Jean Kerglogor, par F. -M. Luzel
F.-M. LuzEL
Bonjour, rosette, que je trouvai parmi les ronces et que je transplantai là ! Tu es vraiment jolie. En songeant que tu pouvais avoir froid, la nuit, je ne dormais pas.
Voilà le sentier par où je fus porté à l'église de Plouaret pour être baptisé.
Voici la vieille chapelle où nichaient les hiboux ; voici la prairie oii j'aimais à lutter avec les pâtres, au temps de la fenaison.
Adieu, Keramborn ; j'ai vieilli comme toi, et mes cheveux sont blancs. Avant de mourir, j'ai voulu te composer une chanson.
Un conte, une chanson, sont, je le sais, choses de peu de valeur, et pourtant quelquefois ils sont plus forts que le temps.
M. Luzel, qui, après avoir été professeur et journaliste, est maintenant archiviste du Finistère, à Quimper, a fait un volume de vers français, les Chants de VEpée (1856) ; mais, contrairement à ceux de l'amant de Marie, ils sont inférieurs à ses vers bretons, souvent fort beaux. U Elégie sur la mort de Brizeux est justement célèbre.
Son principal recueil, ^eprec? Breizady Toujours breton, a été imprimé à Morlaix, en 1865.
Il est un des défenseurs les plus fidèles de la langue celtique. Dans une poésie adressée à Roumanille, le félibre provençal, il disait :
Vrais Bretons de la Basse-Bretagne, hommes courageux en toute sorte de guerre, dans les campagnes comme dans les villes, voici le temps venu
De résister ferme contre ceux de France, comme contre les Anglais autrefois, pour défendre notre langue et nos coutumes contre les mauvaises nouveautés.
Et, dans Bepred Brelzad, il s'écriait :
Aussi longtemps qu'il y aura de la bruyère en Basse-Bretagne et sur le rivage de la mer bleue des rochers, notre vieille langue ne saurait mourir.
Envoyez des maîtres d'école dans nos campagnes, dans chaque bourg, dans chaque ferme, pour faire la guerre à notre langue ;
Vous aurez beau envoyer vos maîtres d'école, les gars d'Armor ont la tête dure et ne les écouteront nullement.
Si vous ne coupez la langue de l'enfant, de l'enfant qui vient de naître, ce sera peine perdue que toute votre guerre.
Et si vous nous fermez la bouche, de leurs tombes, dans chaque cimetière, vous verrez les anciens se relever.
Pour apprendre à nos petits enfants à parler leur langue, à chanter leurs gwerz et à fréquenter les pardons.
Le talent de M. Luzel ne vieillit point. En 1891, il a publié un poème, Jean Kerglogor,
le chanteur nomade, qui est une peinture touchante des mœurs bretonnes :
Quand la terre était gelée,
Quand les champs étaient couverts de neige,
Arrivait le vieux Kerglogor
Au manoir, au crépuscule du soir.
Et quand on l'apercevait là-bas,
Au bout de la grande avenue, qui venait.
Les enfants criaient d'une voix,
(Et moi-même j'étais parmi eux :)
« Voilà Jean Kerglogor qui vient ! » Et nous courions au seuil de la porte, Pour recevoir le bon chanteur, Et pour lui porter son sac.
Alors, Kerglogor, la tète nue, Commençait par faire le signe de la croix, Et, son chapeau à la main, Il disait, avant d'aller plus avant :
« Tous ceux qui sont dans la maison, Dieu les garde ! Tous ceux qui sont dehors, Dieu les conduise ! Toute âme pour laquelle nous sommes tenus de prier, Dieu la délivre ! »
M. Luzel a dédié ce beau poème, qui n'a pas moins de soixante strophes, à M. Eincst Renan, son compatriote trécorois.
M. Renan est aussi un grand poète, bien qu'il n'ait écrit ni vers bretons, ni vers français. Ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, son étude sur la Poésie des races celtiques, renferment des pages merveilleuses. lia bien vu et mis en relief « le profond sentiment de « l'avenir et des destinées éternelles de sa « race, qui a toujours soutenu » le peuple breton. « Cette main, dit-il, qui sort du lac c( quand l'épée d'Arthur y tombe, qui s'en « saisit et la brandit trois fois, c'est l'espérance « des races celtiques. »
N'était-ce pas un signe de cette espérance invincible que la délibération de la petite paroisse de Bannalec, conservée encore dans les Archives de Quimper, où l'on voit le général de la paroisse, indigné delà violation des libertés de la Bretagne par l'Assemblée constituante, protester, le 17 décembre 1789, en déclarant que « la province de Bretagne est absolument indépendante de la France. »
Dans la préface de ses poésies, intitulées Bepred Breizad, M. Luzel écrivait, eu 1865 : « Les vieux bardes ont prédit à notre langue (( l'éternité des rochers de nos landes et de « nos rivages, et des mains pieuses et dévouées (( sont toujours occupées à entretenir le feu
<( sacré des traditions nationales et à les trans- « mettre, à travers les âges, à nos derniers « descendants,
« Quasi cursores vilaï lampada tradiinl. »
Le sentiment national, quand il est sincère, devient une grande force. Il a créé bien des poètes. Barbey d'Aurevilly voyait juste, lorsqu'il regrettait que Brizeux eût trop délaissé la Bretagne, pour vivre au milieu des lettrés parisiens.
« Il fallait, disait-il, s'attacher à ce sol, « rester dans la poussière de ce sol, et ne a pas croire qu'en passant une fleur de genêt « à sa boutonnière, comme les Athéniens a mettaient une cigale d'or dans leurs che- (( veux, pour dire qu'ils étaient autochtones, « on était assez Breton comme cela ! Breton « bretonnant, Breton et demi, Breton en (( français, autant qu'on peut l'être, voilà ce (( qu'aurait dû être Brizeux ! La nationalité, « dans ces proportions-là, lui aurait créé un « génie, et il en aurait eu un ; elle l'aurait « décuplé, croyez-le .bien ! Ah ! quand les (( inspirations de la poésie personnelle s'abais- « sent et tarissent chaque jour de plus en
« plus, il ne nous reste bientôt plus pour être (( poète que la patrie. Et le meilleur conseil à « donner à tous ceux qui ont du génie, c'est de « le mêler à la sainte poussière du pays, c'est, « de le faire rentrer, ce génie, dans cette « terre sacrée, afin qu'un jour il en ressorte, (( fils du sol, beau comme le coursier de « Neptune. »