‹ La plus faible; comédie en quatre actes, en proseChapitre 108 sur 112 · GERMAINE, JACQUES · texte numérisé non relu

GERMAINE, JACQUES

Laisse-moi te regarder. Ne pas voir ta figure, être obligée d'imaginer tes yeux, ton front, ta bouche, c'était ma torture, là-bas...

JACQUES, lui prenant les mains.

Germaine!

GERMAINE

Comme tu as maigri, comme tu es pâle ! Tu n'es pas guéri. C'est que ta Germaine n'a pas mis sa main sur ta blessure pour la fermer et l'effacer tout à fait. Maintenant je vais te soigner.

Je te guérirai. (Jacques se penche vers elle, elle s'écarte

encore.) Ne me regarde pas trop; j'ai tant pleuré que j'ai brûlé mes yeux!

JACQUES

Tu as pleuré! Et tu pouvais me rejoindre! Ah ! pourquoi n'as-tu pas forcé toutes les portes! Tu savais bien que rien qu'à te voir je serais rassuré, je serais repris.

GERMAINE

Malgré toi? Je ne le voulais pas! Il fallait que de toi-même tu te réveilles, tu me rappelles... Vois! à ton premier signe je reparais. Je l'attendais... Quand Gourd m'a montré ta lettre j'ai dit : (( C'est moi qu'il veut, j'irai! » Ainsi aucune parole n'aura été prononcée entre nous, qui nous ait avilis ou irrités. Tu ne m'as pas vue humiliée et je ne t'ai pas vu cruel...

(Tous deux s'assoient l'un près de l'autre.)

Oui... Mais tes yeux se sont brûlés de larmes... et moi j'ai connu le fond de la souffrance humaine... Car douter de toi, Germaine, c'était

A C r H IV, s C h N t VI

criminel, mais c'était atroce, aussi... Tu n'as pas connu une torture pareille, toi!

GERMAINT.

Mais si, Jacques! Quand j'ai vu passer les jours et les jours, et que le silence a continué entre nous, alors, peu à peu, le désespoir m'a envahie... « Pour qu'il me délaisse tout à fait, il faut qu'une autre l'empêche de me revenir... )) Il y avait une jeune fille auprès de toi, je le savais... jolie et douce...

JACQ^UES

Pauline... Une enfant.

GERMAINE

Crois-tu qu'à son âge, vivant près de toi, je ne t'aurais pas aimé? Devine la fièvre de mes insomnies, Jacques... J'étais sûre qu'elle t'aimait et je me disais : Peut-être il va l'aimer... Et puis, s'il n'aime pas celle-ci, il en aimera une autre :

sa solitude le lassera! (Elle se lève et redescend à gauche.)

Alors j'imaginais une autre femme dans ta vie, dans ta maison... Je voyais cette autre veillera

l'ordre des choses, autour de toi, venir te surprendre tendrement quand tu travailles, t'aider, copier tes livres. Je la voyais le soir te faire ces longues lectures que tu aimes, puis, vers minuit, fermer le livre... éteindre la lampe... traverser cette pièce avec toi, appuyée sur toi... monter ces marches... vers notre chambre... (Avec un élan passionné.) Ah! dis-moi quc jamais tu n'as conçu qu'une pareille chose fût possible, que jamais ta pensée n'a associé une autre femme à ta vie... dis-le-moi! dis-le-moi!

JACQUES

La moisson de mon cœur est faite, Germaine; c'est toi qui l'as faite, pour la vie.

GERMAINE

Alors, je ne t'en veux pas de m'avoir écartée de toi, d'avoir douté de moi, puisque l'absence et le doute n'ont été pour toi que de la souffrance. C'était de l'amour encore et du plus fort, puisque tu me le donnais malgré toi... Prendsmoi dans tes bras !

(Ils s'enlacent. Qjuand ils se désenlacent :)

JACQUES

Germaine, j'ai encore une grâce à te demander : c'est d'être ma femme.

GERMAINE

Ta femme!... Oh! Jacques! C'est toi qui me le demandes !

Oui. J'ai été inerte et imprudent : j'ai risqué follement le bonheur que tu me donnais... Je

veux t'épOUSer... (Germaine ne répond pas.) Tu hésiteS?

Est-ce le souci du divorce qui t'arrête, ou quelque scrupule religieux?

GERMAINE

Non, Jacques... il ne saurait être question pour moi de scrupule religieux ni de divorce. Je suis libre, je suis veuve.

JACQUES, vivement.

Tu le savais?

GERMAINE

Depuis quatre mois. La pauvre fille qui avait

recueilli M. de Maucombe a découvert mon adresse et m'a annoncé la mort de mon mari.

JACQUES

Tu le savais et tu me l'as caché? Une chose si grave, qui aurait eu sur notre vie une telle influence... Pourquoi?

GERMAINE

Jacques, je t'en prie, épargne-moi...

JACQUES

Non, je veux savoir.

Eh bien! puisque tu l'exiges.... Si je me suis tue... c'est que je ne voulais pour rien au monde forcer ton cœur... provoquer l'offre que tu me fais aujourd'hui... et qui me rend si heureuse... mais qui n'aurait aucun prix pour moi, aucun, tu m'entends!... si j'avais dû le moins du monde la solliciter ou te la suggérer... si elle ne venait pas uniquement de toi... de toi... de toi... (Elle retombe sur le canapé très émue, cachant son visage d'une main, laissant traîner l'autre. Instant de silence et d'émotion. Puis Jacques vient se mettre lentement à genoux à ses pieds, lui prenant la main

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