LE PATRE
Enfant, j'eus pour ami, dans ma chère Bretagne, Un pâtre de mon âge, un gars pensif et doux. Qui, par les nuits d'été, debout sur la montagne, Chantait d'un ton très lent, comme on chante chez nous.
Toujours sur le même air, d'une voix triste et tendre. Longuement il berçait son monotone ennui ; Et les rares passants s'arrêtaient pour entendre Cette plainte mêlée aux plaintes de la nuit.
Il avait tout le jour couru dans les bruyères, Sifflant les geais moqueurs et dérobant les nids ; Mais sitôt que le soir éteignait ses lumières, Il s'arrêtait, rêveur, sous les cieux infinis.
Des villages lointains, déjà noyés par l'ombre, Les angélus montaient vers la mort du soleil : Et la prière ailée allait du clocher sombre Perdre ses notes d'or dans l'horizon vermeil.
Le pâtre se tenait debout, la tète nue : Et le signe de croix, qu'il traçait largement. Prenait dans l'ombre vague une ampleur inconnue Sur la sérénité du profond firmament.
Puis, quand tout s'effaçait, clochers et clartés roses, Quand le silence énorme endormait Fhorizon Dans le recueillement mystérieux des choses, Il écoutait venir le nocturne frisson.
Soudain, les bois heurtaient leurs pensives ramures ; Les ajoncs, les genêts, le chêne frémissant. S'inclinaient vers la terre avec de sourds murmures. Comme s'ils avaient peur lorsque la nuit descend.
Alors, mon compagnon s'asseyait sur la pierre : Ses moutons, effrayés par la fuite du jour. Bêlaient lugubrement, le nez sur la bruyère. Et flairaient un danger dans le murmure sourd.
Lui, sans plus de souci, confiant dans sa force. Il gourmandait son chien, rudoyait le troupeau ; D'un arbuste naissant il arrachait l'écorce, Et, rustique ouvrier, se taillait un pipeau.
La nuit s'épaississait; et les étoiles douces Semaient de blanches fleurs le velours bleu du ciel ; Leur tremblante clarté venait frôler les mousses, Comme les pieds divins de Mab et d'Ariel.
C'était l'heure où les morts qu'évoquent les légendes Sous la lune blafarde errent, les bras tendus ; Où les menhirs géants, allongés sur les landes. Semblent poursuivre au loin les passants éperdus.
Le pastour entonnait une chanson bretonne : Oh ! qu'il est triste et doux d'écouter cette voix,
Qui, sur un rythme lent, plaintif et monotone, Mêle l'âme de l'homme aux murmures des bois !
Ce pâtre que la nalure bretonne emplissait d'une émotion si intense, c'est l'image du poète lui-même, dont malheureusement la voix mélodieuse s'est tue pour jamais.
En terminant cette étude sur la poésie lyrique, élégiaque et descriptive en Bretagne, de 1800 à 1880;, il est nécessaire de constater que l'influence de Brizeux sur ses compatriotes, moins éclatante que celle de Chateaubriand et de Lamennais, fut plus profonde peut-être.
Marie a été la Muse inspiratrice de la plupart des poètes bretons de ce siècle. Presque tous ont fait le pèlerinage d'Arzannô, au moins en esprit; beaucoup l'ont fait en réalité, et l'un d'eux, encore jeune, M. Alcide Leroux, a raconté d'une manière charmante son voyage au Moustoir et à cette vallée sauvage.
Où s'attarde le ScorfT en ses mille détours, Caressant des coteaux qui l'enchaînent toujours *.