Suis-je poète? Un volume, Savenay
l'histoire, très joliment contée, d'un petit pâtour.
filiol.î:
Je chevauchais sur la bruyèr De Crossac à Saint-Joachim, Et je récitais ma prière Pour ma future et mon prochain.
Le vent soufflait avec tristesse ; La nuit gagnait le vieux marais ; Je voulus doubler de vitesse, Mais par malheur je m'égarais.
On était au mois de brumaire, Où les soirs tombent si subits.
Quand j'aperçus, seul et sans mère, Un petit gardeur de brebis.
« Mignon, dis-je, hélas ! je m'égare ! « Veux-tu me conduire ? » Il dit : « Oui Puis marcha devant, criant : « Gare ! » Et je marchai derrière lui.
Nous arrivâmes à l'église.
C'est là qu'aboutit le chemin ; Mais quand il vit qu'à ma valise, Pour le payer, je mis la main.
L'enfant prit une voix amère, Devint rose comme un rubis ; Puis sourit, disant : « Pour ma mère ! » Et rentra coucher ses brebis.
Au vieux recteur de la paroisse
Je parlai du petit pâtour.
« Monsieur, dit-il, j'attends qu'il croisse,
« Afin de l'instruire à mon tour ;
« Car au bon Dieu j'ai fait promesse
« Que son esprit vaudrait son cœur.
« Il me répond déjà la messe ;
« Il chante déjà dans le chœur.
« Je lui montrerai la grammaire,
« Entre la fauche et les épis ;
« Car, moi pour Dieu, lui, pour sa mère,
« Tous deux nous gardons les brebis. »
Huit ans après, ma haquenée
Trottait sur le même terrain ;
Ma mignonne, vous étiez née ;
J'allais vous chercher un parrain.
Je trouve, autour d'un beau jeune homme.
Un troupeau d'écoliers joyeux.
C'est Loïc ; il me voit, se nomme,
Et me dit, en baissant les yeux :
« Je suis instituteur primaire ;
« Si je mange encor du pain bis,
« J'en gagne du blanc pour ma mère ;
(( Et ces enfants sont mes brebis. »
Aujourd'hui, Loïc, avant l'âge.
Est riche ; il a ferme et fermier ; Et, jadis dernier du village, Il est devenu le premier.
Hier, toutes les voix, en une.
Des électeurs municipaux
172 LA POÉSIE BRETONNE AU Xix'^ SIECLE
L'ont fait maire de sa commune, Et tous lui tirent leurs chapeaux.
Mais, s'il a nom Monsieur le Maire, Et s'il porte de beaux habits.
C'est qu'il a bien aimé sa mère, Le petit gardeur de brebis.
Ces écrivains ont tous subi l'influence du romantisme, ainsi que Pitre Chevalier (né à Paimbœuf, 1802-1863), historien plus que poète, Amand Guérin, Yves Tennaëc (Chèvremont) et trois infortunés, Auguste Le Braz, Emile Roulland et Tristan Corbière, dont les destinées ont été diversement tragiques.
MM. Léon Séché, Adolphe Orain, René Kerviler, Olivier de Gourcuff, Dominique Caillé, Louis Tiercelin, qui sont eux-mêmes devrais poètes, ont pieusement rappelé le souvenir d'une foule d'autres, dans leurs livres et dans des notices, publiées par les revues bretonnes ; mais les vers de ces littérateurs oubliés n'ont pas un intérêt assez marquant pour que j'en surcharge ce tableau d'ensemble de la poésie armoricaine, qui n'est pas une étude bibliographique. Leurs œuvres à presque tous sentent, malgré eux, « les traditions académiques » et les « formes conventionnelles. »
11 y a un peu de ces formes conventionnelles
et de la déclamation dans les poésies de Louis de Léon, né à Rennes, le 9 janvier 1818, et mort dans cette ville, le 11 mai 1843; mais il y a aussi une fougue et une verve qui étaient la preuve d'un tempérament de poète. Sa satire La Tragédie du Monde a vieilli, et la pièce, pleine d'humour, qui a pour titre Mon enterrement, n'est pas sans défaut; mais on y reconnaît des facultés éminentes.
Il fréquentait beaucoup le salon d'une femme très intelligente de Rennes, M'"® de Lantivy, qui groupait alors les poètes autour d'elle. M.Adolphe Orain, dans une biographie publiée par y Hermine en juin 1893, cite une lettre qu'elle lui écrivait et où elle disait très bien, en parlant de son talent : « Avec la gaieté et a la verve un peu moqueuse qui l'animent, on « y trouve l'onction et la suavité d'une âme « tendre. L'esprit seul est une faculté diabo- « lique, si elle n'est pas tempérée par la ten- « dresse du cœur. »
Louis de Léon était très agité par les idées de son époque. On le voit dans sa Tragédie du Monde, dont voici un court fragment :
Il est dans tous les cœurs un horrible malaise ; Le monde maintenant, fait comme il est, nous pèse.
On ne sait où se prendre, on doute du chemin, Et tout ce qu'on saisit s'écrase dans la main. Dans la soif d'avenir qui nous brûle et dévore, On pousse, on se remue et Ton s'agite encore. Comme si sous nos pas nous sentions s'ébranler Le sablier du temps tout près de s'écrouler... Oh ! c'est vraiment pitié que cette pauvre terre Qui prend dans son orgueil pour la pure lumière L'étincelle de feu qui jaillit dun pavé, Ou quelques feux follets d'un limon soulevé... Qui croit enfin que c'est une œuvre libre et belle Que de lancer sans mors la cavale rebelle, Dût-elle sur la pierre, en ses bonds indomptés, Écraser de ses fers nos fronts épouvantés !
Ce jeune poète a de la flamme, mais le sentiment de la nature n'était pas encore développé en lui ; sa palette n'est pas riche en couleurs.
Emporté à vingt-cinq ans par une fièvre typhoïde, il n'a pu donner sa mesure. Ses amis avaient fondé sur lui de grandes espérances, et ce qu'il a produit justifie les regrets qu'il a laissés.
En 1842, M. Aurélien de Courson, que ses publications historiques avaient mis en relief, fonda à Saint-Brieuc, la Revue de lArmoriqcie, avec un groupe d'amis, dévoués au
catholicisme. Les principaux étaient MM. de la Villemarqué, L. de Carné, Amédée Duquesnel *, Laimé, Roux-Lavergne et Vincent Audren de Kerdrel % que ses talents d'orateur et d'écrivain devaient mettre bientôt au premier rang parmi les politiques et les savants bretons.
J'ai trouvé dans cette Revue une poésie empreinte d'un sentiment profond et qui témoigne d'une imagination forte (août 1843). Elle est datée : « En mer, avril iSii », et signée : Baron Régis de Trobriant.
L'auteur était né vers 1817. Il fit ses études à Rennes, dissipa sa fortune et partit pour les Etats-Unis, où il épousa, à New- York, une jeune fîlle très riche. Pendant la grande guerre civile, causée parla question de l'esclavage, il prit parti pour les Etats du Nord, se distingua dans plusieurs batailles et fut nommé en 1864 brigadier général. Passionné pour la littérature, il fonda la revue Le Nouveau- Monde et y écrivit de nombreux articles. Il a
1. Né à Lorient en 1802, bibliothécaire de Saint-Malo, auteur d'une Histoire des Lettres, en sept volumes, des Chants français, etc.
2. Né à Saint-Uhel, près Lorient, le 2 septembre 1815, sénateur, il a publié, dans la Revue de Bretagne et de Vendée, quelques élégantes poésies.
publié un roman, Les Gentilshommes de r Ouest. Sa poésie Ze Pf/Zaiyer mérite d'être citée en entier :
Quand l'orage assombrit notre ciel de Bretagne,
A l'heure où les troupeaux traversent la campagne,
Parfois le pillawer, auprès des hauts genêts,
S'assied et suit de l'œil sur la lande sauvage
Le vol inusité d'un oiseau de passage,
Dont nul ne sait le nom aux montagnes d'Arez.
D'où vient-il? Où va-t-il ? A quel mont solitaire. Sur quel rocher désert a-t-il laissé son aire ? Quand son vol s'égara dans les hauts tourbillons. Qui sait si l'ouragan aux fureurs inégales Bondissait sur les flots en ardentes spirales, S'il fauchait les forêts ou rasait les sillons ?
Peut-être qu'en voyant sa hautaine envergure,
Quelque pâtre vieilli dira par aventure I
S'il a pris son essor du nord ou du ponent ;
Mais c'est tout ! Et l'oiseau des froides latitudes
Se perd silencieux parmi nos solitudes
Dans les ombres du soir qui s'en vont déclinant...
Alors le pillawer, en songeant à l'orage
Qui poursuit dans le ciel les oiseaux de passage,
Se lève tout pensif et reprend son chemin ;
Comme eux, aux jours mauvais, loin des Montagnes Noires,
Le pauvre pillawer va disant des histoires
Et dort sur les sentiers, son pen-bas à la main.
Quand il vient, les enfants s'éloignent de sa route, Inquiets et l'esprit agité par un doute. Quel est, se disent-ils, ce sombre voyageur? Qui d'entre nous connaît le toit de sa famille? A-t-il dans nos moissons jamais pris la faucille? Quel destin le poursuit, le crime ou le malheur ?
Si parfois la pitié lui cède une escabelle,
Des luttes des Pardons il conte la nouvelle.
Chante les gwerz d'amour, œuvres des cloarecs, —
Puis, quand il a dormi sur la paille de Taire,
Il part en bénissant la maison tutélaire
Qui, dans la nuit d'orage, a gardé ses pieds secs.
C'est ainsi que, sans cesse étranger par le monde, Il promène au hasard sa course vagabonde De Vannes à Tréguier, de Quimper à Morlaix ; Chez le rude pêcheur des côtes de Cornouailles, Chez le pâtre qui n'a d'abri que les broussailles, Pauvre, mais libre, il va sans s'arrêter jamais.
Un jour enfin, au bord d'une lande isolée. Quelque homme du pays sur la terre gelée Trouvera sa dépouille, et comme de son sort Seul il aura gardé le mot pendant sa route, Une croix de bois noir où plane encor le doute Après lui gardera l'énigme de sa mort !
Comme le pillawer, j'ai quitté ma patrie, Le manoir féodal et la herse meurtrie
Dont la mousse a rongé les arceaux mutilés,
Car l'hermine est livrée au marteau des Vandales...
Et quand le feu s'éteint sur l'autel des vestales,
Il est temps de partir !... Les Dieux s'en sont allés !
De 1853 à 1858, la Revue des Provinces de r Ouest fut publiée, à Nantes, sous l'intelligente direction d'Armand Guéraud. Il l'ouvrit aux poètes et rassembla lui-même avec beaucoup de goût les chants populaires du pays nantais, comme M. Lucien Decombe ceux de rille-et-Vilaine *.
A Rennes, Ludovic Kermeleuc, de 1864 à 1867, eut un zèle égal pour la poésie dans le Conteur breton.
Depuis 1857, la Revue de Bretagne et de Vendée n'a cessé, elle aussi, de prodiguer les encouragements aux bardes celtiques et aux poètes bretons-français. M. Arthur de la Borderie, son directeur, est un ami des Muses effacé derrière un historien de premier ordre. Il a été puissamment aidé par MM. Emile Grimaud et Edmond Biré, qui de Luçon vinrent très jeunes s'établir à Nantes, et y ont parcouru une brillante carrière.
1. Chansons populaires, recueillies dans le département d'Ille-et-Vilaine, par Lucien Decombe. IL Caillière, Rennes,
Stéphane Halgan, beau-frère d'Edmond Biré, fut un des principaux rédacteurs de cette Revue. Né à Nantes le 8 avril 1828, il eut, sauf la beauté du visage, tous les avantages que donnent la nature et la société. Il fut le type de l'homme heureux. Petit-fîls de l'amiral Halgan, pair de France, il devint lui-même sénateur. Riche, bien portant, très doué au point de vue intellectuel, son bonheur fut probablement cause qu'il ne fit jamais d'énergiques efforts vers le grand Ap^t. Pourtant il y a quelques paysages achevés dans son volume de Souvenirs bretons (Nantes, 1857). Ce livre n'a jamais été mis dans le commerce, mais tous les poètes l'ont lu, y compris Théophile Gautier, qui en parle avec estime dans son Rapport sur la poésie française depuis iSSO, adressé au ministre de l'Instruction publique en 1867.
Regardez ce tableau, très exact et très pittoresque, des environs de Guérande :
Derrière les rochers, la plaine sans collines Étale ses œillets, ses tout petits viviers, Ses fossés argileux, ses jaunâtres salines Et ses muions de sel surgissant par milliers. Quand le martin-pêcheur, aux grandes ailes bleues, Rase le réservoir qui s'écoule au reflux ;
Quand, essaim blanc et noir, les petits hochequeues Sifflent en voletant sur le bord du palus ; Lorsque sur le marais la lune se reflète, Le soir, et que le vent chasse la nue au ciel, On respire à plein cœur l'odeur de violette Dont s'imprègne la brise en effleurant le sel. De la vieille chapelle aux fins arceaux gothiques Entre Batz et la mer élevant ses murs gris, Son portail ogival, ses piliers granitiques, Un demi crépuscule embellit les débris.
Le haut clocher du bourg au centre de la plaine Se dresse fièrement ; d"un rayon gracieux Si le soleil couchant dore la tour lointaine, Quel spectacle charmant offrent alors les cieux ! L'astre d'or disparaît couché dans ses nuages Et teint d'un rouge sang le zénith calme et pur ; Fantôme d'un géant, la tour sur ses rivages, Spectre noir, se profile au milieu de l'azur ; Et vers l'autre horizon la lune virginale Levant vers Escoublac son front, roi de la nuit. Croise amicalement son rayon pur et pâle Avec les derniers feux du soleil qui s'enfuit.
Balzac a peint le même site, dans son roman de Bèalrix (p. 82), et il me semble assez curieux de mettre en regard de la description du poète breton celle du plus grand romancier moderne :
Ces tristes carrés d'eau saumàtre, dit Balzac, divisés par les petits chemins blancs sur lesquels se promène
le paludier, vêtu tout en blanc, pour ratisser, recueillir le sel et le mettre en muions ; cet espace que les exhalaisons salines défendent aux oiseaux de traverser, en étouffant aussi tous les efforts de la botanique ; ces sables où l'œil n'est consolé que par une petite herbe dure , persistante , à fleurs rosées et par l'œillet des Chartreux ; ce lac d'eau marine, le sable des dunes et la vue du Croisic, miniature de ville arrêtée comme Venise en pleine mer; enfin, l'immense Océan qui borde les récifs en granit de ses franges écumeuses pour faire encore mieux ressortir leurs formes bizarres, ce spectacle élève la pensée tout en l'attristant, effet que produit à la longue le sublime, qui donne le regret des choses inconnues, entrevues par l'âme à des hauteurs désespérantes.
La lecture de cette prose et des vers qui la précèdent me laissent, à moi qui ai souvent traversé cette plaine de marais salants, l'impression que les deux écrivains ont été bien inspirés et en ont rendu l'aspect avec une fidélité égale.
Stéphane Halgan, très admirateur d'Alfred de Musset, imita quelquefois son style, et ce n'est pas dans ses meilleurs jours. Il n'a un talent réel que lorsqu'il oublie ses lectures.
Après la publication des Souvenirs bretons^ il ne dit pas adieu à la poésie. Dans la Bévue de Bretagne et de Vendée, en 1858, il fît pa-
raître une pièce, La Croix des Landes, où il rappelle un touchant usage des paysans de la Haute-Bretagne :
Au sommet de la lande âpre, infertile et nue, Une croix de sapin entrouvre ses bras noirs ; Elle est grande ; elle est triste ; et sa tête chenue Semble grandir encor dans les ombres des soirs.
Elle domine au loin un paysage morne, Un sol maigre et pierreux que nul soc ne soumit, Champs grisâtres, plateau désert que rien ne borne Rien, rien qu'un ciel fouetté par le vent qui gémit...
Voyez dans le lointain cette foule noirâtre : Celui-là qui longtemps sous ses travaux nombreux A sillonné les flancs d'une terre marâtre, Va tomber à son tour dans un sillon plus creux.
Au détour du chemin le groupe va paraître ; Un pointblanc, unpointnoirmarchentdevantle deuil, Ils s'avancent vers nous : le point blanc, c'est le prêtre ; Le point noir qui le suit, c'est le drap du cercueil.
Je distingue déjà le donneur d'eau bénite Et sousleurs manteaux lourds les sixporteurs du corps ; Et la brise du soir qui tremble et qui palpite Apporte jusqu'à nous de funèbres accords...
Les voici devant nous. Un parent se détache De ce cortège ému ; puis il façonne en croix
Deux tiges de genêt qu'il coupe ou qu'il arrache ; Il plante cet hommage au pied du divin Bois.
Ainsi chaque convoi dépose à son passage Une petite croix auprès de celle-ci, De nos pays chrétiens sublime et vieil usage, Autant de morts passés, autant de croix ici. —
0 paysans, cœurs droits, croyants d'ancienne race. Avancez vers la tombe en laissant tour à tour Des dernières douleurs cette pieuse trace : A l'éternelle Croix joignez vos croix d'un jour...
Stéphane Halgan mourut à Nantes, le 19 janvier 1882.
M'"^ Riom (Adine Broband), qui compte aussi parmi les rédacteurs de la Revue de Bretagne et de Vendée, est née près de cette ville, en 1823, au bourg du Pellerin, chanté par le poète canadien Louis Fréchette, en souvenir de l'hospitalité qu'il y reçut chez elle.
Par l'intensité de l'émotion, l'imprévu du style, l'éclat des couleurs, elle est supérieure à M"^6 Penquer et à M'^^ Sophie Hue. Elle a des rapprochements de mots et d'idées, des trouvailles d'expression, qui révèlent les âmes 011 est tombée une étincelle du feu poétique.
Peu de femmes en ce siècle ont plus écrit ;
elle eût mieux fait de ciseler avec patience des vers moins nombreux ; mais son talent est surtout d'improvisation, et ces tempéramentslà ne peuvent se plier à la ciselure. Lamartine en est un exemple.
Sa biographie a été faite dans les études curieuses sur les poètes nantais publiées par M. Dominique Caillé, sous le titre de Figures de mon pays. Sa grand'mère paternelle, Louise Fouché, était la sœur du duc d'Otrante. Elle avait épousé un notaire de Nantes, M. Eugène Riom, mort en 1885. Son salon est fréquenté par la plupart des écrivains bretons ; elle les y accueille avec une bienveillance parfaite.
Elle a touché à tous les sujets, même aux passions qu'elle n'a point ressenties. Sa pensée est vigoureuse et pénétrante. Elle connaît le monde et ses dessous, bien qu'ayant toujours vécu de l'existence la plus pure et la plus familiale.
Lisez cette pièce, le Chasseur :
Quand dès l'aube, en automne, on vous voit dans la plaine. Le fusil sur l'épaule, et qu'un blanc lévrier Bondit autour de vous ; quand une chaude haleine Mûrit les grappes d'or et les fruits du sorbier; Quand les épis coupés, les feuillages humides, L'acre arôme du frêne, abri des cantharides,
M'"' RiOM
Répandent sur les prés leurs étranges senteurs ; Si vous voyez passer, en nuages chanteurs, Ces oiseaux qui s'en vont enivrés de tendresse, Vers le soleil brillant d'Italie ou de Grèce, Oh ! laissez-les en paix ! Demandez à genoux Que ces chants entendus des plaines éternelles, Que ces frémissements qui font trembler les ailes. Et l'air et les rayons, passent aussi dans vous ! Mais si vous rencontrez la colombe éperdue, Interrogeant en vain la forêt ou la nue, Arrêtez-vous ! ses cris font pleurer les échos. Dites-lui que la mort est le terme des maux ! Quand, pour chercher l'absent, du nid elle se penche, Prenez votre arme, au cœur visez sous l'aile blanche; Ne vous détournez pas ! Songez à votre sœur Implorant le retour ou le plomb du chasseur.
Les strophes que M"™® Riom met dans la bouche de sainte Thérèse sont admirables de passion mystique :
Oh ! choisis-moi pour ton amante,
Mon Sauveur, mon Christ adoré !
Prends-moi pour ton humble servante,
A genoux au temple sacré,
Pour ton esclave bienheureuse.
Qui veut qu'à ta croix glorieuse
Tous ses désirs restent liés.
Oh ! non, j'ai dit plus que je n'ose :
Seigneur, prends-moi pour quelque chose
Où tu puisses poser les pieds !
Que ne puis-je, avec Madeleine, Vivre toujours à tes genoux, Et de l'amphore toujours pleine Verser les parfums les plus doux; Te voir avec Marthe et Marie, Pauvre femme de Samarie, Sans comprendre écouter ta voix ; Comme Lazare dans la bière, Me relever à ta prière, Pour vivre en t'adorant deux fois.
Ah ! dans mon cœur cherche une place,
Place d'amour, place d'honneur,
Où devant ton nom tout s'efface,
Où tu sois à jamais vainqueur.
Non, monte encor. Vois dans mon âme, J
Plus haut que la plus chaste flamme.
Le trône où je veux t'élever.
Que je te suive où tu t'élances,
Et que jusc|u'à toi mes offenses
Ne puissent jamais arriver!
A Jéricho, ville des roses,
Au bord du lac, près des palmiers,
Dans le Cénacle aux portes closes,
Près des disciples bateliers,
Oh ! laisse-moi toujours te suivre !
Un seul instant laisse-moi vivre
Avec Jean ravi de bonheur,
Qui pendant la Cène divine,
En s'endormant sur ta poitrine,
De ses lèvres pressait ton cœur.
Oh ! viens, viens soulever mon âme ; Que vers toi monte mon amour, Avec les parfums et la flamme, Avec les chants, avec le jour; Que ton souffle brûlant m'oppresse, Qu'il puisse, en m'enivrant sans cesse, Prendre ma vie en s'échappant, Comme le torrent des montagnes, Qui, s'élançant dans les campagnes.
Brise sa digue et se répand.
Pendant longtemps, M'"^ Riom n'a signé ses livres que des pseudonymes de Comte de Saint- Jean et de Louise d'Isolé. Le secret lui fut bien gardé; mais, à la fin, il a été découvert. Ses principaux recueils de vers s'appellent Reflets de la lumière (1857), Flux et reflux (1859), Passion (1864), Après l'amour (1867), Merlin (1875), Fleurs du passé (1880), Légendes bibliques et orientales (1882). Dans son roman de Michel Marion, elle a raconté avec un enthousiasme communicatif un épisode des dernières luttes soutenues contre la France parles Bretons pour défendre leur nationalité.
La fécondité littéraire de M™« Riom a été encore dépassée par celle d'Eugénie-Marie Saffray, très connue sous le nom de Raoul de Navery. Ses livres sont innombrables. Elle
était née près de Ploërmel, en 1831, et mourut au château de Reuil (Seine-et-Marne), le 17 mai 1885. Son existence fut mouvementée. Elle visita dans ses voyages une grande partie de l'Europe.
Elle fît imprimer à Nantes, en 1854, un volume de poésies signées : J/™^ Marie Saffray et intitulées les Marguerites, où transparaît son âme, sensuelle et mystique à la fois. Les vers en sont faciles et gracieux. Une des plus jolies pièces est la ballade de la Dame de Graine :
Enfants, commençons la veillée ;
Tout est sombre sous la feuillée,
Et Toiseau du soir a chanté.
Faites comme votre grand'mère
Et filez d'une main légère
Le lin qu'au printemps j'ai planté.
Je vais vous conter une histoire
Douce à retenir, douce à croire,
Afin d'égayer vos travaux.
— Tournez bien vite vos fuseaux.
Et la grand'mère raconte l'histoire d'une châtelaine de dix-huit ans, la belle Giselle, mariée à un vieux chevalier, grand chasseur et naturellement sévère et jaloux.
La belle et jeune châtelaine, Seule clans le donjon de Graine, Filait chaque jour et pleurait, Puis au loin cherchait dans l'espace D'un nuage l'ombre sans trace, L'aile de l'oiseau qui volait.
Pour distraire un peu sa pensée, Elle lisait, tout oppressée.
Les poèmes des Provençaux.
— Tournez plus vite vos fuseaux.
Mais le vieux chevalier prend pour page le fils d'un de ses amis mort en Palestine et l'emmène tous les jours à la chasse. Le jeune homme devient bientôt amoureux de Giselle, qui le voit sans déplaisir. Aussi, quand son mari se noie en poursuivant un cerf, elle n'a point de peine à se consoler et lui donne le page pour successeur.
Raoul de Navery a publié d'autres recueils de vers, la Crèche et la Croix, les PrismeSy etc.; mais ses qualités d'écrivain se sont développées dans ses romans, où elle a mêlé quelquefois l'histoire et les paysages de l'Armorique.
Un autre enfant dévoué de la Bretagne est Hippolyte Violeau, né à Brest en 1818.
En tête de la seconde édition de ses Loisirs
poétiques, Louis Veuillot, dans une notice qui est un petit chef-d'œuvre, a raconté la jeunesse douloureuse de ce fîls d'un maître voilier. Le talent de M. Violeau, plusieurs fois récompensé par l'Académie française, est d'une pureté et d'une élégance charmantes. Sa Pèlerine de Ramengol, la Barque infernale, le Regret, ont été lus par tout le monde en Bretagne. V Adieu de la Nourrice est une poésie exquise :
Voici riieure ! au seuil de ma porte
S'arrête l'âne du meunier ;
A ta mère, dans son panier,
Pauvre ange, il faut quon te rapporte.
Hélas ! tes frères afiligés
Autour de ton berceau rangés
Pleurent et ne peuvent comprendre
Pourquoi celle qui m'a donné
Son petit enfant nouveau-né
Veut aujourd'hui me le reprendre.
Va cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame, Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Devant le fagot de bruyère Où je réchauffais tes pieds nus
HiPPOLYTE ViOLEAU
Avec toi je ne viendrai plus M'asseoir au foyer, sur la pierre.
Ta mère prendra soin de toi, Mais saura-t-elle comme moi D'eau bénite asperger tes langes Et renouveler chaque soir Le petit morceau de pain noir Qui préserve des mauvais anges?
Va, mon enfant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Tu me regretteras sans doute.
Et lorsqu'aux champs tu reviendras,
Peut-être tu reconnaîtras
Ma chaumière au bord de la route.
Si tu pouvais te souvenir !..
Tiens, regarde bien le menhir
Et la croix où l'oiseau se pose...
Vois, mon amour, regarde encor ;
Là, des genêts aux grappes d'or,
Ici, des champs de trèfle rose.
Va cependant, va, mon chéri.
Puisque ta mère te réclame, Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Mais ta mère craint ma tendresse.
Ah ! tu ne reviendras jamais !
En disant combien je t'aimais, Elle accuserait sa faiblesse.
On ne voit point l'oiseau léger Laisser aux soins d'un étranger Son nid caché dans la charmille ; En vain tout refleurit aux champs, Parmi les trésors du printemps Il ne veut rien que sa famille.
Va cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame.
Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Mes larmes seraient trop amères.
Si je n'espérais plus te voir.
A ta porte j'irai m'asseoir, Un jour, avec tes petits frères.
Devant nous tu devras passer, Et tu A'oudras nous embrasser, Retourner avec nous peut-être...
O mon Dieu ! qu'il en soit ainsi !
Oui, j'irai bientôt, mais aussi Si tu n'allais plus nous connaître !
Va cependant, va mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Adieu, qu'un ange t'accompagne Et te garde dans le chemin !
Adieu ! tu chercheras demain Ta pauvre mère de Bretagne.
Pourquoi n'es-tu pas mon enfant ?
Ici le bon Dieu nous défend D'éloigner les fils qu'il nous donne ; Pour eux il nous dit de souffrir ; Aussi nous aimons mieux mourir Que de les céder à personne.
Va cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Quand il eut publié les Loisirs poétiques (1841), les Nouveaux Loisirs, les Légendes et Paraboles et le Livre des Mères chrétiennes (1846), Hippolyte Violeau fît des romans et des récits de voyages, la Maison du Cap, les Soirées de l'Ouvrier, les Pèlerinages de Bretagne, etc. Il ne faut pas lui demander des scènes violentes et sombres. Son âme est d'une douceur évangélique. Louis Veuillot, dont l'humeur ne l'était pas autant, l'a bien caractérisé quand il l'a peint écrivant ses chants religieux « sans songer à la gloire »,
Assis sous son figuier, près de sa mer bretonne,
dans cette admirable vallée de Morlaix, que
traversent en double rang les arches d'un pont gigantesque, plus haut que les clochers des églises et qui dépasse par sa hardiesse les plus audacieux travaux des Romains.
Un autre enfant du peuple, moins richement doué, Emile Le Godec, né à Vannes et mort f à Paris, en juillet 1883, mérite une mention. Après sa mort, un petit volume de ses vers frais et délicats a été imprimé par des ouvriers typographes, ses amis, sous la direction de M. Victor Robert, qui y a joint une courte notice biographique et un portrait ^
Les poésies de M. Maximilien Nicol, chanoine vannetais, qui a publié, en 1879, Une Voix de Bretagne, sont parfois un écho gracieux de celles d'Hippolyte Violeau, mais on y sent aussi l'accent d'une âme énergique, comme lorsqu'il chante les Cigognes de Strasbourg ou Saint Gildas et Taliésin.
L'abbé J.-M. Kerbiriou, recteur de Lanildut (Finistère), auteur de deux volumes: Armorica et Patria, s'est inspiré aux mêmes sources.
On peut en dire autant de l'abbé Abel Soreau, qui a composé avec beaucoup de
1. Poésies posthumes cV Emile Le Godec. Paris, imprimerie P. Faivre.
talent la musique et les paroles de chants nombreux, et du cardinal Richard, dont le cantique Catholique el breton toujours retentit, auxjours de fête, dans toutes les églises de Bretagne.
Les œuvres de Hyacinthe du Pontavice de Heussey, passionnées par l'amour et la haine, sillonnées d'éclairs, font contraste avec la poésie calme de ces esprits qui ignorent le doute. Il naquit à Tréguier, le 28 octobre 1814; il était petit-neveu de La Tour d'Auvergne et neveu du républicain Théophile de Kersausie. Ce conspirateur infatigable exerça sur lui une influence dominatrice.
Son fils Robert, écrivain distingué, qui est mort à Menton, le 27 décembre 1893, a publié une édition de ses œuvres complètes, et a raconté sa vie avec une pénétrante émotion. C'était un poète primesautier, dédaigneux des artifices littéraires, inégal, mais inspiré. Possesseur d'une grande fortune, il partageait son temps entré l'Angleterre, Paris et la campagne bretonne aux environs de Fougères, à Saint-Germain-en-Cogles. Ses Études et Aspirations, ses Sillons et Débris (1860), ses Poèmes virils (1862), contiennent des élans de cœur et des beautés de style rares. 11 disait :
Or, tant qu'à ma poitrine il reste un souffle d'homme,
Et tant que je pourrai sous mon ongle sentir
Cette plume de fer qui ne veut pas mentir,
Et tant que je saurai, frappée et refrappée,
Tordre sur mon enclume une rime en épée,
Je ferai mon devoir et j'irai jusqu'au bout.
Qui meurt en combattant tombe toujours debout...
Nous retrouvons la même idée, sous une image plus fîère encore, dans la pièce intitulée le Phare :
La nuit et l'ouragan ; — la lueur d'un éclair Dessine un grand rocher qui domine la mer. Il est seul. Son flanc noir, argenté par l'écume, D'une vapeur grossière éternellement fume. Il est seul dans son calme et sa virilité. Un contre tous, debout comme la vérité ! Ses pans coupés à pic, ses pointes colossales Font face à l'Océan, déchirent les rafales. Dieu du sombre duel est l'unique témoin ; Le rocher dit au flot : Tu n'iras pas plus loin ! Et, vingt fois divisée et repoussée au large, La vague se rallie et revient à la charge. Vaillant soldat de pierre, oh ! comme il est blessé ! Quel devoir le retient à ce poste avancé, Écoutant chaque jour, dans la mer qui murmure, Pièce à pièce, tomber sa gigantesque armure ? Il sait que TOcéan et l'air sont contre lui, N'importe ! il fut hier ce qu'il est aujourd'hui : Un vétéran des eaux qu'on nomme l'Inflexible.
Ah ! voilà si longtemps qu'avec un bruit terrible Il rejeta ceux-là qui veulent l'envahir, Qu'il devrait se lasser, se courber, obéir. Dis-moi, lutteur stupide, aux blessures profondes, Ne vaudrait-il pas mieux t'abandonner aux ondes, Te rendre, et, descendu dans le gouffre et Toubli, Dormir tranquillement sous le fait accompli? A quoi bon t'obstiner contre la mer entière ?
— La mer est un tyran ; je porte une lumière !
Hyacinthe du Pontavice met toujours une pensée dans ses paysages. Il y a un symbole dans le sonnet du Sentier :
Une mousse à fleur d'or brodait de son tapis Le sentier tournoyant sous de hautes futaies ; Des tribus de lézards et d'insectes tapis Sifflaient sous les rideaux de ronce de ses haies.
Entre les châtaigniers aux troncs zébrés de raies,
Je voyais çà et là flotter de blonds épis,
Des herbes où dormait la vache au large pis,
Des houx dont les oiseauxpiquaient les rouges baies.
« Sans doute, me disais-je, à quelques pas de là, c< Ce chemin se repose au fond de la vallée « Où rit dans la verdure une blanche villa.
« D'un Éden de l'amour c'est la petite allée. » Et comme j'avançais... j'aperçus tout à coup, En pâlissant un peu... le cimetière au bout.
La mélancolie ne dure pas longtemps chez lui. C'est un poète de combat.
Il s'écriait, dans ses Sillons et Débris:
Je ne suis pas de ceux qu'une main faible brise, Dont l'adieu d'une femme emporte l'avenir, Qui restent sous le poids qui les immobilise Dans la prostration d'un morne souvenir. Mais je suis de ceux-là dont Fâme souple et fîère Jamais, même à l'amour, n'appartient tout entière, Résiste à ses baisers, comme à sa trahison, Découvre un point d'appui dans l'effort qui la ploie, S'échappe d'un coup d'aile et, retrouvant sa voie, S'élance du passé comme d'une prison.
Dans le même recueil, les pièces A un vieux sculpteur et Le Jardin sont remarquables, l'une pour ses couleurs fraîches, l'autre pour le sentiment profond. Les strophes intitulées Fantaisie ont une grâce mâle et des traits charmants. Hyacinthe du Pontavice a imité le Prométhêe d'Eschyle, ce symbole du Droit opprimé par la Force.
Sa Colère du forgeron est d'une énergie épique. Elle faisait l'admiration du vieux Delescluze, le chef de la Commune de Paris, qui était un fin littérateur, en même temps qu'un farouche sectaire.
La comtesse d'Agoult (Daniel Stern), son amie, le poussait à se présenter à l'Académie française ; mais il était d'une nature trop indépendante pour se plier aux démarches nécessaires en pareil cas. Dans ses derniers jours, ressaisi par les souvenirs de son enfance, passée à l'ombre de la mystérieuse cathédrale de Tréguier, le poète revint au catholicisme qu'il avait combattu.
Charles Alexandre, né à Morlaix, le 23 août 1821, député de Saône-et-Loire à l'Assemblée nationale en 1871, était aussi un républicain, mais de la nuance de Lamartine, dont il fut le secrétaire depuis 1849. Le 4 juillet 1873, il écrivait dans une lettre au président de cette Assemblée : « Je ne comprends « pas la liberté sans Dieu, ni Dieu sans la liberté. »
11 a publié trois recueils de poésies : les Espérances (1852), les Grands Maîtres (1860), et le Peuple Martyr ("1863). Dans ses intéressants Souvenirs sur Lamartine (1884), il a mêlé des vers à la prose.
Bien qu'il ait passé une grande partie de sa vie loin de la Bretagne, il avait gardé pour elle une vive affection ; ce qui ne l'empêchait pas d'en décrire certains sites avec une sincé-
rite peu flatteuse, témoin cette peinture des environs de Rennes :
0 terre de Tennui, morne pays de Rennes,
Où la route serpente au fond des basses plaines,
Où le sol affaissé, sans sève et sans sommets,
Perd l'horizon du ciel sous les flots des forêts !
Champs aux fossés touffus tout recouverts de chênes,
Dont les troncs émondés n'ont que des branches naines,
Vieux arbres mutilés où le vent sans échos
Passe impuissant et meurt dans les bois sans rameaux ;
Contrée aux flancs taris, monotone nature,
Sans souffle et sans oiseaux, sans hymne et sans murmura
Aux rivières dormant dans les ajoncs épais,
Aux plaines de blé noir, de landes, de genêts,
Aux murs de terre jaune, aux foyers en décombres,
Aux vieilles croix de bois au bord des chemins sombres,
Aux sentiers s'enfonçant sous les taillis ombreux
Où les Chouans cachés frappaient sans peur les Bleus,
Aux paysans trapus, vêtus de peaux de chèvre.
Passant d'un air farouche et tout pâles de fièvre ;
Pays mort, sans élan, aux bas et lourds clochers,
Dont les flèches d'ardoise, au sein des verts halliers.
Montant d'un vol pesant, sans essor et sans aile,
Donnent à peine au cœur la pensée éternelle.
Et, perçant à demi les fourrés de leurs croix,
Semblent des mâts noyés dans l'océan des bois.
Cette description, qui n'est pas toujours juste, est belle, malgré quelques négligences
et des répétitions de mots. On en trouve d'autres de même style dans des pièces voisines, r Atelier et le Feu de la Saint-Jean, cette dernière dédiée par le poète à son compatriote Guillaume Le Jean, qui fut comme lui secrétaire de Lamartine, après avoir été instituteur à Paimbœuf. Dans son Cours familier de littérature (t. x), Lamartine a tracé de Charles Alexandre un portrait idéalisé de « bel adolescent..., aussi heureusement doué « des dons de la famille et de la fortune que a des dons de la nature. » Il a, en outre, apprécié son talent; mais il ne faut pas demander à l'auteur de Jocelyn des jugements bien mesurés sur ses contemporains et surtout ses amis. Il cite de beaux vers de son secrétaire sur Saint-Point, puis lui donne un sage conseil : ^( Il y a, dit-il, dans ce petit voc( lume (les Grands Maîtres), des pages « exquises ; mais quelquefois aussi ces pages « sont de bronze et rendent l'accent du métal « par leur profondeur et leur solidité. Nous « l'admirons et nous le regrettons. Que le « jeune poète ne s'y trompe pas : ce qu'il « faut aux vers, ce n'est pas l'éloquence, c'est « le charme. Il a reçu ce don des dons ; qu'il « ne s'égare pas sur les traces des poètes poli-
« tiques, systématiques, empiriques, méta- « physiciens, logiciens, sectaires, que sais-je? (( qui pullulent maintenante la suite de telles « ou telles factions... Le plus grand patriote (' de l'Europe peut être un détestable poète, (( quoiqu'il soit excellent citoyen... Le cœur « et l'imagination, voilà tout ce qu'il faut aux <( poètes. »
Charles Alexandre n'appartient pas à l'école de la rime riche. Il en prend à son aise avec elle, imitant en cela La Fontaine et Alfred de Musset. On trouve parfois dans ses vers des longueurs, des images étranges et d'un goût peu sûr.
Francis Melvil, dont le vrai nom était Léonce Gibert, républicain comme Hyacinthe du Pontavice et Charles Alexandre, n'avait aucun sentiment religieux. Esprit païen, artiste habile, il subissait trop le joug des Parnassiens de Paris. M. Mézières, de l'Académie française, et M. Louis Tiercelin ont loué son talent et ses qualités d'homme privé. Le général Boulanger en fit le candidat de son parti pour la députation dans la circonscription de Saint- Servan où il habitait; mais le succès ne répondit point à ses efforts.
On a de lui plusieurs volumes de poésies,
les Voyageurs, les Rimes nocturnes, les Dieux inconnus, les Poèmes héroïques, des romans, où il y a plus de talent que dans ses vers, Jean de Commana, qui parut dans la Bévue des Provinces de F Ouest, Marcel Campagnac et Diana Savelli, publiés par le Temps et la République française. Il est mort en 1892. En 1894, la Revue politique el littéraire a aussi donné de lui une nouvelle posthume : Le Rêve d'Hervé de Naurac.
A la même école poétique et philosophique se rattache M. Emile Chevé, né à Nantes, le 28 août 1829. La facture solide et brillante de ses vers rappelle la manière de Leconte de Liste, mais il ne prétend pas à la même impassibilité. Ancien capitaine de frégate, il a attendu un âge très mûr pour offrir au public ses productions, dont la forme est toujours savante. Ce qu'on y chercherait en vain, c'est une certaine grâce ailée, que d'autres Nantais, moins habiles, comme Elisa Mercœur ou Raymond du Doré, ont tout naturellement. La force et la verve, voilà ses qualités. Elles se manifestent dans ses trois recueils : Virilités (1882), les Océans (1885), et Chaos (1887), où, disciple de Lucrèce et de Schopenhauer, il a développé ses idées matérialistes et pessi-
mistes. Il accumule tellement les images que ce luxe de couleurs fait presque mal aux yeux. J'en prends un exemple dans ces vers de r Hymne éternel :
Autour de chaque étoile au loin tournent des terres, La tète et les pieds pris dans des suaires blancs, Portant un baudrier flamboyant de cratères ; Une écharpe de grains est nouée à leurs flancs.
Leurs corps sont bigarrés d'argent et d'émeraude Par les sables brûlants et les océans froids ; Leur robe de lapis et de cristal se brode Par le miroir des lacs et le fîl des détroits.
Elles ont des colliers de rubis, de topazes, Qu'égrènent leurs printemps aux velours des gazons ; Elles ont des camails de transparentes gazes, Quand Faube en floréal nacre leurs horizons.
Pour réfuter le matérialisme mis en rimes, il n'est besoin que de se rappeler deux lignes de prose de d'Alembert : « Les propriétés que (( nous apercevons dans la matière n'ont rien « de commun avec la faculté de vouloir et de « penser. » (Discours préliminaire de YEncyclopédie.) Tous les arguments de Huxley et de Vogt sont impuissants contre ce fait, bien
qu'on ne sache pas ce qu'est au fond la matière. La politique démocratique, qui passionnait Francis Melvil et le matérialisme cher à M. Emile Ghevé, n'avaient aucune action sur Philippe-Auguste-Mathias Villiers de l'Isle- Adam. Celui-là vivait du souvenir d'anciennes gloires et de rêves fantastiques. Son existence misérable fut aussi étrange que son talent. Il était de la famille du célèbre grand-maître des chevaliers de Rhodes. Son père habitait Saint- Brieuc, où il naquit le 7 novembre 1838.
Dès l'âge de dix-sept ans, il écrivait des strophes remarquables, à l'occasion de la mort d'une jeune fille qu'il aimait :
Elle est sous les cyprès, la pâle jeune femme ! Mon amour triste et fier brûle encor dans mon âme, Comme une lampe d'or veille sur un cercueil ; Mais je ne pleure plus, la douleur a ses charmes ; Et d'ailleurs, ô mon Dieu, mes yeux n'ont plus de larmes, Et mon cœur seul porte le deuil !
Sa liaison avec Baudelaire lui fut malsaine. Il y prit le goût « des bizarreries nuageuses, « des obscurités, des préciosités, des raffîne- « ments, qui déparent parfois son œuvre et la « rendent difficile à lire », comme le dit son biographe, M. Robert du Pontavice.
Ses Premières poésies (1856-1858), ses Fantaisies nocturnes (Lyon, 1859), prouvent que l'excès de prétention à l'originalité est presque aussi ennuyeux que l'excès de simplicité ; mais parfois il trouve des vers splendides, des coupes d'une élégance patricienne, des notes vagues et fines, qui rappellent certains poètes allemands de l'école de Souabe.