‹ La poésie bretonne au XIXe siècleChapitre 19 sur 31 · TE VOIR · texte numérisé non relu

TE VOIR

Sais-tu bien à quel point ta présence m'enivre. Quel est mon seul bonheur, que je voudrais te suivre Comme ton ombre suit tes pas !

Sais-tu bien que te plaire est toute mori envie Et qu'ils sont effacés du livre de ma vie Les jours où je ne te vois pas !

Mon âme en ton absence est obscure et flétrie. A Tarbuste arraché du sol de la patrie

Loin de toi je suis tout pareil ; Mais en t'apercevant je commence à renaître ; J'ai besoin de tes yeux pour réchauffer mon être,

Comme l'arbuste, du soleil.

Charles Monselet, ainsi qu'Hippolyte Lucas, était plus parisien que breton, bien qu'il fût né, le 30 avril 1825, à Nantes où son père tenait une librairie. Pendant sa jeunesse, il habita Bordeaux et y oublia un peu les bords brumeux de la Loire pour chanter le joyeux Médoc

Et ses nappes de vigne aux sentiers infinis.

Pourtant M. Léon Séché, qui a écrit sur lui en 1892, dans la Revue des Provinces de rOuest, de bien fines et bien jolies pages, prétend que l'amour de son vieux pays était resté au fond de son cœur et l'a inspiré quand il a parlé de Fréron et de Desforges-Maillard. Les Vignes du Seigneur (1855), le Plaisir et r Amour (1865), tels sont les titres de deux

HippoLYTE Lucas

recueils de vers qu'il a fondus en 1881 dans un volume de Poésies complètes.

En parcourant ce livre, formé en grande partie de courtes pièces, spirituelles, plaisantes et gaillardes, on est agréablement surpris d'y rencontrer une poésie émue et touchant à l'art le plus relevé et le plus délicat, comme la Leçon de flûle:

J'étais resté longtemps les yeux sur un tableau Où j'avais retrouvé Théocrite et Belleau, Fraîche idylle aux bosquets de Sicile ravie, Ayant bu la lumière et respiré la vie. Ce tableau représente, en un verger sacré, Un vieux pâtre taillant une flûte, entouré D'un beau groupe d'enfants aux têtes attentives, Qui se pressent muets, dans des poses naïves. Et parmi ces enfants que déjà l'art soumet. Un surtout, sérieux et bouclé, me charmait.

Je m'étais éloigné de cette aimable toile,

Et je voyais toujours l'enfant aux yeux d'étoile ;

Et je me surprenais, en marchant, à songer:

< Je veux dire à mes fils les leçons du berger,

« Leur tailler des pipeaux et leur faire comprendre

« A quel point l'art est doux, consolateur et tendre ! >

Je raisonnais ainsi, quand soudain, au détour D'une place, je vis dans le fond d'une cour

Cn homme pâle, usé, front courbé par la. lutte. Il tenait aussi lui, dans ses doigts, une flûte; Et son chapeau fangeux, sur le pavé placé, Dénonçait la misère et Torgueil terrassé. Or je ne sais par quel sortilège exécrable, Dans cet homme flétri, dégradé, lamentable. Je revoyais l'enfant du tableau contemplé, Les traits purs de l'enfant sérieux et bouclé. — Ainsi fait le hasard en ses jours dironie. — Je m'enfuis, inclinant ma tète rembrunie.

0 music{ue I ô tableaux ! o Sicile ! ô verger ! Mes fds ignoreront les leçons du berger.

Monselet a fourni plusieurs livrets d'opéracomique au musicien Ferdinand Poise, la Méprise de l Amour, V Amour médecin, Joli- Gilles; mais c'est surtout dans ses ouvrages en prose qu'il a répandu le charme léger de son esprit. On peut lire, dans les Lundis de Sainte-Beuve, un portrait de lui, après lequel il n'y a rien à dire. Il mourut à Paris le 18 mars 1888.

Une de ses blueltes les plus piquantes est le Calvaire des Poètes, qu'il avait laissé inédit. Il y raconte avec infiniment de verve les misères et les malheurs des écrivains célèbres, et, pour consoler ceux qui ne sont pas satisfaits de leur sort, leur rappelle que les plus

Charles Monselet

heureux n'ont pu échapper à bien des ennuis et à la haine de leurs envieux. En deux mots il résume une vie. « Théocrite, dira-t-il, l'élé- (( gant et badin Théocrite, ne s'en tint pas « toujours à ses pipeaux et à ses bergeries. Il (( écrivit aussi quelques satires contre Hiéron, (( roi de Sicile, qui s'en vengea en le faisant « étrangler. »

« Sheridan, auteur de F Ecole de la Médi- ( sance, laissa une de ses oreilles entre les « dents d'un certain capitaine Mathews, qui « s'était permis d'insérer dans une gazette de « province un article injurieux contre Miss <( Linley, célèbre cantatrice. Cette dernière (( consentit à épouser le poète pour prix de (( son amour et de son dévouement tout che- « valeresque. »

(( Virgile est le seul des poètes épiques qui (' ait joui de sa réputation pendant sa vie. (' Néanmoins, s'il eut de nombreux admira- (( teurs, il eut aussi de nombreux critiques : « Bathylle , Filistus , Cornifîcius, Bavius , (( Mœvius, etc., etc., cherchèrent tour à tour « à jeter du ridicule sur ses vers. »

Ce petit livre est plein de finesse, de malice et aussi d'émotion contenue.

Emile Souvestre, né à Morlaix, le 15 avril

1806, mort à Montmorency, le 8 juillet 1854, avait une intelligence vaste et féconde, un cœur généreux, une volonté énergique.

Il a aimé son pays natal avec passion et a travaillé toute sa vie à le faire connaître et apprécier. C'est lui qui, par son livre des Derniers Bretons et ses nombreux ouvrages sur la Bretagne, a le plus vulgarisé en France et à l'étranger la littérature et les coutumes armoricaines. Il conte avec beaucoup de talent, bien que son style ne soit pas assez serré ni tissu avec assez d'art. Les malheurs qui avaient attristé sa jeunesse l'avaient obligé à se faire une ressource de sa plume. De là une production incessante et par suite une exécution un peu négligée. Son œuvre est énorme, relativement à sa courte vie. « Emile Souvestre, « dit Guillaume Le Jean, (Biographie bre- « tonne), était de grande taille et d'une cor- « pulence qui, voisine de l'obésité, eût exigé (( une activité physique dont il ne comprit « que trop tard le besoin. Sa belle figure, « sérieuse et ouverte, encadrée de longs che- « veux noirs qui lui retombaient sur les « épaules, la douceur toute féminine du regard, « la cordialité du geste, tout cela formait un « de ces ensembles attrayants, difficiles à

Emile Souvestre

« analyser et plus encore à oublier. On croyait « y voir la dignité patriarcale d'un chef de « famille breton, ou la douceur grave et pé- « nétrante d'un pasteur de village allemand. » Son portrait, dessiné par Chevignard et publié dans le Magasin pittoresque, en 1854, répond bien à cette esquisse.

Comme poète, il n'a publié que deux petits volumes, imprimés à Nantes : Trois femmes poètes inconnues (1829) et Rêves poétiques (1830).

Ses vers sont en général faibles, sans invention et sans éclat, mais ils ont de la douceur et de l'harmonie. La pièce que je préfère est datée de Paris et intitulée le Peuplier :

rès du riche portail de cet hôtel splendide, Vois-tu ce peuplier qui s'élève timide ? Parmi tant de palais pressés et réunis, Seule à mes yeux rêveurs sa riante verdure Semble me rappeler encore la nature Et me parler de mon pays.

Le bruit d'un char léger qui dans le lointain passe, Un murmure incertain et perdu dans l'espace, De mon illusion vient aider les erreurs ; Je crois entendre encor le vent de ma vallée, Ou le doux bruit de l'eau qui murmure voilée Sous un dôme mouvant de fleurs.

Mais lorsque par l'hiver sa verdure flétrie Ne m'entretiendra plus de ma chère patrie, Chaque soir tristement sur mon balcon penché, Je n'aurai, pour songer à ma chère Bretagne, Qu'une rose cueillie au fond de ma montagne Et que sur mon cœur j'ai séché...

Emile Souvestre, qui voulait agir sur ses contemporains, sentit vite l'impuissance de la poésie, quand elle n'est pas la voix d'un homme de génie. Il fît, comme a fait depuis M. Jules Simon, qui cessa de bonne heure d'écouter les Plaintes du vent, pour devenir un savant historien de la philosophie, un politique sincèrement libéral, un orateur prodigieusement habile et, enfin, un conteur charmant, faisant revivre avec une bonhomie réelle les braves gens de la vieille ville de Vannes où s'est écoulée sa jeunesse.

Victor Mangin (1819-1867; était un vaillant journaliste. Son poème de Lida, qui n'est point sans mérite, montre toutefois qu'il était mieux fait pour la polémique que pour la poésie.

M. Eugène Orieux, né à Rezé-lès-Nantes, le 23 janvier 1823, l'auteur délicat et penseur de r Heure du rêve, a donné à la science presque tout son temps et ses efforts, et il en est de

même d'Eugène Lambert (1803-1879), magistrat philosophe, qui a trouvé quelques heureuses inspirations, entre autres son élégie sur Une vieille chapelle en ruine :

Un vieux pauvre a l'instinct de son isolement, Sans parents, sans amis, il s'éteint tristement

Et le monde l'oublie.

L'édifice en ruine et par le temps noirci Sentant son abandon, comme le pauvre aussi A sa mélancolie !...

Tes murs restés debout, humides et moisis. Ont le froid de la mort dont nous sommes saisis,

Chapelle désolée ; Ton image ressemble à ce cadavre humain Et glacé, qui nous dit, en repoussant la main :

L'âme s'est envolée.

(Les Fleurs du Bien, 1876.)

Anthime Menard, né à Savenay, le 29 septembre 1809, mort à Nantes le 5 mars 1889, avant d'être un avocat d'une verve extraordinaire, avait cultivé la poésie et publié un volume de vers où on lit avec plaisir deux pièces: Isolier et Filiolœ*, Cette dernière est

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