Destinée de Vhomme^ p. 31 et suiv
PRÉEXISTENCE
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siers, sujets aux maladies; il faut se vêtir, se nourrir; la locomotion y est pénible. S'il y a des hommes dont le corps est à peu près bien organisé, il y en a d'autres qui le sont détestablement; il y a des infirmes, des sourds-muets, des culs-de-jatte, des aveugles-nés, des idiots, des crétins, des fous. Pourquoi cette répartition de maux affreux, si rien ne la justifie, ni pour l'expiation, ni pour Tépreuve qui ne peut être si aisée aux uns et si difficile aux autres, sans une choquante injustice? Et les conditions du sort ne sont-elles pas aussi disparates et iniques ? L'un naît dans l'opulence, l'autre dans l'extrême pauvreté; pourquoi?
On a cherché à répondre par le dogme du péché originel, très-juste et très-profond avec la préexistence, mais radicalement incompréhensible sans elle. Voici comment, dans nos Fragments philosophiques , nous nous expliquons en résumant les opinions de Jean Reynaud :
t Le péché du père, s'écrie Pelage, n'a pu rendre coupables ses enfants; voilà le vrai, car c'est le cri divin de la conscience. Donc les enfants naissent innocents; voilà l'écart. Pour être innocents du péché de leur père, il ne s'ensuit pas que les enfants le soient de celui qu'ils ont pu commettre par eux-mêmes dans les temps antérieurs à leur apparition sur la terre. Or, Jean Reynaud fait voir que, en naissant, l'âme de quelques-uns est déjà visiblement déformée. Donc l'homme a déjà vécu, et, dans cette vie précédente, il s'est dépravé. Décider autrement serait attribuer à Dieu l'initiative de tous les mauvais penchants qui éclatent dans l'homme dès l'heure où il prend pied sur cette terre. Dès lors on aperçoit du même coup et pourquoi nul n'est ici-bas exempt de misères, et pourquoi ces misères sont diversement réparties.
« Fussions-nous véritablement sous le coup de la déchéance de notre premier père que, nous y trouvant tous nécessairement
au même titre, les effets en seraient les mêmes pour tous, en sorte que l'hypothèse de la chute primitive, donnât-elle l'explication des misères en général, ne suffirait pas pourtant pour rendre compte de leur distribution. Mais si, au contraire, notre culpabilité est personnelle, elle est naturellement différente pour chacun, et par suite, les principes qui lui correspondent ne peuvent manquer de différer aussi. Ce n'est point parce que nous sommes les enfants d'Adam que nous nous trouvons dépravés et misérables comme lui, c'est parce que nous étions dépravés comme lui et dignes par conséquent d'être misérables comme Jui, que nous sommes devenus ses enfants. Mais si, tout coupables que nous sommes en naissant, la justice de Dieu ne nous applique pour châtiment que la terre, quelque coupables que nous soyons en mourant, elle ne saurait nous infliger l'enfer; car notre culpabilité, étant du même ordre au départ qu'à l'arrivée, ne peut nous mériter à la deuxième porte des peines absolument différentes de celles qui nous attendaient à la première. Ainsi, la vérité de la préexistence fournit un témoignage invincible contre la folie de l'enfer éternel. Jean Reynaud insiste comme nous sur l'état perpétuellement relatif du péché, qui peut toujours être expié par le repentir.
« L'ordre de la terre restant lié dans toutes les directions à celui de l'univers, le problème, qui, lorsqu'on prétendait l'attaquer sans s'élever à une contemplation plus haute que celle de ce petit coin du monde, n'avait de solution que par l'injustice pour une partie et par la fatalité pour l'autre, s'explique, et dans toute son étendue à la fois, d'une manière conforme à la liberté de l'homme et à la justice de Dieu. Il est aisé de voir, en effet, que comme la terre doit être embrassée de telle manière par le reste de la création que le tout ensemble ne fasse qu'un, si l'on se met à la considérer tout à fait isolément, on doit nécessairementi tomber dans l'impossibilité de découvrir ses lois. Aussi remarquet-on que tout est subverti et bouleversé par suite de la fausseté de ce point de vue : ce qui est ordre devient désordre ; ce qui est ^ justice, injustice; ce qui est liberté, fatalité; et, dans leur trou-
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blo, les esprits remontant du genre humain convaincu d'iniquité
à la Providence condamnable aussi en apparence sur le môme
d\eî, tout se trouve atteint, comme je le disais tout à l'heure, et
les lois et la religion. Mais, au contraire, moyennant le respect
des liaisons de la terre avec l'univers, tout se calme en môme
lempsque tout se régularise. En quelque condition de naissance
qu'il se voie placé, infirme, difforme, pauvre, esclave, abandonné,
dénué de toute faculté brillante, travaillé par tous les mauvais
instincts et tous les vices, l'homme comprend dôs lors qu'il n'est
point victime d'une infortune imméritée et cesse de faire injure
à Dieu comme à lui-même en s'exaspérant contre sa destinée».
Le spectacle des destinées meilleures, loin d'entretenir dans son
cœur une source de jalousie et de haine, y nourrit au contraire
l'émulation et l'espérance •.
« Il est certain que le récit biblique de la faute d'Adam est un mythe, c'est-à-dire une vérité cachée sous une histoire emblématique. Les noms mômes donnés par Moïse aux deux arbres du Paradis : arbre de la science du bien et du mal, arbre de vie, l'indiquent suffisamment. Les Pères de l'Église les plus orthodoxes ont avoué que le récit biblique ne pouvait ôtre entendu à la lettre. Saint Augustin pense, comme Origène, que, dans ce chapitre de la Genèse, il faut s'attacher plutôt à l'esprit qu'au texte, et un écrivain catholique de nos jours a écrit: « L'abus t que l'on a fait en théologie du système des mythes ne doit « pas proscrire de sages ctégèses en l'absence desquelles la foi « reste souvent étroite et stérile. De ce que l'on a fait de la chute « de l'homme un progrès, et que l'on a appelé l'arbre de la « science du bien et du mal le premier arbre de la liberté, ce « n'est pas une raison pour prendre le fruit de cet arbre pour « une pomme de l'espèce des reinettes ou des apis, et l'eave-
1. Lisez VEssai sur les mystères, 1819, p. 58, et le Simpte disûours à tous ks hommes, et surtout à ceux qui souffrent^ p. 108 et 109 de Vouvrage intitulé : Dieu, Vhomme, etc.
2» Nouveaux fragments philosophiques ^ 1840.
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<k loppe charnelle dont le péché recouvrit Adam pour une culotte « de peau *. n Le dogme du péché originel peut, à mon avis, avoir uu très-raisonnable sens. Dans l'hypothèse de la précxis- .tcnne, infiniment probable pour tous les esprits qui ne bornent pas leur vut^au présent, il est vrai de dire que chaque enfant qui vient sur la terre apporte une faute originelle, qui lui fuit mériter ce séjour. N'y a-t-il pas, en effet, une singulière étroitesse de vue à croire que nous, qui vivons eu 1847, nous sommes venus précisément à ce point des temps, tombés des nues tout à coup, avec dss facultés, des penchants dont quelques-uns sent innés, sans antécédents et sans enchaînement, et cependant nous nous sentons immortels. Mais quelle inconséquence de nier le passé en affirmant l'avenir!... Sans doute nous avons commencé, puisque nous ne sommes pas Dieu ; puisque nous ne sommes pas des parties de Dieu; mais combien n'y a-t-il pas à parier que nous n'en sommes pas ù notre première existence? Il faudrait donc, à Oi-.iue naissance, qu'il y eût création d'une âme nouvelle, tandis que j'ai expliqué que, par une loi harmonique, l'âme va dans le monde qu'elle a gagné revôtir le corps qui correspond à son état-. Remarquons qu'après la vie terrestre, si nous avons démérité, ou si nous n'avons fait que peu de progrès, nous irons dans des mondes inférieurs et les liens malcrieU comprimeront encore le souvenir, et que là aussi nous serons dupes de la mCme illusion, croyant vivre pour la première fois. Le souvenir n'existe que dans les mondes supérieurs, où les chaînes matérielles sont de plus en plus légères; si bien que sans les traditions sur le péché originel et sur la dégradation de notre nature, dont la révélation est divine, nous n'aurions eu que très-difficilement une idée de la préexistence. Au temps du Christ, il u'était pas encore utile que la société humaine comprit la grande vérité, que l'avenir nef discutera même pas, s'étonnant de l'avoir possédée si tard, à savoir, que l'humanité n'est qu'une
1, Introduction à la ihtohgie de l'histoire, par Charles Slofels, p. 20.