LE GONIDEC, HERSART DE LA VILLEMARQUÉ ET LES RARDES POPULAIRES
Brizeux visitait souvent à Paris, dans le pauvre logement où il abritait sa vieillesse, un savant vénérable, dont le nom est devenu immortel, Jean-François Le Gonidec. C'était le réformateur de la langue bretonne, le patient grammairien qui, en chassant du celtique les mots étrangers et les locutions vicieuses, a fourni aux poètes de ce siècle l'instrument nécessaire pour exprimer purement leurs pensées. Il était de race noble et naquit au Conquet, le 4 septembre 1775. Abandonné par son père, il eut une jeunesse cruelle, porta quelque temps la soutane et fut jeté bientôt au milieu des drames sanglants de la Révolution. On a prétendu que son imagination exaltée lui avait fait considérer
comme réels des événements tragiques qui n'auraient existé que dans ses hallucinations. Quoi qu'il en soit, il échappa aux dangers des guerres civiles de l'Ouest et sous l'Empire entra dans l'Administration forestière où il resta jusqu'en 1834, époque de sa mise à la retraite. A partir de cette date, il chercha à Paris, dans un emploi à la Société des Assurances générales, les ressources dont il avait besoin pour nourrir sa famille. Pendant ses loisirs, il avait écrit sa Grammaire celto-brelonne (1807), ses deux Dictionnaires , des traductions de la Bible et d'autres livres religieux. Après sa mort, arrivée à Paris, le 22 octobre 1838, ses amis et compatriotes firent transporter ses restes au Conquet, où ils furent inhumés le 12 octobre 1845, au milieu d'une cérémonie émouvante et solennelle, présidée par M^^Graveran, évêquede Quimper.
L'homme qui, avec Brizeux et Le Gonidec, a le plus contribué au développement de la poésie celtique est le vicomte Hersart de la Villemarqué, né à Ouimperlé en 1815. Il a signé peu de vers de son nom, mais il a publié en 1838 les Chants populaires de la Bretagne et révélé des merveilles ignorées avant lui.
Tu. DE LA ViLLEMARQUÉ
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Dans son introduction au Barzaz-Breiz et les notes qui accompagnent chaque morceau, il a raconté ses découvertes avec un grand charme et un talent exquis d'écrivain. Cette publication excita en Bretagne un véritable enthousiasme ; de tous côtés surgirent des poètes qui essayèrent de montrer que le génie lyrique n'était pas éteint chez les Celtes.
M. de la Villemarqué les aida de toutes ses forces en écrivant de nombreux articles pour faire connaître et encourager leurs travaux.
Il fut chargé de missions scientifiques en Angleterre et devint membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1858.
Une fine bienveillance paraît être le fond de son caractère. Il n'a pas eu, comme Brizeux, à se plaindre de la vie et en a tiré tout le bonheur qu'elle peut donner. Sa parenté avec Chateaubriand lui a ouvert, dès sa jeunesse, toutes les portes du monde littéraire et artistique. Il avait fait ses études au petit séminaire de Nantes. Il a vécu paisiblement dans son manoir de Keransker, près des vertes vallées de Tlsole et de l'Ellé. Sa nature délicate n'a connu aucun froissement grave; car, les petites querelles qu'on lui a faites au sujet de l'authenticité de quelques-uns des chants
du Barzaz, ne causent pas de blessures mortelles. S'il est réellement l'auteur de la Submersion de la ville cris, du Tribut de Noménoéy de Jeanne-La-Flamme ^ de Bran ou le Prisonnier de guerre, etc., il faut le considérer comme un poète de génie *.
Parmi les pièces incontestablement populaires de son recueil, celles qui datent de notre temps sont peu nombreuses, mais elles suffisent à montrer que la race bretonne n'a pas dégénéré ; témoin la délicieuse élégie des Hirondelles, œuvre de deux jeunes filles, et que lady Georgina Fullerton a imitée, en l'attribuant à des paysannes des environs de Rome :
Il y a un petit sentier qui conduit du manoir à mon village, un sentier blanc sur le bord duquel on trouve un buisson d'aubépine, un buisson chargé de fleurs qui plaisent à Tenfant du manoir.
Je voudrais être fleur d'aubépine, qu'il me cueillît de sa main blanche, qu'il me cueillît de sa petite main blanche, plus blanche que la fleur d'aubépine.
1. Voir la Revue politique cl lillèraire, ^''mars 1873, Louis Ilavet: Poésies populaires de la Basse-Brelagne et la Revue de Bretagne, de Vendée el d'Anjou, mars 1894, Pitre de Lisle du Drcneuc: Du mouvement ascendant de la Bretagne au XIX" siècle.
Je voudrais être fleur d'aubépine, pour qu'il me plaçât sur son cœur. Il s'éloigne de nous, quand l'hiver entre dans la maison ; il s'en va vers la France, comme l'hirondelle qui s'envole.
Quand revient le temps nouveau, il revient aussi vers nous ; quand les bluets naissent dans les blés et que l'avoine fleurit dans les champs ;
Quand chantent les pinsons et les petits linots, il revient avec les fêtes ; il revient à nos pardons.
Je voudrais voir des fleurs et des fêtes chez nous en chaque saison, et voir les hirondelles voltiger par ici, toujours, je voudrais les voir voltiger toujours au bout de notre cheminée.
M. Anatole Le Braz, dans la remarquable introduction qu'il a écrite en tête du premier olume des Sonioii Breiz-Izel , vante avec raison la naïve chanson de la Fileuse dont le se destine à la prêtrise. La paysanne qui le composa s'appelait Nann Boënz et habitait Lézardrieux. M. Arthur de Liste du Dréneuc, l'un des érudits les plus distingués de la Bretagne, m'a dit avoir entendu, il y a peu d'années, à Guémené-sur-Scorfî, un chant récemment composé par deux jeunes filles, à propos de l'entrée au couvent d'une de leurs compagnes, et qui était un bijou de littérature populaire.
Dans quelle autre province de France les
paysannes composent-elles des chants d'une si fine et si haute poésie ? Que M. Renan avait raison de dire : « Ce petit peuple, resserré « maintenant aux confins du monde, au milieu « des rochers et des montagnes, où ses en- « nemis n'ont pu le forcer, est en possession « d'une littérature qui a exercé au moyen âge « une immense influence, changé le tour de « l'imagination européenne et imposé ses « motifs poétiques à presque toute la chré- « tienté. »
M. de la Villemarqué a devancé dans les études celtiques MM. Paulin et Gaston Paris. Ces derniers ont apporté dans la critique une méthode plus scientifique, mais leurs disciples d'aujourd'hui, comme l'observait judicieusement M. Arthur delà Borderie (Revue de Bretagne et de Vendée, 1884), ne devraient pas oublier que, lorsque en 1838, « M. de la « Villemarqué publiait les Chants poputaires « de la Bretagne, en 1841 et 1842, ses Contes « des anciens Bretons et son essai sur les « Epopées de la Table ronde, un peu plus tard, « ses Bardes bretons du VP siècle, personne « en France, sauf lui, ne s'inquiétait de litté- « rature celtique. »
Continuant son œuvre, Jean-Marie de Penguern, juge de paix à Perros-Guirec, aidé d'un porteur de contraintes, Le Dantec, de Lannion, Emile Souvestre, Ernest du Laurens de la Barre, MM. Gabriel Milin, Léon Bureau, L.-F. Sauvé, N. Quellien, Vincent Coat, surtout MM. F.-M. Luzel et Anatole LeBraz, ont recueilli d'innombrables chants populaires. Les femmes ont eu une bonne part dans ce travail de conservation. Parmi elles il faut honorer en première ligne la mère de M. de la Villemarqué, celle de M. Luzel, M"^^ de Saint- Prix et Marguerite Philippe, de Pluzunet, une humble pèlerine par procuration.
Après tous ces grands chercheurs on pourra encore glaner. Il se crée chaque jour des chants nouveaux ; les meilleurs, ainsi que le constate M. Luzel (Chants de lEpée, p. 120) « sont toujours l'œuvre de pauvres « paysans, pâtres ou mendiants aveugles qui « ne savent ni lire ni écrire. »
Jean Le Guenn, l'aveugle de Tréguier immortalisé par Brizeux, et Jean Le Minous, qui est mort en 1892, à Pleumeur-Gautier, étaient au nombre de ces bardes autour desquels se presse le peuple d'Armorique dans les fêtes et les pardons.
M. Anatole Le Braz a donné sur Jean Le Guenn des détails fort intéressants * : « II « naquit, dit-il, sur la pente orientale de ce « grand morne déchiqueté qui porte les com- « munes de Plouguiel et de Plougrescant et « qui est une des pointes extrêmes que pousse « la Bretagne au cœur de la Manche. De « bonne heure il fut aveugle et fit des vers... « II a fait imprimer de très jolies pièces, que « le peuple accueillait avec plaisir. Il va sans « dire qu'il ne les écrivait pas. En revanche « il les chantait bien. L'hiver, il s'enfermait « dans sa chaumine de Kersuliet, près de « la Roche-Jaune, au bord de la rivière de « Tréguier. Là, assis au coin de son foyer, « en compagnie de Marie Petibon, sa femme, « tandis que s'harmonisaient au dehors les « bruits de la marée et ceux du vent, il prati- (( quait son art et cousait des vers bretons (( l'un à l'autre. Le couplet terminé, il taille lait dans un morceau de bois une coche, à a la manière des boulangers. Chaque chanson « avait tant de coches, c'est-à-dire tant de
1. Soniou Breiz-Izel, chansons populaires de la Basse- Bretagne, recueillies et traduites par F. -M. Luzel, avec la collaboration de A. Le Braz.2 vol., Paris, Emile Bouillon, éditeur, 1890.
« couplets. Le nombre n'était jamais le « même. L'été venu, lann Ar Guenn et Marie « Petibon émigraient côte à côte et se pro- « menaient de bourg en bourg, au hasard des « fêtes locales. Adossé au mur du cimetière, « lann prenait une de ses lattes, en parcou- « rait du doigt les tailles, y lisait avec les « yeux de l'âme la son qu'il y avait sculptée « et la chantait devant la foule. Ses pérégri- <( nations aboutissaient toujours à Morlaix, « ville des éditeurs bretons. On le voyait (( entrer chez Ledan. Quand il en sortait, la (( presse avait fixé, à l'usage du peuple, ses (( passagères inspirations. Grâce à ce papier « à chandelle, lann Ar Guenn eut la vogue (( et presque la gloire. Celui que les actes de (' l'état civil qualifiaient, au moment de son (( mariage, de chanleur de chansons, était (( honoré par eux, au lendemain de sa mort, (( du titre de poète. Il en était digne. »
Un souvenir est dû à Jean Carrer, paysan des environs de Quimperlé, dont M. de la Villemarqué lut une poésie au Congrès celtique de Saint-Brieuc, en 1867.
Je dois parler ici d'un poète de talent, qui occupe une place à part dans la littérature celtique, Guillaume-René Kerambrun. Il naquit
à Begar (Côtes-du-Nord), le 6 juin 1-813. Fils d'un percepteur, il était parent de M. Luzelet du grand historien Le Huërou. M. Adolphe Orain a raconté sa vie dans la Revue de Bretagne eî de Vendée (1869, t. i).
Pendant qu'il faisait son droit à Rennes, il fut un des fondateurs et des principaux rédacteurs du journal littéraire le Foyer. Ses vers français sont d'un style ferme et coloré, mais, tout en écrivant la Submersion de la ville d'Is, la Prêtresse de F île de Sein, la Prière du Laboureur, il s'occupait, avec son ami J.-M. de Penguern, à rechercher des chants populaires en langue bretonne. Cela lui donna l'idée de les imiter, et il composa des pièces remarquables en ce genre, qu'il se plut à présenter à ses amis comme recueillies de la bouche des paysans. Il mourut le 2 mars 1852, chez son père, à Prat, arrondissement de Lannion, après avoir passé quelques années dans le monde des lettres à Paris, d'où il revint, dit son biographe, « désillusionné, dé- « sole, mais non aigri », car il était d'une nature très douce et très sympathique.
Longtemps après, on s'aperçut qu'il était le véritable auteur desguerz célèbres des Moines de nie Verte, de la Vieille Ahès, des Loups
de mer, qui faisaient l'objet des dissertations savantes des érudits.
Ces chants doivent le placer parmi les meilleurs poètes celtiques, car leur valeur artistique est absolument indépendante des attributions fantaisistes qu'il leur a données et laissé donner. Voici le chant des Loups de mer :
Aiguisons nos épées
Sur le haut des montagnes
Pour aller aux combats.
Voici venir les navires des loups de mer, Qui apportent la guerre en Armorique !
Ils ont pris le Guéodet
Et en ont incendié l'église.
Aiguisons nos épées, etc.
Le vieil évêque, les larmes aux yeux, A été forcé de quitter sa patrie ; Il est allé chercher un autre pays Où ne viendront pas les méchants.
Personne n'ose plus rester en Armorique, Tant on a en horreur les hommes de mer ;
Moissons, animaux et gens, Ils détruisent tout, grands et petits.
Mais le roi, dès qu'il en a été instruit, A grincé des dents avec rage,
Et vite il s'est mis en route Avec tous ses gens et ses parents.
Une grande armée a été levée Et nous sommes descendus en Armorique ; Dans une grande plaine, au pays d'Armor, Nous avons rencontré les loups de mer.
Pendant trois jours nous avons résisté ; Pendant trois jours nous nous sommes battus. Pendant trois nuits, sans reprendre haleine, Nous n'avons fait que tuer;
Tuer, à faire ruisseler le sang rouge,
Des deux côtés, comme deux grands ruisseaux:
Tuer, comme on bat la paille, La paille de seigle, quand il est mûr.
Et nos coups d'épée retentissaient.
Comme les coups de masse sur l'enclume. Et fracassaient les crânes des hommes de la mer, Comme des huîtres entrouvertes.
Pendant que dura le combat.
Les corbeaux voltigeaient sur nos têtes ; Et quand ce fut fini, en croassant Ils s'abattirent pour le festin.
Aiguisons nos épées
Sur le haut des montagnes,
Pour aller aux combats.
La théorie de Taine *, qui veut que la race, le milieu et le moment déterminent fatalement les qualités et les défauts des écrivains et des artistes, est certainement fausse, car elle ne tient aucun compte de deux éléments irréductibles, la liberté humaine et le génie, qui déroutent tous les systèmes et trompent toutes les prévisions ; mais dans une large mesure elle est juste, en ce qui concerne les poètes armoricains. Sur eux l'influence de la race, du milieu et du temps est évidente. Leur mélancolie, leurs idées mystiques viennent bien de l'hérédité, de la tristesse du pays, des hommes parmi lesquels ils vivent, des événements dont ils ont subi les contre-coups.
1. Cette théorie a été empruntée, mais incomplèlemeni, par Taine à Alfred Michiels. Voir les tomes i et vi de V Histoire de la peinture flamande, par Alfred Michiels.
La patrie, la religion, l'amour, la compassion pour les pauvres et pour tous ceux qui souffrent, le respect des vieilles coutumes, la description du pays, les beautés et les drames de la mer, la haine de l'étranger, les souvenirs historiques, sont les thèmes ordinaires des poètes bas-bretons. En 1870, la guerre a inspiré quelques-uns d'entre eux et M. H. Gaidoz, dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1871, en a parlé avec sympathie.
Une chose frappe chez tous ces poètes : c'est l'honnêteté, la noblesse des idées qu'ils expriment. Quel que soit leur parti politique, ils ont une certaine hauteur de pensée inhérente à la race. La plupart donnent la note mélancolique ; très peu sont de joyeuse humeur. Leur satire vient d'un fonds de tristesse. L'envie leur est inconnue. Ainsi que l'a dit M. Lud Jan, un très éloquent poète :
Tous les chanteurs d'Arvor ont le cœur généreux ,
Tous, unis par l'amour, séparés par la vie,
Ont le cœur assez grand pour se comprendre entre eux'.
Le paysan breton ne travaille qu'autant qu'il est absolument nécessaire. On dirait