet, et que le vulgaire nomme en tremblant la mort, notre vie, considérée non dans le terre-à-terre d'un jour auquel les préjugés de notre éducation la réduisent, mais dans sa ligne infinie, est au fond aussi continue dans tout sou développement, que dans la courte période qui s'offre à nous à découvert, entre le berceau et la tombe. Les accidents, quels qu'ils soient, qui affectent notre vêtement corporel, ne sont jamais que secondaires. Nous ne cessons, dans le courant de notre vie, de changer d'habits de jour en jour, mais pièce à pièce, tandis qu'à la fin, nous changeons tout à la fois et loin des yeux de ceux qui nous entourent ; voilà toute la différence, et c'est une chose que, du haut de ces stations élevées, Tâme ne doit plus guère regarder que comme une des singularités de son bas âge : étrangère désormais à de telles misères, elle en contemple le souvenir et reprend en souriant son vol dans rimmortalité. »
Mais à quelles conditions l'âme reprend-elle le souvenir de tout son passé? Notre philosophe distingue deux périodes ; celle qui, comme le disaient les druides, s'accomplit dans le monde des voyages et des épreuves dont la terre fait partie [cycl ir abred)^ et celle qui, délivrée enfin des misères et des vicissitudes de la vie, poursuit ses destinées dans le cercle du bonheur toujours croissant et progressif [cycl y gwinfid). Dans la première, il y a éclipse de mémoire à chaque passage dans un milieu nouveau ^ quoiqu'il y en ait reprise plus ou moins complète et parfaite pendant
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chaque intervalle de repos ; dans la deuxième, quels que puissent être les déplacements et les transfigurations de la personne, le souvenir se conserve et dure plein et entier. C'est cette théorie que nous avons entièrement adoptée (comme on le verra plus loin) dans tous nos ouvrages et qui forme la base du système de Jean Reynaud; c'est elle qui sert de fondement à ses croyances, qu'il résume ainsi :
« La lliéôdicée que j'ai essayé d'esquisser sous le titre de • Terre et Ciel est bien simple; et, pour achever de réclaircir, il me suffira d'en faire la synthèse. La Yoici en deux mots : En réfléchissant sur le spectacle de l'univers, tel qu'il se présente à nous du point de vue des temps modernes, il me semble que notre esprit se trouve naturellement conduit à se représenter qu'il existe, dans les capacités de l'étendue, une première série de mondes plus ou moins analogues à la terre, dans lesquels les âmes, au début de la carrière sans bornes qui s'ouvre devant elles, encore débiles et n'adhérant pas à Dieu assez fortement, se trouvent exposées au régime de la tentation, y succombent ou en triomphent, se perfectionnent peu à peu, d'un monde à l'autre, au milieu d'épreuves toujours proportionnées au degré de faiblesse et de culpabilité, et parviennent finalement, après des labeurs plus ou moins prolongés, à mériter d'être admises dans les mondes de la haute série. Là se produit la délivrance défiuitive de tout mal; l'amour du bien règne désormais avec une telle puissance que nul ne démérite plus, et- que tous, au contraire, animés du désir de s'élever, et secondés dans leurs efforts par la grâce incessante de Dieu et le concours des sociétés bienheureuses au sein desquelles ils vivent dans toutes les splendeurs de la nature, déploient dans ce but l'activité de toutes leurs vertus, et se rapprochent par un progrès continu, plus ou moins rapide selon l'énergie de chacun, du type infini de la perfection. »
On le voit, ces conceptions sont à la fois pleines degran-
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deur et de vérité. Jean Reynaud a eu beaucoup d'adhérents parmi les penseurs distingués de notre époque. Nous n'en mentionnerons que quelques-uns : Ronzier Joly, qui a écrit un bel ouvrage [fforizons du c/e/);'Pelletan, qui a développé quelques parties de la philosophie de Reynaud, dans sa Profession de foi au dix-neuvième siècle^ et dans ses Heures de travail; Henri Martin, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme , auteur d'une Vie future dont nous avons combattu les conclusions; Henri Martin, dont nous parlons ici, l'auteur d'une des meilleures histoires de France qui aient paru de nos jours, a publié dans diverses revues, notamment dans la Revue de Paris^ des articles très-bien composés sur Jean Reynaud; et dans le tomel" de son grand ouvrage, il adopte ouvertement sur le druidisme les vues élevées de son ami.
Abordons maintenant et citons longuement, comme se rattachant plus particulièrement à notre traité, l'intéressant ouvrage de Camille Flammarion, la Pluralité des mondes habités, dont nous avons parlé dans notre préface.
L'auteur se proclame franchement le disciple de Jean Reynaud, et à juste titre. Cet illustre philosophe avait parfaitement compris la liaison qui existe entre la science astronomique vivante et son système sur l'origine et la destinée de l'âme; mais il n'avait 'fait qu'ébaucher, quoique parde magnifiques intuitions, la question de la pluralité des mondes, surtout dans son établissement scientifique. H fallait la reprendre en entier, en asseoir la vérité sur d'inébranlables fondements; il fallait joindre l'autorité des études spéciales au talent du penseur, pour tirer les conséquences morales des constatations rigoureuses et positives du savant. Flammarion était singulièrement apte à remplir ce double rôle; rédacteur d'un journal scientifique très-
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estimé, ayant une position officielle dans la science astronomique, il a fait preuve, et nous allons le constater, des autres qualités désirées. Quant à la partie scientifique, elle est d'une incontestable certitude, et nous n'en dirons rien de plus ici. Tous ceux qui s'intéressent à la haute question de nos destinées futures devront méditer sérieusement l'ouvrage de cet astronome. Nous nous bornerons à donner une idée de quelques aperçus philosophiques d'une haute portée, par lesquels il imprime le cachet moral à son œuvre, et opère la fusion entrevue déjà par de grands esprits entre la science et la métaphysique.
Parlons d'abord d'une très-grave question que nous avons déjà effleurée, mais sur laquelle il ne sera pas indifférent de revenir avec notre auteur : « Quelle a été la raison
de la répulsion de la théologie chrétienne contre Copernic et Galilée? j> Laissons la parole à Camille Flammarion, dans son appendice sur le dogme chrétien.
rf Cette raison grave, cette raison cachée, cette raison sourde, c'est celle qui fit mettre Bacon, CoperRic, Descartes à l'index, c'est celle qui fit exiler Gampanella et qui fit brûler vif Jordano Bruno au champ de Flore, à Rome, pour l'hérésie de la nouvelle science du monde. Cette raison, c'est celle qui avait fait incarcérer le jésuite Fabri, parce que, dans un discours sur la constitution du monde, il avait dit que, le mouvement de la terre une fois démontré, l'Église devrait dès lors interpréter, dans un sens figuré, les passages de l'Écriture qui y sont contraires. t
« Cette raison, c'est celle qui, trois ans après la mort de Galilée, animait le R. P. Le Gazre, recteur du collège de Dijon, lorsqu'il cherchait à détourner Gassendi de la croyance au mouvement de la terre et à la pluralité des mondes, par la lettre que voici :
« Songe, dit-il, moins à ce que tu penses toi-même qu'à ce que
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penseront la plupart des autres, qui, entraînés par ton autorité ou par tes raisons, se persuaderont que le globe terrestre se meut parmi les planètes. Ils concluront d'abord que, si la terre est, sans aucun doute, une des planètes, comme elle a ses habitants^ il est bien à croire qu'il en existe aussi dans les autres, et qu'il n'en manque pas non plus dans les étoiles fixes, qu'ils y sont même d'une nature supérieure^ et dans la même mesure que les autres astres surpassent la terre en grandeur et eu perfection. De là s'élèveront des doutes sur la Genèse, qui dit que la terre a été faite avant les astres, et que ces derniers n'ont été créés que le quatrième jour, pour illuminer la terre et mesurer les saisons et les années. Par suite, toute l'économie du Verbe incarné et la vérité évangélique seront rendues suspectes.
« Que dis-je? Il en sera ainsi de toute la foi chrétienne ellemême, qui suppose et enseigne que les astres ont été produits par le Dieu créateur , non pour l'habitation d'autres hommes ou d'autres créatures, mais seulement pour éclairer et féconder la terre de leur lumière. Tu vois donc combien il est dangereux que ces choses soient répandues dans le public, surtout par des hommes vivants, qui, parleur autorité, paraissent en faire ^foi.
« Ce n'est donc pas sans raison que, dès le temps de Copernic, l'Église s'est toujours opposée à cette erreur; et que, tout dernièrement encore, non pas quelques cardinaux , comme tu dis, mais le chef suprême de l'Église, par un décret pontifical, Ta condamnée dans Galilée, et a très-saintement {sanctissime) défendu de l'enseigner à l'avenir de vive voix et par écrit. »
« Oui, notre philosophie de la pluralité des mondes, que l'on entrevoyait dès l'aurore copernicienue, paraissait inconciliable avec le dogme chrétien; « elle rendait suspecte l'économie du Verbe incarné, » et pas une voix ne s'est élevée en sa faveur qui n'ait été immédiatement bâillonnée par mesure de prudence. Depuis trois siècles, notre doctrine , assise sur le granit de la science, s'est consolidée, tandis que le jugement de la cour de Rome s'est affaibli par l'âge ; les chrétiens peuvent dire aujourd'hui ce que Fontenelle n'osait encore avancer : que les habitants
CAMILLE FLAMMARION
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des planètes sont des hommes; etlon n'est pas hérétique par lo seul fait de la croyance au mouvement de la terre ; nous avons des amis au collège romain qui observent les continents de Mars, et qnr croient à la pluralité des mondes.
« Le temps viendra où tous les esprits instruits et indépendants auront su s'affranchir des préjugés qui pèsent encore sur nos têtes, et confesseront , avec l'accent d'une conviction inébranlable, la doctrine de la pluralité des mondes.
« La difficulté du mystère chrétien a été d'abord exprimée comme il suit : Si l'on admet la pluralité des terres habitées et des humanités, il faut admettre ou que ces humanités sont restées fidèles à la loi de Dieu, et n'ont pas nécessité la descente du Rédempteur, ou qu'elles ont péché comme la nôtre et ont dû être rachetées. Dans le premier cas, ces humanités impeccables, pures et affranchies de la matière, sont par là même affranchies, au nom du dogme, de la loi du travail, et dès lors leur développement paraît impossible; il semble que ce soient des êtres sans objet de perfectionnement, sans force d'activité.
« Dans le second cas, si ces humanités ont péché comme la nôtre, et ont dû être rachetées, le privilège prestigieux de la rédemption perd de sa grandeur, car il se trouve répété pour des millions et des millions de terres semblables à la nôtre; il tombe dans la loi commune: il fait partie de l'ordre général ;'sa splendeur sans seconde s'est éclipsée, et avec elle l'éclat divin dont il était enveloppé. »
Mais Tauteur combat ce dernier argument d'une maniêre solide, et il ajoute :
« C'est donc sans raison aucune que l'on présenterait la terre comme indigne de l'attention divine, à cause de la multitude innombrable des mondes qui voguent au sein de l'espace; la présence universelle et identique de Dieu enveloppe la création comme l'Océan fait dune éponge, ell^ la pénètre, elle la rem- I^U; elle est la. même en chaque lieu, et son caractère d'infinité
lui est inviolablement attaché. La Providence du passereau est infinie comme la Providence de la voie lactée, ni moins altentire, ni moins sage, ni moins puissante : infinie, en un mot, dans le sens unique attaché à ce caractère. »
Quant à Tobjeclion que le christianisme serait compromis par la doctrine de la pluralité des mondes, si nos lecteurs nous ont bien compris et suivi jusqu'ici, ils penseront que ce n'est que le christianisme grossier et enfantin, le pseudo-christianisme qui se trouve atteint, et non le vrai et universel christianisme.
En effet. Dieu intervient partout par ses messies, ses précurseurs, ses prophètes, ses missionnaires, incarnés ou spirituels, dans les mondes supérieurs aussi bien que dans les intermédiaires et les inférieurs ; nous avons dit nos idées sur le plan divin de l'éducation humanitaire : ce plan se reproduit avec une variété inOnic et avec les changements nécessaires sur tous les globes ; il est partout proportionné à la nécessité des ûges et à l'avancement des humanités.
Il n'y a que ceux qui croient follement que la terre est le plus grand des mondes matériels qui puissent prendre ombrage de cette doctrine véridique de la pluralité des mondes. Flammarion pense et prouve, comme Ballanche et une foule d'autres penseurs, que notre pauvre planète est des plus misérables et des plus infimes.
Il fait ressortir en ces termes, dans la partie philosophique de son livre, la grandeur des conséquences de celte exacte contemplation de l'univers :
«Mettons-nous en face de l'universalité des mondes. Qui nous dit que ces mondes et leurs humanités ne forment pas dans leur ensemble une série, une unité hiérarchique, depuis les mondes où la somme des conditions heureuses d'habitabilité est la plus
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petite jusqu'à ceux où la nature entière brille à l'apogée de sa splendeur et de sa gloire? Qui nous dit que la grande humanité collective n'est pas formée par une suite non interrompue d'humanités individuelles assises à tous les degrés de l'échelle de la perfection ? — Au point de vue de la science, c'est là une déduction qui découle naturellement du spectacle du monde; au point de vue de la raison, on ne saurait refuser que cette manière d'envisager le système général de l'univers ne soit préférable à celle qui se contenterait de considérer la création comme une agglomération confuse de globes peuplés d'être divers, sans harmonie, sans unité et sans grandeur.
« Disons plus. Celui qui voit un chaos dans l'œuvre divine ou dans une partie quelconque de cette œuvre approche de la négation de l'intelligence ordonnatrice; tandis que celui qui voit une unité dans les créations du ciel, comme il en reconnaît une dans la création de la terre, celui-là comprend la nature, expression de la volonté divine.
« Si le monde intellectuel et le monde physique forment une unité absolue, si l'ensemble des humanités sidérales forme une série progressive d'êtres pensants, depuis les intelligences d'en bas, à peine sorties des langes de la matière, jusqu'aux divines puissances qui peuvent contempler Dieu dans sa gloire et comprendre ses œuvres les plus sublimes, tout s'explique et tout s'harmonise; l'humanité terrestre trouve sa place dans les degrés inférieurs de cette vaste hiérarchie, et l'unité du plan divin est établie.
« Entrevu dans cette lumière, notre séjour terrestre est dépouillé de celte enveloppe disparate qui nous empêchait jusqu'ici de reconnaître sa place au sein de l'œuvre divine; nous le voyons à nu et nous comprenons son rôle; étant loin du soleil de la perfection, il est plus obscur que d'autres; c'est un lieu de travail où l'on vient perdre un peu de son ignorance originaire et s'élever un peu vers la connaissance; le travail étant la loi de vie, il faut que, dans cet univers où l'activité est la fonction des êtres, on naisse en état de simplicité et d'ignorance; il faut qu'en des
mondes peu avancés on commence par les œuvres élémentaires ; il faut qu'en des mondes plus élevés on arrive avec une somme de connaissances acquises ; il faut enfin que le bonheur, auquel nous aspirons tous, soit le prix de notre travail et le fruit de notre ardeur. S'il y a « plusieurs demeures dans la maison de notre Père », ce ne sont pointautanl de lits de repos, mais bien des séjours où les facultés de l'âme s'exercent dans toute leur activité et dans une énergie d'autant plus développée ; ce sont des régions dont l'opulence s'accroît à mesure, et où Von apprend à mieux connaître la nature des choses, à mieux comprendre Dieu dans sa puissance, à mieux l'adorer dans sa gloire et dans sa splendeur. »
Cette page étincelante, où la justesse de la pensée s'allie à la beauté de l'expression, donne une idée suffisante du
talent de l'auteur.
Voici, dans le même ordre d'idées, d'autres vues qui ne le cèdent en rien aux premières :
« Nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer ici combien il est doux de voit l'univers tel que nous le voyons maintenant, dans sa beauté réelle, dans sa grandeur, dans son objet et dans sa desttnée. Les nuages qui l'obscurcissaient se sont dissipés, nos yeux ont été purifiés des causes qui rendaient notre vision confuse, et nous contemplons dans sa clarté naturelle l'œuvre sublime de la création. Or cette révélation de la science porte en soi les caractères de la vérité. Elle comble les aspirations innées de notre âme et elle satisfait les affections de notre cœur ; c est là un privilège qui n'appartient qu'à la vérité seule. Lorsque nous l'avons une fois conçue, cette idée de la création, r.en ne peut nous en détacher, rien ne peut lui enlever notre sympathie qu'elle s'est conquise dès le premier instant ; nous sen ons qu elle Lche à nos destinées suprêmes, à nos intérêts les P «s;l;^r«>; toutes les fonctions de notre être ; nous sentons en e^e a loi s^^ crée qui nous domine tous, non d'une dommation onéreuse a
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laqiiolle on voudrait se soustraire, mafs d'une domination bienfaisante qui assure notre liberté : nouveau privilège qui ne saurait encore appartenir qu'à la vérité seule. Par cette loi, les attributs inviolables de la Divinité sont sauvegardés en môme temps que les intérêts des êtres créés, et le monde, oeuvre divine, resplendit sous son double aspect dans toute sa grandeur.
« Oui, notre doctrine porte en soi tous les caractères de la vérité naturelle; déplus, elle nous captive par sa beauté, elle est pleine d'onction, pleine de ravissements. Lorsque nous la contemplons, et lorsque nous nous laissons pénétrer par les idées qu'elle inspire, nous éprouvons ce bonheur que verse toujours en nous la contemplation de la nature, et nous sentons instinctivement en elle l'élément de la vie de notre âme. C'est une doctrine sainte qui donne à toute créature son rang véritable et qui eu même temps ennoblit tous les êtres devant notre foi. C'est une doctrine inelfable qui transfigure l'univers et qui donne à notre esprit un nouveau sens par lequel il se met en communication avec tous les enfants de la nature. Elle est bien l'expression la plus belle et la plus grandiose de l'œuvre divine. »
Nous n'avons pas besoin d'insister ici : le vrai et le beau sont compris et sentis de tous.
Qu'on lise maintenant le résumé des conséquences morales que Flammarion tire de son complet et irréfutable travail :
« Les terres qui se balancent dans l'espace ont été considérées par nous comme des stations du ciel et comme les régions futures de notre immortalité. C'est là la maison céleste de plusieurs demeures, et là où nous entrevoyons le lieu où sont parvenus nos pères, nous reconnaissons celui que nous habiterons un jour.
« Toute croyance pour être vraie doit s'accorder avec les faits de la nature. Le spectacle du monde nous enseigne que l'immortalité de demain est celle d'aujourd'hui et celle d'hier, que l'éter-
nité future n'est autre que l'éternité présente;. c'est là notre foi ; notre paradis, c'est l'infini des mondes *.
« La destinée morale des êtres nous a paru de la sorte intimement liée à l'ordre physique du monde, carie système du monde physique est comme la base et la charpente du système du monde moral. Ce sont deux ordres de créations nécessairement solidaires. Nous devons voir tous les êtres qui composent l'univers reliés entre eux par la loi d'unité et de solidarité, tant matérielle que spirituelle, qui est une des premières lois de la nature. Nous devons savoir que rien ne nous est étranger dans le monde, et que nous ne sommes étrangers à aucune créature , car une parenté universelle nous réunit tous.
« A l'infini de nos aspirations l'astronomie donne l'infini de l'univers, et nous pouvons dès aujourd'hui contempler le ciel où nos destinées nous attendent.
a Voilà l'humanité collective. Les êtres inconnus qui habitent tous ces mondes de l'espace, ce sont des hommes partageant une destinée semblable à la nôtre. Et ces hommes ne nous sont point étrangers : nous les avons connus ou nous devons les connaître un jour. Ils sont de notre immense famille humaine; ils appartiennent à notre humanité.
« 0 mages de l'éternelle vérité, apôtres du sacrifice, pères de la sagesse, toi Socrate qui pris la ciguë, toi son élève, ô Platon, — vous Phidias et Praxitèle, sculpteurs de la beauté, — vous, disciples de l'Évangile, Jean, Paul,Auguslin, — vous, apôtres de la science, Galilée, Kepler, Newton, Descartes, Pascal, — et vous, Raphaël et Michel-Ange, dont les conceptions resteront toujours nos modèles, — et vous, chantres divins, Hésiode, Dante, Milton, Racine, Pergolèse, Mozart, Beethoven, seriez -vous donc immobilisés dans un paradis imaginaire? Auriez-vous changé de nature? ne seriez-vous plus les hommes que nous avons connus et admi-
1 . Celle lhè£e a été développée dans un discours de l'auteur sur les destinées de l'astronomie, Paris, 18G3, réimprimé dans V Annuaire du Cosmos,
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rés, et dormiriez-vous maintenant, réritables momies, éternellement assis à votre place dernière? Non, rimmortalité ne serait qu'une ombre sans l'activité, et nous aimerions autant la tombe que le Nirvana rêvé parles bouddhistes. C'est la vie éternelle que nous voulons, et non la mort éternelle,
« La vie éternelle, vous l'avez conquise, âmes illustres, non pai les travaux d'une seule existence, mais par ceux de plusieurs vies se continuant l'une l'autre; vous l'avez conquise, non comme un champ de repos où l'on va dormir après la bataille, mais comme une terre promise daus laquelle vous êtes entrés et où vous ac- - complissez maintenant les œuvres d'une existence glorieuse. Vous développez maintenant ces facultés brillantes dont la terre n'a connu que le germe, et qui demandèrent pour éclore d'autres soleils plus féconds que le nôtre; vous donnez cours aux aspirations sublimes que l'on avait à peine devinées sur cette terre où nul objet n'était vraiment digne de les attirer, où nulle force n'était capable de les soutenir; vous poursuivez enfin dans Vactivité incessante de votre esprit le but le plus cher à chacun de vous. C'est là où vous êtes, là dans ce ciel calme qui nous domine, au milieu de ces lumières inaltérables qui constellent l'éther. Nous vous contemplons d'ici, dans ces demeures lointaines, et nous sentons avec amour que ces mondes silencieux ne nous sont point étrangers, comme nous le pensions jadis. Plus heureux que nous, qui sommes encore ballottés sur les flots de l'incertitude, vous avez levé les voiles de l'univers; peut-être apercevez-vous de làhaut notre petit soleil, et distinguez-vous la petite tache qui se nomme la terre et que vous reconnaissez pour votre ancienne demeure. Peut-être mettez-vous en action les forces de la pensée et en connaissez-vous les lois, et peut-être entendez-vous de votre séjour la prière admirative de ceux qui vous vénèrent !
« Quoi qu'il en soit, et malgré l'obscurité qui nous enveloppe encore, lorsque nous tentons de visiter en esprit ce monde mystérieux, nous devons, disciples fidèles de la philosophie naturelle, nous efforcer de comprendre dans sa simplicité et dans sa grandeur renseignement toujours unanime de la nature. Pluralité des
mondes, pluralité des existences : voilà deux termes qui se complètent et qui s'illuminent l'un l'autre. »
Tel est, bien brièvement, rexposé de la doctrine dé
Flammarion dans son œuvre remarquable, après laquelle la
question de la pluralité des mondes est irrévocablement résolue.
Ajoutons aux vues précédentes un complément exigé par
les travaux plus récents de cet astronome.
Flammarion ne s'est point borné à son œuvre doctrinale. Il avait exposé la preuve scientifique de la pluralité des mondes ; il manquait encore la preuve historique. Il a fourni celle-ci complète et irréfragable dans l'ouvrage suivant : les Mondes imaginaires et les Mondes réels. Il établit, en effet , que, dès la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, cette idée de l'habitabilité des astres a été soutenue par une foule d'écrivains, dont il a eu le bon sens de ne pas retrancher ceux qui n'en ont fait qu'une description fictive et puisée dans leur imagination. Car, pour qu'une idée se produise même dans la fiction, il faut qu'elle ait quelque chose de vraisemblable et pouvant donner lieu à une conception quelconque; la réalité est au fond, bien que les détails soient puisés dans la fantaisie. Flammarion, parlant de son livre dans sa préface, dit : « C'est l'histoire complète de l'idée de la « pluralité des mondes qui va se développer, depuis les temps (( primitifs où l'humanité, encoïe au berceau, contemplait « sous le soleil d'Orient les formes mystiques du natura- « lisme, à travers les vicissitudes des temps, la grandeur et « la décadence des nations, les progrès et les défaillances (( du savoir, descendant les âges pendant lesquels notre ci- «vilisation fut laborieusement enfantée... arrivant enfin ( jusqu^aux jours où, des mains du génie, la science reçut '( le sceptre du monde. »
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Après avoir accompli cette grande tùcbe avec un rare talent d'analyste et d'érudit, le philosophe conclut ainsi son remarquable travail ;
« Par quels chemins passe une idée avant d'arriver au jour « marqué pour son illustration et son avènement incontestables « dans la pensée humaine ! Quels obstacles elle doit traverser ' « quels revers elle'doit subir î La généalogie philosophique de « notre doctrine remonte infiniment plus haut qu'on ne le suppo- « sait, et prend son origine dans le naturalisme des premières « intelligences humaines. En éliminant les termes imaginaires « et les formes anecdotiques, on a suivi pas à pas sa marche pro- « gressive d'âges en âges. Ne semble-t-il pas que sa faiblesse « primitive lui ait été une condition d'existence, et que. passant « inaperçue, elle pût se glisser jusqu'au jour où il lui serait enfin « permis de se montrer sans crainte? N'est-il pas vrai qu'une « vérité méconnue a toujours devant elle le moment de son « triomphe, quelles que soient les entraves et les voiles à l'aide «desquels l'ignorance, la superstition et la sottise humaine « veulent arrêter sa marche et la couvrir. L'histoire d'une idée « vraie est utile à son établissement définitif parmi les hommes- « elle en est d'ailleurs le juste complément et l'illustration cu- « rieuse. »
Nous nous sommes étendu sur les œuvres philosophi- <iues de cet astronome, parce que, ce que Flammarion a fait pour la Pluralité des mondes, nous l'avons cutrepri? pour la Pluralité des existences.