LES AUTEURS DRAMATIQUES
Emile Souvestre, qui a fait en prose plusieurs pièces de théâtre et fut le collaborateur d'Alexandre Dumas pour son drame d'Aniony, après avoir étudié les vieilles tragédies bretonnes, écrivait : « Ne croyez pas que le Breton « perde dans le drame son accent propre et (( tombe dans la turbulence ! Non, au milieu « des aventures les plus extraordinaires et des (( plus orageuses traverses, il conserve son « langage, plus résigné qu'impétueux, ses (( élans, plus attendrissants et plus solennels (( que chauds et déchirants. »
La vivacité nécessaire au théâtre, l'entrain qu'il faut montrer sur la scène, manquent généralement aux Bretons. Regardez-les danser :
malgré leur passion pour la danse, ils n'y perdent jamais une gravité qui étonne les étrangers, lorsqu'ils sont témoins de leurs fêtes. Chez eux les auteurs dramatiques portent dans leurs compositions cette gravité, ce quelque chose de pesant, signalé par M. Renan dans leur caractère.
Chateaubriand a voulu faire une tragédie ; il y a mis tous ses soins et il a écrit Moïse.
Cette pièce, dont le sujet est « la première idolâtrie des Hébreux », fut reçue à l'unanimité par le comité du Théâtre-Français en 1828. Halévy se chargea d'en écrire la musique et (( les chœurs de l'Opéra, dit Chateaubriand, se devaient joindre à la Comédie Française pour l'exécution. » — • Tout cela, et les éloges de Jules Janin dans son étude ampoulée sur les poésies de Chateaubriand, n'empêchent pas Moïse d'être une tragédie faible et ennuyeuse.
Elisa Mercœur a essayé, elle aussi, d'en faire une. Son Boahdil fut également reçu à l'unanimité par les acteurs, mais refusé par le directeur, M. Taylor, qui ne lui trouvait pas les qualités scéniques nécessaires.
Le style de Moïse et celui de Boabdil sont des pastiches de Racine et de Voltaire ; pourtant, il y a plus de vie, ce me semble, dans
Fœuvre de la jeune fille que dans celle du grand homme.
Jacques-Corentin Royou (né à Quimper, 1745-1828), frère de l'abbé Royou et rédacteur comme lui de F A mi du Roi, ne fut pas plus heureux avec sa tragédie de la Mort de César. On raconte même que, furieux de l'accueil que lui faisait le public de l'Odéon, en 1825, il s'avança sur la scène, « arracha le manuscrit « des mains du souffleur et se retira en me- « naçan.t le parterre. »
Théodore Villenave (né à Nantes, le 26 juillet 1798, mort en 1866), frère de M"^« Waldor, est le père de plusieurs poèmes médiocres et de deux drames en cinq actes, Walslein et Schneider ; mais il a eu le bon esprit d'écrire ces derniers en prose.
Un écrivain d'une autre valeur est Alexandre Duval (Alexandre-Vincent Pineu du Val, né à Rennes, le 6 avril 1767).
Voilà un personnage dont l'existence n'a point été banale. Successivement engagé volontaire sur la flotte du comte de Grasse, ingénieur des ponts et chaussées, secrétaire de la députation des Etats de Bretagne, architecte, peintre, faisant des portraits de députés à six francs pièce, combattant de Jemmapes
et de Valmy, acteur, auteur dramatique, directeur de rOdéon, membre de l'Académie française, administrateur de la Bibliothèque de l'Arsenal, ayant traversé la misère et tous les milieux sociaux, il put voir de près les hommes et les peindre ressemblants en se servant de ses souvenirs. Ses œuvres complètes, en neut volumes, renferment quarante-neuf pièces de théâtre, dont une dizaine en vers. « Si dans (( les cinquante pièces que j'imprime, dit-il « dans sa préface, trois ou quatre seulement « ont été repoussées par le public, je n'en « crois pas moins de mon devoir de les sou- (( mettre au jugement du lecteur. C'est par les (( pièces imparfaites d'un auteur que l'on juge « les progrès que le temps et l'étude lui ont (( fait faire (t. i, p. xxvi). L'expérience de « mes trente ans au théâtre m'a convaincu « d'une grande vérité, c'est que toute la malice (( humaine ne peut rien contre une pièce forte « de raison et de choses. » (P. xxxiii).
L'intrigue de ses drames et comédies est presque toujours intéressante et bien menée ; les caractères en sont naturels, l'idée fondamentale très saine. Il dit, dans sa note sur le Complot de famille : « Molière a prouvé dans « tous ses chefs-d'œuvre qu'il ne suffît pas que
ALEXANDRb; DUVAL
« l'art dramatique pût contribuer à l'amuse- « ment, mais qu'il fallait encore qu'il eût une « influence directe sur le peuple et qu'il étendît « ses idées vers tout ce qui est grand, vrai, « juste et noble. »
Ce qui fait défaut à Alexandre Duval, c'est le style. Il ne s'en est jamais préoccupé, et en cela il n'est pas artiste. Il n'a jamais compris ce qu'il y avait de solide dans les théories des romantiques, ses ennemis acharnés. Son drame historique Edouard en Ecosse eut un immense retentissement en 1802 et lui attira les persécutions de Bonaparte. Il avait mis dans la bouche du duc de Cumberland, à la dernière scène, cette phrase : « Quelle que (( soit la fureur des partis, les vertus seront (( toujours des vertus. Si le devoir nous force « à combattre des ennemis, l'humanité nous (( engage à secourir les malheureux. » Ces mots et l'allure générale de la pièce le firent soupçonner d'y avoir mis des intentions politiques. Il fut obligé de s'enfuir en Russie. Il a raconté ces faits dans une notice qui accompagne son œuvre. Il y appelle Napoléon « ce a moderne Cromwell, qui ne connut d'intérêts (( nationaux que ceux de sa famille, de con- « seillers que ses flatteurs et tous ceux qui lui
(( vendirent la patrie pour des titres et des « cordons. »
Alexandre Duval a beaucoup d'esprit et un esprit des plus fins. Lisez ce monologue du duc, dans le Complot de famille (acte III, scène iv) :