SCENE X
JACQUES, GERMAINE. Pendant cette scène, la nuit vient lentement. Le fond s'éclaire des lumières de Paris.
GERMAINE, tendrement.
Alors, méchant, tu me laisses demain déjeuner seule à la maison.
JACQ^UES
Tu m'en veux?
GERMAINE
Non, je plaisante. Je suis contente, au contraire, que tu te divertisses un peu avec tes amis... Tu es si généreux! Tu me donnes presque toutes tes heures.
JACQUES
Celles que je ne te donne pas sont indifférentes ou mauvaises... va! je n'ai pas de mérite.
72 LAPLUSFAIBLE
GERMAINE
Prends-moi dans tes bras, que je me sente toute petite, toute fondue en toi! (il l'embrasse, puis
l'attire sur un canapé, à droite, et s'assied près d'elle. Il la regarde.)
A quoi rêves-tu?
JACQUES
A toi. Au peu que je t'ai rendu pour tout ce que je t'ai coûté. Je me reproche d'être un égoïste.
GERMAINE, lui mettant tendrement la main sur la bouche.
Oh! je t'en prie!...
JACQUES
Il y a quatre ans... Quand tu es venue ici, tu étais riche... tu avais un nom... une vie de mondaine. Aujourd'hui, tu es la compagne d'un simple faiseur de livres. Tu n'as plus de famille, plus de fortune, plus de nom.
GERMAINE
Tant mieux! Je n'ai que toi... C'est ce qu'il me fallait. J'aime mon obscurité... Le monde, que j'oublie, m'a oubliée : quel affranchissement!... Et j'aime aussi ma dépendance. (Elle se
rapproche de Jacques et parle plus bas, comme en confidence.)