CHAPITRE XI
SPIRITISME
Cette nouvelle doctrine ne date, en France, que de 1853 à 1855 quant à ses développements matériels, de 1857 pour ses développements spirituels et philosophiques.
Nous n'en parlerons ici, nous Pavons dit dans notre préface, qu'au point de vue purement rationnel, en laissant de côté le problème suivant, qui aurait bien son intérêt : Le spiritisîne serait-il f avènement spirituel prédit et attendu, ou tout au moins en serait- il la préparation?
Ij Nous pourrons reprendre cette question dans un ouvrage
1/ spécial.
Pour connaître ce que le spiritisme renferme de sérieux et d'important au point de vue de la raison et de la philosophie, c*est à Allan Kardec qu'il faut s'adresser, car c'est lui qui s'en est fait le principal représentant. Frappé des phénomènes dont il était témoin, cet ancien professeur vit dans leur manifestation une révélation nouvelle et voulut en étudier les principes par une observation assidue et raisonnée. C'est à la suite de ces études qu'il publia le Livre des Esprits, celui des Médiums et plusieurs autres traités.
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Nous allons donc le citer succinctement en ce qui concerne la pluralité des existences de l'âme.
«Le dogme de la réincarnation, disent certaines personnes, n'est point nouveau : il est ressuscité de Pythagore. Nous n'avons jamais dit que la doctrine spirile fût d'invention moderne; le spiritisme étant une loi de nature a dû exister dès l'origine des temps, et nous nous sommes toujours efforcé de prouver qu'on en retrouve les traces dans la plus haute antiquité. Pythagore, comme on le sait, n'est pas l'auteur du système de la métempsycose; il l'a puisée chez les philosophes indiens et chez les Égyptiens, ou elle existait de temps immémorial. L'idée de la transmigration des âmes était donc une croyance vulgaire, admise par les hommes les plus éminents. Par quelle voie leur est-elle venue? est-ce par révélation ou par intuition? Nous ne le savons pas; mais, quoi qu'il en soit, une idée ne traverse pas les âges et n'est pas acceptée par les intelligences d'élite sans avoir un côté sérieux. L'antiquité de cette doctrine fierait donc plutôt une preuve qu'une objection. Toutefois, comme en le sait également, il y a, entre la métempsycose des anciens et la doctrine moderne de la réincarnation, cette grande différence que les Esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de l'homme dans les animaux, et réciproquement.
« Les Esprits, en enseignant le dogme de la pluralité des existences corporelles, renouvellent donc une doctrine qui a pris naissance dans les premiers âges du monde, et qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans la pensée intime de beaucoup de personnes ; seulement ils la présentent sous un point de vue plus rationnel, plus conforme aux lois progressives de la nature et plus en harmonie avec la sagesse du Créateur, en la dépouillant de tous les accessoires de la superstition. Une circonstance digne de remarque, c'est que ce n'est pas dans nos seuls livres qu'ils l'ont enseignée dans ces derniers temps; dès avant leur publication, de nombreuses communications de même nature ont été obtenues en diverses contrées et se sont considérablement multipliées depuis.
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M Examinons la chose sous un autre point deyue, et abstraction faite de toute interrenlion des Esprits ; mettons ceux-ci de côté pour un instant; supposons que cette théorie ne soit pas un fait, supposons même qu'il n*ait jamais été question d'Esprits ; plaçons-nous donc momentanément sur un terrain neutre, admettons au même degré de probabilité l'une et l'autre hypothèse, savoir : la pluralité et Tunité des existences corporelles, et Toyons de quel côté nous portera la raison et notre propre intérêt.
« Certaines personnes repoussent Tidée de la réincarnation par ce seul motif qu'elle ne leur convient pas, disant qu'elles ont bien assez d'une existence et qu'elles n'en voudraient pas rencontrer une pareille; nous en connaissons que la seule pensée de reparaître sur la terre fait bondir de fureur.
« Nous avons entendu faire ce raisonnement : Dieu, qui est souverainement bon, ne peut imposer à l'homme de recommencer une série de misères et de tribulaiionb. Trouverait-on, par hasard, qu'il y a plus de bonté,à condamner l'homme à une souffrance perpétuelle pour quelques mt)ments d'erreur, plutôt qu'à lui donner les moyens de réparer ses fautes ? La pensée que notre sort est à jamais fixé par quelques années d'épreuve, alors même qu'il n'a pas toujours dépendu de nous d'atteindre à la perfection sur la terre, a quelque chose de navrant, tandis que l'idée contraire est éminemment consolante : elle nous laisse l'espérance. Ainsi, sans nous prononcer pour ou contre la pluralité des existences, sans admettre une hypothèse plutôt que l'autre, 'nous disons que, si nous avions le choix, il n'est personne qui préférât un jugement sans appel.
« S'il n'y a pas de réincarnation, il n'y a qu'une existence corporelle, cela est évident ; si notre existence corporelle actuelle est. la seule, l'âme de chaque homme est créée à sa naissance. En admettant, selon la croyance vulgaire, que l'âme prend naissance avec le corps, ou, ce qui revient au même, qu'antérieurement à son incarnation elle n'a que des facultés négatives, nous posons les questions suivantes :
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« !• Pourquoi l'âme montre-t-elle des aptitudes si diverses et indépendantes des idées acquises par l'éducation?
« 2» D'où vient l'aptitude extra-normale de certains enfants eu bas âge pour tel art ou telle science, tandis que d'autres restent inférieurs ou médiocres toute leur vie?
« 3" D'où viennent, chez les uns, les idées innées ou intuitives qui n'existent pas chez d'autres?
« 4® D'où viennent, chez certains enfants, ces instincts précoces de vices ou de vertus, ces sentiments innés de dignité ou de bassesse qui contrastent avec le milieu dans lequel ils sont
nés? ^
« 5» Pourquoi certains hommes, abstraction faite de l'éducation, sont-ils plus avancés les uns que les autres?
« G° Pourquoi y a-t-il des sauvages et des hommes civilisés? Si vous prenez un enfant hottentot à la mamelle, et si vous relevez dans nos lycées les plus renommés, en ferez-vous jamais un Laplace ou un Newton?
c Nous demandons quelle est la philosophie ou la théosophie qui peut résoudre ces problêmes? Ou les âmes à leur naissance sont égales, ou elles sont inégales, cela n'est pas douteux. Si elles sont égales, pourquoi ces aptitudes si diverses? Dira-t-on que cela dépend de l'organisme? Mais alors c'est la doctrine la plus monstrueuse et la plus immorale. L'homme n'est plus qu'une machine, le jouet delà matière, il n'a plus la responsabilité de ses actes; il peut tout rejeter sur ses imperfections physiques. Si elles sont inégales, c'est que Dieu les a créées ainsi; mais alors pourquoi? Cette partialité est-elle conforme à la justice et à l'égal amour qu'il porte à toutes ses créatures?
« Admettons, au contraire, une succession d'existences antérieures progressives, et tout est expliqué. Les hommes apportent en naissant l'intuition de ce qu'ils ont acquis; ils sont plus ou moins avancés, selon le nombre d'existences qu'ils ont parcourues. Dieu, dans sa justice, n'a pu créer des âmes plus ou moins parfaites; mais, avec la pluralité des existences, l'inégalité que nous voyons n'a plus rien de contraire à l'équité la plus ri-
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gourcuse; c'est que nous ne voyons que le présent et non le passé. Ce raisonnement repose-t-il sur un système, une supposition gratuite? Non; nous partons d'un fait patent, incontestable, l'inégalité des aptitudes et du développement intellectuel et moral, et nous trouvons ce fait inexplicable par toutes les théories qui ont cours; tandis que l'explication en est simple, naturelle, logique, par une autre théorie. Est-il rationnel de préférer celle qui n'explique pas à celle qui explique I
« A l'égard de la sixième question, on dira sans doute que le Hottentot est d'une race inférieure : alors nous demanderons si le Hottentot est un homme ou non. Si c'est un homme, pourquoi Dieu l'a-t-il, lui et sa race, déshérité des privilèges accordés à la race caucasique? Si ce n'est pas un homme, pourquoi cherchera le faire chrétien ? La doctrine spirite est plus large que tout cela ; pour elle, il n'y a pas plusieurs espèces d'hommes, il n'y a que des hommes dont l'esprit est plus ou moins arriéré, mais susceptible de progresser : cela n'est-il pas plus conforme à la jusiice de Dieu?
« Nous venons de voir l'âme dans son passé et dans son présent; si nous la considérons dans son avenir, nous trouvons les mêmes difficultés.
« 1» Si notre existence actuelle doit seule décider de notre sort à venir, quelle est, dans la vie future, la position respective du sauvage et de l'homme civilisé? Sout-ils au même niveau, ou sont-ils distancés dans la somme du bonheur éternel?
« 20 L'homme qui a travaillé toute sa vie à s'améliorer est-il au même rang que celui qui est resté inférieur, non par sa faule, mais parce qu'il n'a eu ni le temps, ni la possibilité de s'améliorer?
« a» L'homme qui fait mal, parce qu'il n'a pu s'éclairer, est-il passible d'un état de choses qui n'a pas dépendu de lui?
« 4' On travaille à éclairer les hommes, à les moraliser, à les civiliser; mais pour un que l'on éclaire, il y en a des millions qui meurent chaque jour avant que la lumière soit parvenue jusqu'à eux; quel est le sort de ceux-ci? Sont-ils traités comme des ré-
prouvés? Dans le cas contraire, qu'ont-ils fait pour mériter d'être sur le même rang que les autres?
« 5® Quel est le sort des enfants qui meurent en bas âge avant d'avoir pu faire ni bien ni mal ? S'ils sont parmi les élus, pourquoi cette faveur sans avoir rien fait pour la mériter? Par quels privilèges sont-ils affanchis des tribulations de la vie?
« Y a-t-il une doctrine qui puisse résoudre ces questions? admettez des existences consécutives, et tout est expliqué conformément à la justice de Dieu. Ce que l'on n'a pu faire dans une existence, on le fait dans une autre; c'est ainsi que personne n'échappe à la loi du progrès, que chacun sera récompensé selon son mérite réel, et que nul n'est exclus de la félicité suprême à laquelle il peut prétendre, quels que soient les obstacles qu'il ait rencontrés sur sa route.
« Reconnaissons donc, en résumé, que la doctrine de la pluralité des existences explique seule ce qui, sans elle, est inexplicable ; qu'elle est éminemment consolante et conforme à la justice la plus rigoureuse, et qu'elle est pour l'homme l'ancre de salut que Dieu lui a donnée dans sa miséricorde. >
Le môme auteiir, dans son plus récent ouvrage \ parlant en particulier des crétins, soutient que le crétinisme ne peut concorder avec la justice et la bonté de Dieu, si Ton n'admet pas la pluralité des existences, qui seule peut en donner la raison.
Il ajoute ces mots signiflcatifs. « Nous ne sachons pas « que ceux qui repoussent cette doctrine l'aient jamais « combattue avec d'autres arguments que celui de leur « répugnance personnelle à revenir ici-bas. » Il réplique avec raison que, pour s'affranchir des renaissances terrestres, il faut s'améliorer assez pour mériter de passer dans des mondes meilleurs, et que, pour y être admis, il faut avoir
1. Le Ciel et l'Enfer , ou la Justice divine selon le Spiritisme ^ p. 450,
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^ dépouilJé l'égoisrae et Toigueil, et surtout avoir pratiqué la charité véritable.
On remarque dans ces paroles un raisonnement fort et serré Lien propre au soutien de la thèse; c'était à coup sûr le meilleur moyen de la présenter au public, qui, généralement, aime assez qu^on raisonne pour lui, et qu'on lui présente les questions sous tous les reyers comme sous les faces séduisantes, afin do ne se voir contraint à aucun ravaiL
Après cet écrivain en renom dans le spiritisme moderne, il ne nous restera plus qu'à glaner. On a vu les dernières discussions par lesquelles Allan Kardec établit que le sort des enfants morts en bas ûge ne peut s'expliquer que par Thypothèse des réincarnations. La question mérite qu'on s'y arrête, la doctrine de saint Augustin et de l'Église catholique, développée dans le livre d'Allan Kardec, étant insuffisante, nous citerons d'autres écrivains du spiritisme ^
« Sans la pluralité des vies, Dien serait-il joste? — Non; car il accorderait le bonheur éternel à une âme dont un séjour de deux heures seulement sur la terre n'aurait pu lui permettre de faire ni bien ni mal. Vous dites que Dieu a ses secrets; mais aussi vous admettez bien qu'il est logique? Et il ne léserait pas; car, pour jouir du bonheur éternel, il faut l'avoir mérité, et pour être puni des flammes éternelles de l'enfer, il faut également avoir mérité cette punition.
« Dieu créa les âmes ; puis il donna à chacune une enveloppe mortelle, qui est le corps, et leur dit: Maintenant, allez I et retenez bien ceci : Celles d'entre vous qui enfreindront mes lois seront punies, et celles qui s'y conformeront seront récompensées. — C'est bien ainsi que tous l'entendez, n'est-ce pas? Et c'est bien ainsi que les spirites le comprennent. Mais ce qu'ils