‹ La poésie bretonne au XIXe siècleChapitre 25 sur 31 · LE DUC · texte numérisé non relu

LE DUC

(Il vide son portefeuille sur la table et repousse ce qui le gêne.)

Que de petits billets où Ton dit qu'on m'adore ! A mon tour, par égard j'en écrivais autant. Ah ! voilà de Tabbé le madrigal charmant Qu'il fit à mon sujet: le Papillon malade. Cet aimable acrostiche, en forme de charade, Fit un instant fureur par sa légèreté ; Chacun se Tarrachait dans la société.

Mais à qui ces cheveux de couleur Isabelle ? C'est de la présidente ; oui, je me la rappelle ; Son esprit est rempli de préjugés bourgeois, Et sa grande vertu m'a tenu plus d'un mois.

(Il reprend un autre papier.)

Un rendez-vous manqué ! Que dira la comtesse ? Pourquoi fus-je assez sot de faire la promesse D'aller lui reporter ses lettres, son portrait? Je crois que de nos jours cela ne s'est point fait» Mais notre liaison lui fait naître un scrupule. Son époux est jaloux ; il a ce ridicule, Et je dois apaiser des remords et des pleurs. Oui, je lui rendrai tout ; il faut avoir des mœurs.

L'auteur de tant de comédies et de drames applaudis pendant trente ans, mourut, le 9 janvier 1842, au milieu des triomphes des romantiques, dédaigné des générations nouvelles; mais on lira toujours avec plaisir les Héritiers, Une Aventure de Saint-Foix, Maison à vendre, la Tapisserie, Edouard en Ecosse,

Ballanche lui succéda à l'Académie et y fit son éloge. M. Arthur de la Borderie lui a consacré récemment une étude approfondie (Alexandre Duval et son théâtre, 1893), dans un volume que M. Edmond Biré a qualifié (( d'instructif, curieux, d'une lecture piquante. » (Gazette de France du 2 octobre 1893).

J'emprunte à M. Biré, l'homme qui connaît le mieux les détails de l'histoire littéraire de ce siècle, quelques renseignements sur Edouard Mennechet comme auteur dramatique.

Mennechet, dont l'Académie avait couronné les poésies lyriques et didactiques, voulut s'essayer au théâtre. « Au mois de janvier « 1823, dit M. Biré (t. i des Poètes lauréats, « p. 258), il donna au Théâtre-Français une 0 comédie en un acte et en vers, Fielding, « C'était une pièce anecdotique ou, comme

« l'on disait alors, une comédie-portrait. L'au- <c teur avait arrangé pour la scène une des « anecdotes les plus connues de la vie du c( romancier anglais. « Fielding, raconte l'un « de ses biographes, M. Suard, ayant reçu un « avertissement pour payer certaine taxe pa- (( roissiale, eut recours à son libraire Jacob « Thomson, qui lui avança les dix ou douze (( guinées, sur un ouvrage (Tom Jones), qui (( était presque encore en entier dans sa tête. « Avant d'avoir regagné sa maison, ayant ren- « contré un camarade de collège qu'il n'avait (( pas vu depuis un grand nombre d'années, (( ils entrèrent ensemble dans une taverne « voisine. Le vin rend expansif. Son ami lui (( ayant exposé la détresse où il se trouvait en « ce moment, Fielding lui donna tout l'argent (( qu'il possédait. De retour chez lui, on lui « apprit que le percepteur de la taxe était (( revenu deux fois, depuis son absence. — « L'amitié a réclamé cet argent, dit Fielding, « et l'a obtenu ; que le percepteur revienne « une autre fois. » La situation de Fielding, « dans la comédie de Mennechet, est à peu « près la même que celle de Briieys et Pala- « pral, dans la comédie d'Etienne ; les pièces « ont un autre point de ressemblance ; elles

« sont écrites toutes les deux avec beaucoup « de soin, d'esprit et de verve, et il y règne « un ton de plaisanterie fort agréable et bien « soutenu. »

Cette petite pièce eut un grand succès. Il n'en fut pas ainsi de IHérilage, comédie en cinq actes et en vers, jouée au Théâtre-Français, le 7 mai 1825. L'intrigue en est dénuée d'intérêt. Le talent de Mennechet n'était pas de taille à mener à bonne fin une œuvre si lourde. On peut encore citer, parmi ses comédies, la Marquise de Caylus et Une vengeance de femme.

Depuis Alexandre Duval et Mennechet, bien des poètes bretons ont écrit des pièces de théâtre en vers, Hippolyte de la Morvonnais, Charles de Commequiers, Hippolyte Lucas, Eliacin Greeves (Lagarde), Raoul de Navery, L. Cœuret du Joliers, Sigismond Ropartz, M™' Waldor, Yves Tennaëc, M'^^ Penquer, M'»^ Riom, MM. Eugène Orieux, Émilien Maillard, Adolphe Charbonnier, Th. de Veillechèze, Emile Grimaud, Charles Monselet, et même le spirituel abbé Pétard (né à Nantes en 1810), qui a rimé de jolies scènes et même une satire,

— vendue, dit-on, à soixante mille exemplaires,

— dans son manoir à tourelles, rempli de

vieux meubles, qu'il a fait bâtir au bord de la baie de Bourgneuf *.

Parmi leurs œuvres il en est de gracieuses, de piquantes, de dramatiques, mais aucune n'a obtenu un triomphe éclatant. M. Louis Tiercelin est le poète breton vivant qui semble doué pour la scène du tempérament le plus vigoureux et dont l'avenir est le plus riche de promesses. Il a publié en 1894 Trois drames en vers, très remarquables, Kernzel, le Cœur sanglant et le Cilice *.

Je n'ai point à parler ici des auteurs dramatiques qui ont écrit en prose ; plusieurs de ceux-là, Paul Féval, Villiers de l'Isle-Adam, Poupart-Davyl, ont eu des succès retentissants.

1. Revue historique de F Ouest, 1894, « Le manoir de la Pétardière » par le baron Gaétan de Wismes.

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