‹ La poésie bretonne au XIXe siècleChapitre 18 sur 31 · UNE IDÉE SOMBRE · texte numérisé non relu

UNE IDÉE SOMBRE

Quand je reviens joyeux dans ma belle Bretagne, Au sortir de Paris, de ce triste Paris,

OÙ Ton ne voit ni mer, ni forêts, ni montagne. Où l'on traîne des jours ennuyés et flétris ; Quand j'ai passé le seuil, quand j'ai franchi l'entrée De la noire maison gothique et retirée, Et qu'un instant après je tombe dans les bras De mes deux bien-aimés qui ne m'attendaient pas. Oh! de quelque bonheur que mon âme soit pleine, Dans ces rares moments d'ivresse surhumaine, Quel que soit mon transport, un indicible ennui S'éveille à l'heure même et se mêle avec lui. J'aperçois, et c'est là ce qui me désespère, Quelques rides de plus sur le front de mon père ; Ma mère aussi, ma mère attriste mon regard : Ses cheveux sont encor plus blancs qu'à mon départ, Et des larmes d'effroi roulent sous mes paupières : 0 mon Dieu ! gardez-moi ces deux âmes si chères ! Gardez mon doux trésor, il est là tout entier ; S'il vous faut l'un des trois, prenez-moi le premier. Prenez-moi : que ferais-je, hélas ! dans ce vain monde, Sevré des tendres soins dont leur amour m'inonde? Je ne demande rien, ni gloire, ni bonheur. Mais leur vie est ma vie, il me la faut, Seigneur !

Je ne connais pas dans l'œuvre de ce poète une page supérieure à celle-là, parce que la rhétorique et la déclamation à froid, défauts trop fréquents chez lui, en sont absentes et que tous les mots à peu près y ont une valeur.

Edouard Turquety épousa à Rennes, en 1852, une jeune fille charmante, M"^ de Gacon,

et alla habiter Passy, près du Bois- de Boulogne, où il vécut très retii'é. M. Loïc Petit, dans la Revue de Bretagne et de Vendée^ (avril 1868), a donné sur cette période de sa vie des renseignements intéressants.

Bibliophile passionné, Turquety écrivit des études curieuses sur les poètes duXVP siècle. Une maladie de langueur, causée en partie par l'abus de la morphine, dont il se servait pour combattre ses fréquentes insomnies, amena sa mort le 18 novembre 1867. On transporta son corps à Rennes, mais quelques amis fidèles y suivirent seuls son convoi.

Auprès d'Edouard Turquety, il faut ranger Louis de Trogoff, auteur des Poésies religieuses (1844), et du Breil de Marzan, le biographe et l'ami de Maurice de Guérin. Ce dernier fit paraître en 1842 un volume de vers, La Famille et F Autel. 11 a passé sa vie dans son château de Marzan, près de la Roche- Bernard, sur les bords de la Vilaine, cette rivière qu'Arthur Young trouvait superbe et qui, écrivait-il en 1788, « serait une des plus c( belles du monde, à cause de la hardiesse de « ses rives », si elles étaient boisées au lieu d'être couvertes de landes sauvages. Du Breil de Marzan avait le goût de la campagne, mais

il ne savait pas exprimer son sentiment avec grâce. Ses vers sont durs et sans ailes.

Un autre écrivain morbihannais, Louis- Georges de Cadoudal, né le 10 février 1823, mort à Kerléano près d'Auray, le l^^ avril 1885, avait un style plus élégant. Il était fils de Joseph Cadoudal, un des frères du fameux Georges. Il a publié bien des volumes de prose, mais a dispersé ses poésies dans les journaux et les revues.

La Semaine des familles de l'année 1862 contient une pièce où il parle avec charme de Kerléano, berceau de ses ancêtres :

Je te revois enfin, ô terre des vieux chênes ; Dix ans déjà passés, j'ai vécu loin de toi, Mais pour une saison le sort brise mes chaînes, Tous mes maux sont finis puisque je te revoi !

Loin de ton ciel, la vie, hélas ! me fut amère ; Les ans et le travail ont sillonné mon front, Et pour me reconnaître, il faudrait d'une mère Le cœur rempli d'amour, le regard sûr et prompt.

Mais chez toi rien ne change et ta mâle nature, Toujours jeune et féconde, apparaît à mes yeux ; C'est bien là de ton sol l'immuable structure Et de tes genêts d'or l'aspect silencieux.

Sur le bord des chemins voici les croix de pierre Où nos pères venaient, à la chute du jour, Après de longs travaux, chercher dans la prière Cette force qu'on trouve au pied du Dieu d'amour.

Voici là-bas, là-bas, sur la colline verte La maison où mon père est mort, et le jardin Planté par lui. Voici la cour toujours ouverte Au pauvre, au voyageur qui cherche son chemin.

0 seuil deux fois chéri, tu n"es qu'une ruine. Toi que j'ai vu si beau dans mes rêves d'enfant ! Tes plafonds sont à jour, ton pauvre toit s'incline, Tes murs et tes volets disjoints tremblent au vent.

Autour de toi, les fleurs, les ronces, la verdure, Poussent à tout hasard comme au bord d'un tombeau, Et sur ta nudité Taumonière nature Étend partout son lierre, épais et vert manteau.

Raymond du Doré (1807-1893) semait aussi ses vers d'images fraîches et nouvelles sans aucun effort.

J'aime, dans ses Poésies d'un Proscrit (1837), la pièce intitulée les Plongeons des fossés de Ferrare. J'en extrais quelques passages:

C'était un jour d'automne, un jour mélancolique, Comme en donne souvent le ciel de l'Armorique.

Raymond du Doré

Le passereau blotti sous les toits se taisait, La rue était déserte ; un vent froid gémissait. Dans un voile brumeux Ferrare ensevelie Pleurait les doux rayons du soleil d'Italie, Et moi, parmi les tours et les mornes palais, D'un pas indifférent, seul et rêveur, j'allais... Arrivé sur le bord de cette onde tranquille Qui baigne tristement les remparts de la ville. Je m'assis et bientôt j'aperçus deux plongeons Se glissant à travers une forêt de joncs. Je voyais tour à tour leur tête vive et noire S'effacer ou briller comme un reflet de moire. Je les voyais sortir de leur abri mouvant, S'avancer inquiets, rentrer au moindre vent. Revenir par degrés prendre un peu d'assurance Et loin du bord enfin voguer sans défiance.

Ces vers suffisent à montrer que Raymond du Doré savait peindre. Il y a, dans ses Poésies dernières (1874), dans Sœur Denise (1880), dans ses Poésies d'un octogénaire (1889), des pages qui feraient honneur aux maîtres.

C'était un des hommes les plus aimables que j'aie connus, simple, énergique, sans aucune morgue, d'une franchise admirable. Il avait été condamné à mort pour avoir pris part à l'insurrection royaliste de 1832, et s'était réfugié en Italie, oii il passa plusieurs années. Il était né à Nantes, le 10 juin 1807. La poésie

et la chasse furent ses deux passions. Il est mort le 1" avril 1893, à son château du Doré, commune de Montrevault, près des beaux rochers qu'il a chantés dans ses Poésies d'un octogénaire :

J"ai dans un coin de ma futaie, Que dore le soleil baissant, Un amas de rocs dont s'effraie Le premier regard du passant.

Ce sont de lourds granits bleuâtres, Des silex blancs, des schistes roux, Veloutés de mousses verdâtres.

Ombragés de buis et de houx...

De là j'aperçois les grands aunes.

Le blanc nénuphar éclatant, Les roseaux verts, les glaïeuls jaunes Qui bordent mon paisible étang.

Sur ma tête, grimpeur agile, L'écureuil parcourt les sapins, Et le chat-huant immobile Lorgne le terrier des lapins.

Autour de moi la menthe exhale Son doux parfum ; le vent d'été Berce la rose digitale Auprès du troène argenté...

Vous que j'aime depuis l'enfance, Bons rochers, il m'eût été doux De mourir avec l'assurance D'être enterré sous l'un de vous.

Hippolyte Lucas, né à Rennes en 1807, mort à Paris le 14 novembre 1878, n'appartenait pas au même camp politique que les précédents. Il a fait, pendant cinquante années, la critique dramatique et littéraire au journal le Siècle. Quoique fils d'un avoué, il détestait la chicane, et, une fois licencié en droit, il se lança à Paris dans le journalisme. Esprit très bienveillant, très ouvert et d'une grande fécondité, il a beaucoup écrit. Les littératures étrangères lui étaient familières ; il en a fait des imitations souvent réussies. Gomme artiste, il cherche avant tout l'harmonie et l'élégance. Ses Heures d'amour, ses Dernières Poésies et ses Chants de divers pays forment ses œuvres lyriques. En tête de ce dernier recueil, M. Olivier de Gourcuff a écrit une excellente notice biographique. Voici une petite pièce, tirée des Heures d'amour :

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