‹ La poésie bretonne au XIXe siècleChapitre 8 sur 31 · Dans la Bruyère · texte numérisé non relu

Dans la Bruyère

qu'il juge vaines toutes les tentatives pour atteindre le bonheur. Les poètes bretons sont comme lui, ils chantent seulement pour soulager leur âme d'un poids qui l'oppresse et ne mettent aucune ardeur à courir après la gloire. C'est pour cela que leur poésie est généralement lyrique, élégiaque et descriptive.

Dans sonHisioiredelaLittérature française, Désiré Nisard, après avoir constaté que « l'esoc prit français, c'est l'esprit pratique par « excellence », et qu'il ne diffère de F esprit ancien que par un caractère pratique encore plus accentué, ajoute : « En faisant son por- « trait, j'ai presque fait le portrait de la raison « elle-même. » Mais il est obligé d'avouer qu'il manque aux Français « une certaine « espèce de rêverie solide, propre aux grands a poètes du Nord, une certaine richesse d'ima- « gination propre à ceux du Midi ». (Pages 15 à 23 du t. i).

Les' poètes bretons celtiques n'ont aucunement l'esprit pratique tant prisé de Nisard et se rapprochent beaucoup plus des écrivains du Nord que des Français. C'est à propos d'eux qu'on pourrait bien dire, avec Alfred Michiels, (Histoire des idées littéraires en France au XIX^ siècle, t. i, p. 1, 3« éd., 1848,)

s'inspirantd'une vue de M. de Donald (Législation primitive), que « la poésie et l'art « romantiques sont l'expression de la société « chrétienne », par opposition à la littérature classique, qui « réfléchit le monde grec et « romain, comme la littérature hindoue la « civilisation indienne, comme la littérature « chinoise, la civilisation de la Chine. »

Les bardes lettrés ressemblent beaucoup aux bardes populaires par la sincérité avec laquelle ils expriment leurs sentiments, ne reculant point devant les images les plus vives et les plus énergiques, tandis que les lettrés français gardent presque toujours une certaine réserve et préfèrent les demi-teintes aux couleurs éclatantes.

De tous les poètes celtiques de ce siècle, le mieux doué, le plus original jusqu'à présent a été Prosper Proux, le barde de la Cornouaille. Chez lui la poésie est bien « le langage de la passion y>, suivant la définition de l'historien allemand Théodore Mommsen. (Histoire romaine, t. I, p. 294). Il avait les deux facultés les plus nécessaires au poète, « le sentiment et la fantaisie. » Il semble, a dit un bon juge, M. Luzel, « qu'il n'a jamais lu un poète français. » Oui, sauf La Fontaine, qu'il a

imité et commenté de la façon la plus piquante.

Bien qu'il ait eu sa part de souffrance, il garda jusque dans sa vieillesse une bonne humeur qui éclaire toutes ses œuvres. Elles sont peu nombreuses, mais son petit écrin est rempli de diamants. En 1838, il publia un premier recueil : Kananoiiennou gret gant ur C'hernevod; chansons faites par un Cornouaillais, ( Saint-Brieuc, Prudhomme), et en 1866 un autre : Bombard Kerné, la Bombarde de Cornoaaille, édité à Guingamp par P. Le Goffic.

Ah ! que n'ai-je votre harpe d'or, Merlin, Gwenklan, Rivoal, bardes des temps passés? s'écriait-il. Comme vous d'une voix éclatante je jetterais aux échos de Breiz-Izel un cri retentissant comme le son de l'airain.

Une jolie pièce, la Chapelle de Saint-Yves, nous apprend qu'il descendait d'une famille noble, les Du Parc :

En passant par la commune de Calanhel, je me trouvai un jour près d'une chapelle, une chapelle nouvellement bâtie et dédiée à saint Yves le Justicier.

Au-dessus de la porte est gravé l'écusson des Du Parc, seigneurs de grand renom, avec leur devise :

Vaincre ou Mourir ! devise de guerriers .intrépides.

Oui, vous fûtes jadis des gentilshommes loyaux, de puissants chevaliers bretons !

Qu'il faisait beau vous voir, fermes et terribles sur vos destriers bardés de fer,

Vous précipiter comme la foudre au milieu de la mêlée, Fépée à la main, portant fièrement votre bannière en criant : Vaincre ou Mourir!

Votre sang a coulé à grands flots pour racheter le tombeau du Sauveur des hommes, et un Du Parc était au nombre des Trente qui écrasèrent l'insolent orgueil de l'Anglais.

Vous avez combattu jusqu'à la mort pour votre foi, votre roi, votre patrie, et vous êtes morts, la main sur la garde de votre épée, les yeux tournés vers le ciel.

Le Temps de sa faulx implacable a mis en lambeaux vos bannières, renversé les tours de vos châteaux, pulvérisé les reliques de vos ossements,

Et pourtant il est resté un humble barde de votre sang pour chanter vos louanges, dans la vieille langue d'Armor.

Parmi ses poésies, d'un style si vif, si nourri d'images fraîches et trouvées, il en est une qui me plaît singulièrement. Elle a pour titre : Le Moustique, petit navire de guerre.

Déploie tes ailes, mon gentil Moustique! Pimpant et coquet, sur la crête des vagues, vole, rapide et léger, comme la mouette.

Vite, plus vite, à tire d'aile, emporte-moi loin, bien

loin de la terre, de la terre chargée de tant noirs chagrins, si remplie de douleurs poignantes, souillée de tant d'ordures !

A ta surface, vaste Océan, on ne trouve pas de fange, on ne voit point de ronces, on ne rencontre ni orties, ni buissons d'épines; il n'y a que l'eau, le ciel, l'immensité. Dieu !

Qu'il fait beau y vivre ! qu'il fait beau y respirer ! Au-dessus de la tête, le soleil resplendissant, sous les pieds, la mer spumeuse, le grondement des vents dans la haute mâture !

Avec quelle rapidité bondit le sang dans les artères ! Le cœur insoucieux, sans crainte, palpite d'allégresse au mouvement des lames...

Bien souvent alors on se prend à rêver à sa douce jolie, à son pays, à sa mère, à son père, puis, avec un long soupir, les larmes tièdes et douces vont rouler dans les abîmes.

Quand, un jour, on entendra un rugissement du côté de l'île du Saxon, Moustique, arme ton dard, ton petit dard acéré, puis, impétueux, le cœur bouillant d'ardeur, sus au Lion !

Qu'il est beau de mourir pour toi, Breiz-Izel, au milieu du tonnerre et du fracas des batailles, la mer bleue pour tombeau, avec le pardon de Dieu !

Les satires de Prosper Proux, le Chemin de fer, la Voix des cloches, les Lamenlalions du chasseur, sont, comme ses chants du Dépari et du Retour d'un soldai brelon, écrits avec une verve incomparable. Et pourtant qui le

connaît en dehors de la Bretagne? Prosper Proux était né au centre du Finistère, à Poullaouen, près de cette antique cité de Carhaix, dont la tour de Saint-Trémeur domine un pays montagneux si pittoresque.

Devenu orphelin très jeune, il fît ses études au collège de Saint-Pol-de-Léon et dans les lycées de Saint-Brieuc et de Lorient. Ensuite, il voyagea et s'engagea dans les chasseurs à cheval où il resta quatre années. « Revenu (( au pays, il se maria et fut percepteur pen- (( dant vingt ans, d'abord à Guerlesquin, puis « à Saint-Renan près de Brest. S'étant démis « de ses fonctions, il s'occupa d'affaires com- « merciales jusqu'à sa mort. » (Bévue de Bretagne et de Vendée, juin 1873.) Un chagrin violent qu'il éprouva, par suite d'une aventure très pénible, hâta sa fin, en amenant sans doute la rupture d'un anévrisme. C'était à Morlaix, le 11 mai 1873 ; il était souffrant, assis auprès de sa fenêtre et regardait une procession de jeunes communiantes monter le chemin qui conduit à l'église, quand tout à coup son cœur cessa de battre et son regard d'admirer ces frais visages d'enfants et les feuillages nouveaux de la vallée. Il avait soixante et un ans.

Et la bouche qui chantait des guerziou, Des chants de guerre et des chansons, La joie des gens de tout âge, La voilà, à présent, pleine de sang.

(F. -M. Luzel, Elégie sur la morl de Prosper Proux.)

Prosper Proux ne sera point oublié, tant qu'il y aura des lettrés en Armorique. Depuis longtemps personne ne saura plus les noms des députés, des sénateurs, des amiraux qui ont vécu à côté de lui et l'ont dédaigné, quand le sien sera encore entouré d'une auréole glorieuse. « Que sont devenus, disait La Bruyère, « ces importants personnages qui méprisaient «. Homère, qui ne songeaient dans la place qu'à (( l'éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou « quilesaluaientparsonnom,quinedaignaient « pas l'associer à leur table, qui le regardaient « comme un homme qui n'était pas riche et « qui faisait un livre? »

A la même époque, vivait à Guingamp un instituteur né à Plounérin, canton de Plouaret (Côtes-du-Nord), qui aurait pu devenir un grand poète, si une passion malheureuse pour le gwin-ardant n'avait éteint ses facultés et brisé sa carrière. Peut-être des souffrances

intimes Font-elles jeté dans ce vice ! Il fut envoyé en disgrâce à Pontrieux, puis à Collinée et donna sa démission. Réfugié à Paris en 1876, il y a fini, peu après, sur un lit d'hôpital.

Il s'appelait Jean-Marie Le Jean. On l'avait 1. surnommé le Rossignol du Bois de la niiil, 1 Eoslik Koat ann noz. Il était trop pauvre pour réunir en volume ses vers qui sont dispersés dans les journaux et principalement dans la Revue de Bretagne et de Vendée et le Conteur breton. Sa muse n'a pas la légèreté ni les ailes brillantes de celle de Prosper Proux ; mais il était profond observateur de la nature et donnait à ses tableaux une vie intense. Lisez cette description de VHiver en Bretagne (1866) :

La voix de la tempête dans les hauts arbres semble admonester la terre ; le soleil a perdu ses brillantes couleurs et a la pâleur de la lune ; on ne trouve plus de chaleur sous la voûte des cieux ; les petits oiseaux se taisent et les forêts sont silencieuses.

La nuit est longue et ténébreuse ; les étoiles sont rares, et au lieu du chant du rossignol, si délicieux à entendre, les bêtes fauves hurlent avec inquiétude dans les campagnes, et le murmure de la rivière s'élève comme des plaintes au-dessus de la vallée.

Le jour est court et vient lentement, et quand l'homme sort de sa couche, la bise s'infiltre dans ses membres glacés; retournant aussitôt dans sa

demeure, il voit au-dessus de sa tête des aiguilles de glace suspendues à son toit, comme les dents d'un peigne d'argent...

Comme les 'flots de la mer, approchent les flots rapides du brouillard ! Et voilà que le firmament ressemble à un essaim d'abeilles ; les flocons de neige tombent dru, et le monde est paré comme une jeune mariée au matin de ses noces.

Dans la direction du vent, les arbres portent une raie blanche ; les ajoncs, les genêts, les ronces, les broussailles se courbent sous le faix ; la neige est épaisse sur la montagne et le toit de chaume, et l'on n'entend d'autre bruit que l'aboiement de quelques chiens.

Sur le bord du petit ruisseau qui a pu sourdre au milieu de la prairie, becquètent la bécasse, la bécassine et la sarcelle ; le merle, compagnon de l'homme, et une foule de petits oiseaux grattent les fumiers pour y chercher leurs proies.

Un vieux corbeau est en sentinelle sur le haut d'un chêne, pendant que ses frères fouillent dans le sillon pour y trouver le grain; si le vent lui apporte l'odeur de la poudre, il avertit par un petit croassement la bande, qui prend aussitôt son vol...

Les vieillards souffreteux marchent appuyés sur leur bâton, car ils sont, hélas ! eux aussi dans l'hiver de la vie ; jeunes gens, prodiguez-leur vos soins compatissants ; après l'été , si vous vivez , vous aurez, comme eux, l'hiver.

Qu'il y a loin de celte peinture à celles de la même saison tracées par Saint-Lambert,

Roucher, Delille et la plupart des poètes français de nos jours! Le barde breton produit sur nous une sensation de froid et de tristesse qui fait presque frissonner.

Ecoutez encore la Légende du Château de Tonquèdec :

Deux chevaliers âgés, venant de loin, la barbe inculte, le regard farouche, et tout couverts de leur armure rouillée, heurtent à la porte principale. Pan! pan ! pan ! C'était ici mon beau château, dit le plus âgé des deux, en soupirant et versant des pleurs !...

Je n'y vois plus de pont-levis, les douves sont comblées de terre, les tours sont démantelées, mais les murailles sont encore solides !

Voilà l'étang de nos vieux pères, son eau est verte, on y voit des roses aquatiques ; car il y a longtemps qu'elle n'entoure plus ce vieux château pour le garantir.

— Qui est là à cette heure ? J'entends minuit qui sonne au bourg, mais j'entends bruire des éperons, et mon sang dans mes veines se fige.

— Ouvre donc, vile portière, et ne fais pas tant de tapage ; les chevaliers n'entendent pas être tenus trop longtemps devant une porte.

— Otons la barre et ouvrons, quelque grande que soit notre frayeur. Armons-nous du signe de la croix. Venez quand vous voudrez, chevaliers.

— Salut à toi , château , demeure de mes vieux pères, tel qu'un mendiant tu es couvert de haillons.

J.-M. Le Jean

mais moi, l'un des Koatmen, je t'aime toujours, comme le berger ses brebis.

Au milieu de ta première cour est un arbre fruitier, c'est un pommier ou un poirier. Autrefois je ne voyais ici que des pommes de fer et des silex..» Rien ici n'a sa forme d'autrefois, hormis la lune et l'eau de la rivière ; cependant ces murailles et ces tours résisteront encore nombre d'années.

Petit lièvre*, viens ici près de moi, que je contemple ton collier blanc. Dis-moi, est-il toujours, dans ce lieu, des âmes, qui, dans leurs souffrances, poussent des gémissements?

Je viens, tous les cent ans, visiter ces lieux et, le cœur brisé, je verse beaucoup de larmes. Mais, cher petit lièvre, nous retournons à la tombe... Dieu! ayez pitié de nous.. .

Et la portière entendit un grand vacarme dans la nuit. C'étaient les deux chevaliers qui chevauchaient pour se rendre à l'église de Tonquédec.

C'est là qu'ils dormiront maintenant jusqu'à la centième année passée. Alors ils viendront de nouveau faire une promenade au château. . .

Jean-Marie Le Jean avait traduit en vers bretons des psaumes et des hymnes, et en prose bretonne un paroissien romain imprimé à Rennes par Hippolyte Vatar en 1874.

Toute l'édition de ce paroissien, moins cent

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