L'ABT
quelque chose, i — c II Daut tâcher d'inventer quelque chose dans le goût du bouclier d'Achille et d'Enée, > se propose-t-il ailleurs. Les poètes admirés lui donnent souvent envie d'en imiter c le goût. > — c Raconter tout cela dans le goût du IV« livre de Properce; » — c II faut imaginer quelque chose pour en rendre raison dans le goût des Métamorphoses d'Ovide. » C'est à ce souci de Chénier que se rapporte encore la note suivante de l'Amérique où le poète se propose d'imaginer a dans le goût » de Sannazar. c II y a des choses pleines de génie et dignes de l'antiquité dans le poème de Sannazar sur l'enfantement de la Vierge. Il revêt le Tout-Puissant d'une robe que la nature lui a tissue , où elle a représenté les mondes , soleils , etc... Il peint le fleuve du Jourdain appuyé sur une urne où sont ciselés divers événements analogues au sujet... Il faut donner au Marannon (c'est un fleuve américain) une urne pareille.]» — H est curieux d'observer qu'il voit ses propres figures à travers les figures du poète qui les lui a inspirées : « Alonzo d'Ercilla , dit-il en se souvenant du ^\uoq del'Odyssée, est lePhémius de l'Amérique; » — Ailleurs en se rappelant Stentor, il prend cette note : a Cette voix de Stentor qui se fait entendre par-dessus une armée, il faut appliquer cela à quelqu'un.:» Il a toute une série de figures dans l'Amérique comme Hercule, comme Coriolan, comme Ulysse, comme Cassandre ou môme comme le Pythagore d'Ovide. Dans ces vastes poèmes épiques il se montre si timide
m LA. POÉSIE D'AMBRÉ chënier
à Tégaùrd de rînvention qu'il va jusqu'à cette servilité flétrie par lui ; et lui-même ne voulant tenter aucun pas en dehors de Virgile et d'Homère ; il essaye de scrupuleusement justifier tous ses pas par les exemples antiques. € Gomme Homère fait la généalogie du sceptre (Iliade livre 1) y il faut que quelque belle espagnole ait donné à son amant un bijou, Une croix... Un tel de ses ancêtres rapporta de Jérusalem. (Plusieurs détails de ce genre). » — Il veut peindre les cérémonies de Téglise ; « car enfin Homère est entré et a dû entrer dans tous ces détails. 2> — a Gomme les personnages d'Homk'e entremêlent dans leurs discours des récits de choses qui leur sont arrivées dans leur jeune âge, dit une autre note, ainsi on peut mettre dans la bouche de quelques personnages du poème des allusions un peu détaillées :s> etc. En voulant inventer il ne fait qu'adapter : <r Les histoires anciennes fourmillent de peintures grandes et pathétiques et que l'on peut transporter à d'autres personnages. » Voilà des <ic inventions y^ faites à Taide de l'imitation des lieux-communs danfs les poètes épiques de l'antiquité. On peut observer que ces lieux-communs ont tellement frappé quelquefois Chénier qu'il ne pouvait s'en défendre, ils l'obsédaient et chantaient sans cesse dans ses oreilles. Ainsi par exemple les petits bergers disent à l'Aveugle : « Si plutôt sous un corps terrestre, tu n'es point quelque dieu ; s> — Gléotas dit à la fille de Lycus : « Si , comme je le crois, c'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance^ :ù Mén^ë cette nymphe
VÀBT »1
courtisane, avide de l'amour d'un garçon, dit à celui-ci : € Sans doute elle (ta mère) est déesse, i
Les imitations «abondent tellement dans la-poésie de Ghénier que jamais poète depuis la Renaissance n'a donné à ses commentateurs plus de travail. Sainte- Beuve disait que l'érudition d'un Boissonnade même ne serait pas de trop pour démontrer, découvrir tout ce que Ghénier contient d'imitations; M. Becq de Fou^ quières y a consacré la meilleure partie de sa vie et de ses forces ; et cependant ce travail n'est pas encore fini, et c'est une terre inépuisable pour les découvertes. On est encore toujours exposé (il est probable que nous y sommes tombés nous-mêmes dans ce livre) à « donner un soufflet à Virgile > ou à un autre en critiquant ce poète, comme il le disait lui-même , imitant même ici Montaigne, en se vantant de ses imitations. — Aujourd'hui que nous avons enfin une édition complète des poésies de Ghénier , nous savons que l'imitation était le procédé habituel du poète. Voici un amas des indications de cette sorte : ^ Ce morceau est légèrement imité de la belle hymne à la santé d'Ariphron. le Sicyonien. — En commencer une (idylle ou élégie) par ces vers qui sont une légère imitation d'un sonnet de Zappi. — Finir en imitant légèrement le sonnet de Pétrarque. — En imitant quelque chose de Daphnis et Chloé. — Raconter l'histoire du jeune Gyparisse ; imiter dans les détails Ovide qui la raconte autrement. T> — D'autres indications sont plus explicites encore ; elles se rapportent à l'imitation de tel passage
unique : (l II faut imiter jusqu'à la fin exclusivement le sonnet de J.-D. Richieri. — On peut imiter une épitaphe touchante qui se trouve dans Spon. — On pourrait imiter l'élégie de Properce de cette manière. — Il faut imiter les excellents vers de Denys le Géographe. — Il faut imiter d'une manière bien antique, dit une autre note curieuse, tout ce qu'il y a de hien dans le Penthée d'Euripide. » — Souvent on ne trouve qu'une indication intercalée lacx)niquement entre des parenthèses , par exemple : « Enumération comme dans Homère )i>, ou bien il n'est donné que le numéro de telle ou telle élégie, voire de la scène et acte de tel ou tel drame; parfois on rencontre le passage désigné pour l'imitation en original avec l'imitation même. D'autres notes prouvent que l'imitation signifiait pour Ghénier une quasi traduction y puisqu'il emploie souvent associés ces deux mots. « Il faut imiter et traduire l'entrée d'Hyppolite dans Euripide. » « Il faut traduire ou imiter ces beaux vers de mon TibuUe. » « Il faut traduire ces vers charmants et imiter toute cette élégie. » Il lui arrive même de jeter brusquement ce mot sur le papier : « Traduire^ » et cela lui arrive assez souvent.
Ce qui est plus important : comme les poètes romains le faisaient, comme le faisait même Bertin, il ne se contenta pas de l'imitation d'un seul poète , il construisit sa pièce de plusieurs réminiscences rapprochées et soudées ensemble en se vantant que cette « couture » fût chez lui <ic invisible :s>. Sainte-Beuve avait déjà
observé qu'il y avait souvent ces « doubles ou même triples soudures » dans Chénier. « L'idée de ce long fragment , observe une note, m'a été fournie par un beau morceau de Properce. Mais je ne me suis point asservi à la copier. Je l'ai étendu ; je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma coutume^ des morceaux de Virgile et d'Horace et d'Ovide, et tout ce qui me tombait sous la main , et souvent aussi pour ne suivre que moi, » — C'est donc une espèce de € Nachdichtung. :» On sait que Racine s'est servi lui-même de ces espèces de « coutures, i> composant ses tmgédies à l'aide d'une imitation simultanée de plusieurs modèles antiques ; mais ce procédé peut être permis à un poète épique ou dramatique, tandis qu'il est bien dangereux chez un poète lyrique. Il y a un fragment qui porte cette inscription : « Produit d'Euripide :ù et qui est suivi de ces remarques : « Il faut joindre à la traduction que je lis autrefois étant encore au collège , je m'en souviens , des vers de Virgile sur Médée, la traduction du magnifique début de la Médée d'Euripide qui nous reste traduit en latin par Ennius et par Phèdre. :» De même une note révèle le projet de l'auteur voulant « dans un même morceau confondre et imiter }) un endroit de l'Iliade et une « divine scène » d'Eschyle digne d'être « presque » traduite. — Mentionnons encore l'élégie ec Non , je ne l'aime plus i> qui est faite de deux élégies de Tibulle imitées séparément par Bertin. La comparaison avec Bertin serait extrêmement intéressante.
Quand on étudie beaucoup un poète aimé, il est difficile de ne pas l'imiter, même involontairement. Ses vers murmurent sans cesse dans nos oreilles et en effet les vers de TibuUe hantaient toujours l'esprit de Chénier ; il les imitait quelquefois à son insu ou avec un vague sentiment de ce qu'il faisait : (n Je crois que les derniers vers ressemblent à quelque chose qui est dans TibuUe, observe-t-il quelque part, mais je ne me souviens pas à quel endroit. :» Néanmoins nous avons lu plus haut dans cet amas d'indications que contiennent ces notes, que les réminiscences, pour la plupart, sont voulues chez Chénier ; elles sont rarement instinctives et inconscientes ; j'entends dans ses œuvres achevées , du moins les plus finies, qui sont les élégies , les plus intéressants de ses écrits à ce point de vue. — C'est une poésie extrêmement factice contenant à peine une idée de quelque valeur qui ne soit empruntée des anciens; il est évident que le poète qui a appris par cœur une quantité immense de vers antiques à force de les lire incessamment , travaille ici à l'aide de sa mémoire. Ces vers ayant été imités aussi par les contemporains de Chénier , il est très curieux de les rechercher aussi chez ces derniers. Chénier dit avec Virgile et Ovide que l'amour l'a détourné de la poésie héroïque : c'est un lieu commun qui se retrouve aussi dans Bertin. Il écrit à Lebrun qu'il ne veut que l'amour au lieu de toute gloire : cette pensée de TibuUe avait déjà été répétée par Léonard , Bertin et Parny. Une autre fois il affirme
qu'il ne chantera plus, puisque sa belle ne se laisse pas fléchir par ses vers : c'était Tibulle qui chantait cela avant Chénier et qui fut imité par Bertin avant Chénier. Tibulle s'était écrié ailleurs qu'il est difficile de cacher ses douleurs et de feindre la joie : Parny aussi avait fait cette réflexion empruntée plus tard par Chénier. Tibulle menaçait les malins qui riaient de son mal d'amour d'en être aussi atteints un jour , peut-être dans la vieillesse ce qui les rendra bien plus ridicules : Chénier parle de même à son <x: ami, d comme Bertin avait parlé de même à ses (c censeurs malins. » L'amante de Properce, comme l'Eucharys de Bertin et la Camille de Chénier, part pour les eaux ; les trois poètes expriment leur crainte que la belle ne leur devienne infidèle. Tibulle et Properce , peutêtre imitant le même poète Alexandrin , cherchent de la consolation dans la société de leurs amis et dans le vin ; mais l'amour est plus fort , il subjugue l'amant qui voudrait en vain rompre ses fers, mais qui ne sait pas supporter l'idée de savoir un autre dans les bras de sa maîtresse. Cette situation est une situation préférée dans la poésie de Bertin , de Parny et de Chénier. Celui-ci dit que le départ seul peut l'aflranchir de sa maîtresse : c'est la pensée de Bertin qui l'a empruntée lui-même à Properce. Bertin projette un voyage s'étendant à Marseille, en Italie, à Rome surtout ; Chénier montre le même projet de voyage, et ce projet était chez lui sérieux, il était bien plus qu'un j«a de fantaisie. Ajoutons un autre endroit de
Chénier qui est aussi un document biographique et qui semble néanmoins une imitation de Properce. Le poète romain dit , d'après un lieu-commun bien connu au xviii* siècle, qu'il veut jouir de la vie dans sa jeunesse , laissant les sérieux projets des grandes créations pour sa vieillesse ; il est curieux que Properce parle ici des projets d'un poème didactique pris dans les sciences. Chénier parle de même; si l'on ne savait pas que Chénier a effectivement projeté son Hermès et son Amérique^ on serait tenté de n'imputer ses paroles qu'à un penchant invincible à l'imitation.
Cette dernière circonstance sert aussi à prouver que Chénier abdiquait volontiers son originalité même là où il avait quelque chose à dire. Rien ne le caractérise mieux à cet égard que le piège dans lequel son commentateur doit tomber quelquefois en cherchant de simple imitation même là où il s'agit de choses vécues. Ainsi M. Becq de Fouquières pensait d'abord, et il le pensait avec un scepticisme bien justifié à l'égard de ce poète, que la femme dont il s'agit dans l'élégie que nous savons aujourd'hui avoir été adressée à Milady Cosway , fût peut-être Maria Pizzelli, de Rome, femme célèbre à cette époque par ses talents, par sa beauté et par l'éclat de son salon. «[ Ne serait-elle pas , se demande le savant éditeur, dans la pensée du poète Marie de Médicis ? La pièce pourrait être alors imitée d'un poète italien ou d'une poésie latine de l'époque. Le graveur de pierres fines
serait le ct^ëbte CMoré , Tikt de duumbiv de Henri lY » etc. El queiqfues lignes plus krà ^ ne sachant comment expliquer les allosions de o^te élégie, M. Beoq de Fooqnières se sent obligé de revenir à sa dernière conjecture en se demandant : c N^est-œ pas , dans la premièie hypothèse, le poète italien Marini qui habitait sur le Païusilippe , à qui André ferait ici allusion ? Marini, on le sait^ a souvent célébré Marie de Médicis. André feindrait que la Muse ait chanté à Marie au berceau les vers que plus tard devait lui faire entendre Marini. »
C'est donc avec toute raison qu^Egger range Chénier parmi les poètes qui c ont des joies et des douleurs imaginaires autant que de douleurs et de joies réelles, )> et sous la plume desquels c un peu de coquetterie, un peu de vanité, beaucoup de mémoire mêlent bien des fictions et des réminiscences étrangères aux confidences qu'ils nous transmettent sur leur propre vie. i» Au lieu de condamner M. Becq de Fouquières on doit admirer plutôt qu'il ne soit pas tombé plus souvent dans une telle erreur. Ajoutons ici d'ailleurs que M. Becq de Fouquières compense cette erreur par une autre toute contraire en cherchant une pensée originale là où il n'y a que de l'imitation. Ainsi Chénier pleurant sa fin prématurée dit qu'il descend tout innocent dans le tombeau , nul forfait, nul remords , nul mensonge ou perfidie n'accablent son âme ; ec le meurtre n'a jamais souillé son courage ». c'est une imitation de Tibulle, qui dit dans des circons-
tances semblables qu'il n'a empoisonné personne. Mais M. Becq de Fouquières, et après lui M. Moland , pensent que Chénier voulait ici désigner sous le mot « meurtre » le duel. Ils prennent cette fois pour sérieux ce qui n'est qu'un jeu d'esprit emprunté au poète romain.
Remarquons encore que ce manque d'originalité, . cet excès d'imitation qui seules suffiraient déjà à montrer que Cbénier est un poète de l'art pur, diminuent sensiblement dans les poésies postérieures; mais nous aurons lieu de trouver assez de signes de la préoccupation artistique même dans celles-ci. Nous avons remarqué même dans les ïambes ces imitations. Ainsi là où Chénier souhaite à ses ennemis que la tombe sur eux soit légère afin que les chiens les déterrent plus facilement , il rappelle la cruelle épitaphe de l'Anthologie sur Néarchos ; c'est là qu'il a pris ce jeu d'esprit devenu chez lui sanglant et d'une force effroyable.
Poésie archéologique, allustons savantes.
Les Lebrun s'habillaient en toge et se couronnaient le front avant de toucher la lyre ; les Berquin prenaient des houlettes enrubannées pour parler à leurs < bergères i> ; on aimait à imaginer qu'on était Grec, et une espèce de jargon mythologique devint à la mode, on ne se désignait plus que sous des noms antiques. Racine avait peint les hommes antiques, involontairement, d'après l'idéal de son siècle, et avait habillé les Pyrrhus et les Oreste , les Andromaque et les Hermione à la Louis XIV ; le xviii^ siècle à l'inverse s'habillait lui-même à l'antique ; cette époque du rococo jouait une mascarade archéologique. Chénier ne se montre pas exempt de cette tendance commune. Il cherche même à mettre toujours ses sujets dans un cadre antique. On connaît la charmante petite pièce où le poète assure à une jeune fille qu'il qu'il devinera quel est le jeune homme aimé d'elle. C'est une agacerie à cette belle amoureuse. Mais le poète change tout à coup de ton, et il continue en louant le jeune homme avec des réminiscences
d*Horace , comme très habile c à soumettre un coursier aux volontés du frein. > H ne s'agit pas ici d'un jockey ; c'est un mérite antique que le poète cherche ici à louer, par pure convention. C'est ainsi que Chénier voulait imiter le drame de* Marsollier en l'intitulant La belle de Sdo , et en l'hellénisant par des réminiscences virgiliennes relatives à Pasiphaê, cette € vierge malheureuse, errant dans les monta-
— gnes. » — Il cherchait des noms grecs pour ses personnages , et il ne se contentait pas du premier venu ; il les changeait quelquefois ; il cherchait des Ueux grecs pour ses scènes etc. — Voilà pourquoi il parle si souvent delocriennes,detarentines, etc. — Mais tout cela était trop peu pour lui. Il prenait la chose au sérieux , il
•^ se piquait d'être plus fidèle à l'antiquité que son époque : il ne pouvait pas devenir tel pour ce qui était des idées et des sentiments, puisqu'il modifiait même les poètes décadents de l'antiquité d'après les raffinements du goût de l'ancien régime ; il s'efforça donc de devenir plus antique, du moins dans des détails matériels, en se construisant avec beaucoup de soin une espèce de poésie archaïque. Sainte-Beuve •^ nomme Chénier le Walter Scott de Pantiquité ; et, vraiment, si le romancier anglais a déployé un zèle consciencieux et des recherches minutieuses pour peindre le moyen âge, le poète français fait de même, quoique dans une mesure bien plus restreinte , et il va jusqu'à vouloir faire des pastiches si fidèles qu'ils puissent être même pris pour des vers d'une antiquité
authentique, récemment découverts et traduits en français. — Et ils le furent en effet par un Saint- Marc Girardin.
Chénier loue TibuUe « d'être plein d'âme, d'esprit, à^ érudition et de philosophie. » C'est probablement y érudition Alexandrine qu'il loue ici et qui s'est transformée dans les élégiaques romains en une espèce d'archéologie à l'imitation des mœurs grecques. Chénier lui-même dit ouvertement qu'il a l'intention d'imiter surtout ce qui « serait bien dans les mœurs antiques. i> Cet aveu se trouve parmi les fragments dramatiques où il proteste en même temps ne pas vouloir peindre des mœurs antiques. Aussi c'est un véritable plaisir pour les champions de Chénier que de réfuter ceux qui contestent l'authenticité de ces parties archéologiques. Ces champions se montrent plus vigoureux que leur maître ne l'a été. Sainte-Beuve admettait encore que dans Chénier, çà et là, « il se glisse un coin, un arrière-fond peutêtre de mœurs et d'intérêts modernes ; » M. Becq de Fouquières à son tour tout en trouvant çà et là des < lapsus linguœ aut calami j> dans les allusions mythologiques , tout en remarquant à propos d'une imitation de Pindare que faire, « de la coupe un signe symbolique du mariage, ce n'est pas conforme aux usages grecs, :ù montre néanmoins une admiration absolue en ce point. Il réfute avec une vigueur belliqueuse Ponsard qui dans ses « Etudes Antiques » osait afûrmer que les anciens n'eussent pas eu de ces
délicatesses envers leurs hôtes qui leur est attribuée dans le ^ Mendiant, » Le savant commentateur démontre à Taide de Tlliade , de TOdyssée , même de l'Anthologie, que « l'hospitalité antique était, au contraire , d'une excessive délicatesse et entièrement basée sur la discrétion. » Et comme Ponsard voit dans cette idylle plusieurs expressions antihomériques, M. Becq de Fouquières ne lui oppose pas cette autre foule d'expressions tout homériques contenues dans la même pièce ; mais il se contente de remarquer avec une fière assurance que les expressions condamnées par Ponsard sont voulues , car a si André avait voulu traduire un chant de l'Odyssée, il n*aurait pas fait entrer dans sa traduction un seul vers , un seul mot, une seule forme qui ne fussent homériques. » Le Mendiant . est placé en Grèce, comme toutes les idylles, le sujet en rappelle l'histoire d'Ulysse, et d'après son commentateur il n'y a là a: pas un mot qui ne prête à de longs commentaires archéologiques. }» En effet M. Becq de Fouquières a l'occasion, à propos de cette idylle, de parler d'un grand nombre de traits des mœurs antiques , de Tarrangement des appartements , de la manière dont on se divertissait autrefois à table et dont on recevait' les hôtes etc.
Ce qui est encore plus surprenant, on retrouve des scrupules archéologiques même dans la manière dont les personnages parlent dans Chénier. Ainsi dans l'idylle sur le Jeune Malade, voyez ce trait tout particulier de mœurs antiques. La mère en
invoquant Apollon , énumère une demi - douzaine des titres de ce dieu protecteur ; le poète a employé aussi ce tour par archéologie ; M. Becq de Fouquiëres nous avertit que o: ces nombreuses épilhètes ne sont pas vaines dans la bouche de la mère ; c'est bien là l'antique formule des prières, des litanies. » — Il mérite d'être mentionné que Chénier avait imité avec préférence et plusieurs fois cette formule ; un fragment projeté d'après Callimaque énumère encore avec plus de détail les noms de Diane/ayant introduit l'invocation à elle adressée par ces mots : a: vierge de la chasse, quel que soit ton nom... y> ; un autre fragment, imité d'Ovide, récite de même la liste des titres de Bacchus en ajoutant : (n Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. :s>
C'est surtout dans les fragments, dans les notes, que nous peut apparaître avec quel zèle archéologique, avec quel amas de connaissances a travaillé Chénier, et que de recherches , que de fatigues lui avaient demandé ses vers ; que de peines il se donnait pour écrire une ccule ligne I Voici un choix de ses notes de ce genre. Il remarque deux fois qu' « il n'y avait que les femmes qui jurassent par Cérès et par Proserpine. Spanhein in Callimaque ». L'observation suivante porte sur la même affaire : ec En faisant parler des Lacédémoniens , hommes ou femmes , il faut qu'ils jurent par les Dioscures, vei ta 61(0, Aristoph, par les frères d'Hélène , non par les dieux gémeaux etc. Les femmes athéniennes et seulement les femmes
jurent aussi ^a t(o 6ea>. Mais chez elles ces deui: dieux sont Cérès et Proserpine ; par Gérés et sa fille , non : par les déités que révère Eleusine. t> Qui croirait qu'un si mince détail eût donné tant à faire à Chénier ? — Il ne montre pas moins de soin en étudiant d'autres côtés des usages antiques. Il faut, se prèscrit-il , « parler des étoffes de Milet et de Cos. » — en II faut se souvenir quelque part du lavement des pieds. La nourrice d'Ulysse , etc. » — « Il ne faut pas oublier de parler des roses dont on couvrait les tombeaux , » note suivie d'un choix d'inscriptions , d'épitaphes romaines. Quant à ces deux dernières notes , ce n'était point parce qu'il avait besoin de certains faits que Chénier les avait prises : mais au contraire il voulait les utiliser, parce qu'elles contenaient des détails qu'il pensait être assez beaux pour devoir un jour entrer dans ses vers. — C'est ainsi que nous trouvons ailleurs tout une petite statistique sur les flûtes anciennes, sur les couronnes employées dans les divers jeux antiques, dans les jeux olympiques , pythiques , néméens , isthmiques , suivie de citations prises dans les poètes grecs et romains et dans leurs commentateurs. — Ailleurs Chénier réunit toute une série de notes sous ce titre : « Emblèmes antiques, dont on peut choisir quelques-uns pour les employer 171 Hermès. » — Il arrive souvent à Chénier de remarquer, en lisant les poètes et les commentateurs, quelque détail d'archéologie curieux, de le jeter sur papier , et ce n'est qu'après cela que l'élégie ou
l'idylle se formera peu à peu dans laquelle cette observation sera employée.
Faire des vers à l'aide des livres, cela devient chez lui presque une habitude ; et non pas seulement en matière d'antiquité classique; ses fragments sont mêlés quelquefois d'indications plus modernes. « grotte [de mont Harras, lisonsnous dans une note, vous vîtes l'enfant d'Ismaël méditer longtemps, etc.. Voyez Lawery y Vie de Mahomet , page i9, » C'est surtout la mythologie qui lui demande beaucoup de soins. Il remarque à propos d'une pièce de Malherbe : « C'est une idée très ingénieuse de faire sortir les dieux de la Seine pour admirer les bâtiments que le roi faisait cons- . truire. y> Il aimait toujours les <;: idées ingénieuses :s> de cette sorte. Et si Nisard prétend qu'il croyait autant aux dieux antiques qu'un Théocrite ou qu'un "Virgile , il vaut mieux dire que la mythologie était simplement une ornementation poétique trop fréquente chez lui. Sans doute il y a une grande différence entre Berquin qui dit dans le Naufrage que < les] Nymphes veillaient sur les jours y> d'Eglé qui voulait se noyer par désespoir amoureux, et que le fleuve secourahle posa ensuite <l aux bords fleuris d'une ile solitaire^ :» — et le chantre de la Jeune Tarentine. Mais ce n'est qu'une différence de talent^ d'imagination, et Chénier lui-même ne fait la plupart -du temps que parler purement le jargon mythologique. La mythologie, avant d'être une poésie pour lui, était ^
une science. Il butinait consciencieusement tout ce qui se rapportait à ce vaste monde dont l'exploration était déjà pour les Alexandrins un tâche immense ; il s'étonne quelquefois lui-même naïvement de. ses découvertes : a: Je ne connaissais pas encore les nymphes Hydriades I » La mythologie lui fait espérer surtout de pouvoir introduire des nouveautés dans son œuvre poétique. € Les anciens faisaient des fontaines des dieux, cela n'est guère connu y> ; il veut donc en faire usage et remarque aussi les sacrifices faits à elles comme aux vents, en citant les poètes antiques et les commentateurs. En parlant de sa plasticité , nous verrons avec quel soin Chénier examinait les médailles et les monuments pour être le plus authentique possible dans ses peintures ; il s'écarte par hasard des conventions traditionnelles, ils se sent obligé de s'excuser. Ainsi en changeant l'attribut d'une figure mythologique : « Tous les monuments qui me sont connus mettent dans les mains de cette déesse un serpent qui était le symbole de la vie, mais cette image n'eût pas été agréable, » dit-il à propos de la déesse de la la santé.
Chez un poète le jargon mythologique de l'époque doit avoir naturellement un grand rôle. Ovide luimême n'abonde pas plus peut-être en allusions savantes^ puisque la mythologie est une véritable science pour ces poètes. Il faut connaître à fond cette science pour goûter toujours cette poésie. Chénier lui-même trouve nécessaire d'ajouter des commen-
talres à ses allusions pour les faire comprend qui est plus, il consigne en ses notes des exj pour soi-même. Le petit fragment : « Ne te s il plus que les bois de Célène... :» est suivi ^ observation : (n Olympe était son ami et son
Le lieu de la scène est aussi de plus près « Célène, ville de Phrygie », et il cite Statius eu toujours une grande complaisance ] allusions géographiques. Il parle de <;:
Pactole 9 dans une de ses élégies. En imit ques vers des Géorgiques il remarque : « Q et comment ose-t-on en faire après ceuxmiens si petits et si inférieurs ont cependant ] l'avantage de citer TËuripe et Malée, lieux par des naufrages. i> Il s'applaudit donc d'( géographe que Virgile lui-même. — Ailleurs, de Pasiphaé, il nous est expliqué quel a été Amnise, dont parlent Homère et Meursius. — n'est rien en comparaison de la prédominai mythologie. Parler un langage comblé d' mythologiques, c'est l'habitude ordinaire de et de ses personnages. Il a des comparaisons espèce trop fréquentes, qu'il ne puise pas c toujours dans les poètes antiques : il y a par un fragment dans l'Art d'aimer où Junon et Canathus sont mentionnés, et qui est emprun la conjecture aussi ingénieuse que vraiseml M. Becq de Fouquières, à une idylle de Gers poète très goûté à cette époque en Allemagne
aussi en France. C'est de même qu'il peint ailleurs d'après Pétrarque le printemps sous les traits de « la fille de Jupiter, d Ces comparaisons étaient chères à Chénier qui lui-même se propose presque constamment de faire parler ses personnages d'une e: manière indirecte par des exemples tirés des fables. » C'est ainsi qu'une note de V Amérique contient cette indication encore plus manifeste : « Que la richesse des états est l'agriculture ; appliquer à cela la fable d'Erysichton » ; on trouve parmi les fragments tout un groupe de projets avec ce titre : a Fables ou histoires à employer » et qui devaient servir aux intentions du poète. Dans V Invention le poète avait mis dans le même sens cette autre note sur le papier : a: Il ne faut pas oublier quelque part de placer cette comparaison : tel que le taon envoyé par Junon va tourmenter etc. ainsi le poète tourmenté par son génie tourne.... » ; c'est une allusion prise dans Ovide. Ces comparaisons, ces <r fables appliquées j> sont quelquefois inintelligibles pour nous qui n'en saisissons plus les allusions qu'avec l'aide des commentaires et des manuels de mythologie; elles sont au moins souvent forcées. Chénier dit qu'il a droit de rendre infidélité pour infidélité, et il le prouve avec cette fable tirée des Métamorphoses: « L'inventeur cruel du taureau de Sicile, lui-même à l'essayer justement condamné, a fait mugir l'airain qu'il avait façonné. » Vous rappelez-vous l'histoire racontée par Ovide ? Sinon , il sera bon de recourir aux explications de M. Becq de Fouquières. Le mal
d^amour est incurable, cela est traduit de la manière suivante :
Ni Fart de Machaon, ni la plante divine.
Qui ranime le flanc des biches de Gortine, Ni les chants de Gircé qui font pàUr le jour, N'ont pouvoir de guérir la blessure d*ainour.
Que de pleurs répand Camille, cela nous est expliqué par les paroles suivantes : c Memnon. . . à sa mère immortelle en a moins fait répandre. » Ces allusions deviennent , comme on le voit , de véritables périphrases, ornement si cher à la poésie du xviii* siècle. Chénier veut exprimer qu'il apprend à monter à cheval ; ce fragment, s'il est en effet biographique, peut dater de sa courte vie militaire; il exprime cette pensée dans un vrai fatras mythologique : € J'apprends le bel art d'Erichton j», dit-il, et il saisit l'occasion d'imiter l'histoire d'Erichton et des Lapithes dans Virgile. Personne dans le xviii* siècle ne parle si opiniâtrement le jargon mythologique. H invite ses amis qui sont à la campagne à m chercher dans les bois des nymphes égarées. :» Je vous prie de deviner aussi ce que c'est que «la flamme lustrale }i>. Michiels condamnait avec raison aussi ces vers :
Une Cybèle neuve et cent mondes divers,
Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers. . .
Savez-vous de quoi il s'agit? De la découverte de l'Amérique et des îles de l'Océan. Un graveur est m de
l'art de Pyrgotèle ingénieux élève », un musicien : « un fils de Polymnie à qui Naple enseigna la sublime harmonie. j> Œnone disait à Phèdre : il y a trois jours ce que votre corps languit sans nourriture »; c'eût été un langage trop prosaïque pour Chénier chez qui la mère dit à son fils malade : (n ton corps débile a vu trois retours du soleil sans connaître Gérés. > S'il reçoit de l'argent, par hasard, une élégie nous l'apprend , il abandonne aussitôt les études et s'abandonne aux amours; mais il faut écouter ses propres paroles : ce Si Plutus revient, adieu le sage Lycée et l'auguste Portique I :» On doit savoir ce que c'étaient que le Lycée et le Portique. Et comme le pain est pour lui Gérés, l'argent Plutus, de même il ne parle pas de fleuve, mais de Naïade ou de Nymphe c Que répètent nos bois, nos nymphes , nos coteaux» ; ni de soleil, mais de Phœbus, ni de mer mais d'Amphytrite, Thétis, Neptune, etc.Une de ses périphrases favorites se trouve dans les vers suivants où Ghénier dit que le mauvais poète mourra de sa propre misère et ne mérite pas la satire. Il ne vaut pas la peine que l'on aille
sous la terre, au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles, Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids...
Le lecteur devra se fatiguer un peu l'entendement pour découvrir que cette périphrase tourmentée se
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rapporte à Midas , dont avait parlé déjà Boileau , et que Chénier mentionne plusieurs fois dans ses vers. Dans les poésies de son âge viril, ces allusions deviennent beaucoup plus rares, sans disparaître entièrement. L'ode sur Le jeu de Paume voulant employer des images grandes et pindariques, parle de Latone enceinte et de Délos, de Gérés, des Zoïles ; VHymne sur les Suisses parle de Pindare, Eschyle, Orphée ; d'astronomes antiques, d'Eudoxe, d'Hipparque, d'Euclide, des constellations de Bérénice et d'Argo. On est même choqué , dans le projet d'idylle sur les enfants morts dans le bois, idylle toute moderne par fion sujet et par son ton , de trouver cette banalité que l'Olympe « les plaça parmi les enfants des dieux. )) Mais nous pouvons être bien plus choqués en lisant dans les élégies à Fanny que le poète compare sa belle à la fois à l'ange de là lumière et à Iphigénie, et qu'il y parle de Pollux, d'Alceste (dont il imiterait volontiers le m pieux échange :» pour apaiser les enfers et sauver le fils de Fanny), des Parques, d'Actéon, d'Orion, de Troie, de Télèphe guéri par Achille; pour dire, après ces allusions trop difficiles à saisir pour un profane : Fanny guérit de même par sa vue € l'âme qu'elle a troublée. » Cela vaut, n'est-ce pas, les élégies à Camille? On trouve encore dans ces élégies Pomone , Borée , et surtout des périphrases astronomiques : ce au retour d'Erigone :i> (il s'agit d'un signe du Zodiaque) (c l'haleine enflammée de Sirius » (c'est-à-dire de la canicule). Les pièces sur Versailles
parient des Piâades, du Licm, des Pénates, de l'Elysée ; la c Jeune Captive > regrette les asiles verts de Paies. Même les Ïambes ne sont pas firancs de ces allusions : il y est parlé des Pithons, des Euménides, d'Actéon, de Cocyte, etc.
En voilà assez et même trop pour prouver que la poésie de Chénier était une poésie éminemment savante, une poésie livresque ou littéraire, pleine de -recherches archéologiques et de fatras mythologiques, d'allusions à des fables et histoires aujourd'hui inconnues, excepté des connaisseurs. M>°® Deshoulières nommait la Muse c docte fille de Mémoire 9 , Léonard se nommait le c docte nourrisson du Permesse ]» ; mais c'est Chénier qui avait droit de nommer l'Hyppocrène une c docte fontaine :», la demeure des Muses c doctes collines :» ; sa poésie est vraiment une docte poésie, son outil d'artiste est, pour employer sa propre expression, un c docte ciseau. :» Il est évident que Chénier espérait surtout par ces tendances a: doctes > approcher le plus possible de la poésie antique.
Puisque tout ce que nous venons de développer dans ce chapitre, contredit presque absolument et exclut toute poésie, on peut penser quel talent , pour ne pas dire quel génie était nécessaire pour que Chénier ait pu rester un poète excellent^ malgré ces tendances absolument antipoétiques.
Manque d'inspiration spontanée et d*émotion directe (composition et style).
Ghénier peint souvent Textase du « vates » ; il invoque l'Enthousiasme , l'inspirateur des grands poètes ; il cherche l'inspiration momentanée en se proposant ceci dans l'élégie projetée à son départ pour l'Italie : ce Tout cela doit être fait de verve sur lieux ». Il cherche l'émotion : « Il faudra là quelque chose de dévot ; » — « Quel feu, quel profond pathétique... Esc^iyle ou Sophocle... Il faut tâcher de faire un morceau dans ce genre. » — Il nomme inventeur le poète « qui peint ce que chacun put sentir comme lui. » — Et cependant aucun poète n'est moins' exalté, ni moins ahsorbé par les transports de l'âme. Personne n'a mieux méconnu ce trait essentiel de Ghénier que M. Nisard, qui dit que quelques* élégies de Ghénier ont le défaut d'être improvisées sous l'influence trop immédiate de l'objet, que l'on y i sent le trouble momentané de la surprise qui les a produites. M. Nisard a cru nécessaire de remarquer, en parlant de Ghénier, que la mémoire inspire mieux
le poète que rémotion présente , et il a avoué estimer bien plus celles des élégies de Chénier qui lui furent inspirées par sa Muse que celles qui furent dictées par ses maîtresses. Et cependant jamais poète ne s'était plus fondé sur sa mémoire, ne s'était mieux gardé des impressions du moment que Chénier , qui avait bien attendu Theure où ses sentiments, s'il en avait, se refroidissaient assez pour pouvoir devenir le sujet de créations artistiques; — il l'avait attendue même trop. Nous ne voulons pas répéter ce que nous avons dit du manque d'originalité chez lui et du caractère savant de sa poésie , quoique ce fût un témoignage bien considérable à l'appui de ce que nous avançons maintenant , mais nous examinerons la composition et le style, où nous trouverons la preuve que Chénier était un poète beaucoup plus froid et bien autrement froid qu'un Goethe, tant condamné, non sans raison, pour son impassibilité d'artiste.
La composition dans les poésies de Chénier accuse un art très savant. Comme tous les poètes éminemment artistes , il fait des esquisses en prose d'abord, jetant les principaux points de l'ouvrage sur le papier pour les travailler et achever avec d'autant plus de sûreté , de tranquillité. Ainsi l'on possède les projets plus ou moins détaillés des grandes idylles où le poète n'a fait que noter brièvement ses idées. Il ne se soucie pas encore ici des expressions qui le tourmenteront plus tard : pour désigner le breuvage du Malade , il écrit simplement : a II est composé de
telles et telles herbes » ; il interrompt le discours de ses personnages pour le finir avec cette indication laconique : « Deux vers » ; le jeune homme dit à sa mère dans ce canevas : « Prends ceci^ prends cela. » Tout cela sera développé , élaboré plus tard. Il y a même des passages dans ces plans qui font croire que le poète ne les a jamais complètement achevés ; cela s'observe déjà dans le Mendiant et surtout dans le Jeune Malade qui devait avoir une suite. — Le sujet de cette dernière idylle, par sa sentimentalité! 'un peu mignarde, plut tant àChénier qu'il ne pouvait! pas l'abandonner sans en faire encore une autre idylle ;( il en avait fait au moins le projet , témoins ces quelques lignes : a Dans une autre (pièce) tous deux ils se diront. . . L'un peindra ce que la vue de sa maîtresse, . lorsqu'il la vit entrer et s'approcher de son lit, produisit sur lui (très poétiquement). Elle répondra qu'elle l'aimait, qu'elle était malheureuse, qu'elle n'avait été heureuse que lorsque la mère de son époux était venue chez elle faire la proposition , qu'auparavant elle pleurait et que son père la rassurait en lui disant... » — A côté de ces canevas en prose on trouve d'autres esquisses en prose ou versifiées déjà en partie , qui attirent l'attention. Sainie-Beuve luimême avait déjà remarqué que Chénier emploie souvent ces expressions : « On peut en faire un petit quadro. » — ce J'en pourrai un jour faire un tableau, un / quadro. » — Il ^'agit de tableaux faits surtout pour être /
encadrés dans quelque œuvre, le cas échéant. Chénier i
parle encore plus clairement à propos de Malherbe qui semble avoir fait plusieurs genres de strophes finales pour le même poème : c II s'était sans doute exercé à les tourner de plusieurs manières, ditChénier, afin de les trouver toutes prêtes et de les clouer au besoin. 9 C'était le procédé des Alexandrins , des Tibulle et de Chénier même. « Je crois avoir mis déjà ces vers quelque part , avoue-t-il , mais je ne puis me souvenir où. :» — Il n'avait pas seulement des' expressions y des comparaisons à placer, il avait aussi des quadro du même genre. Cela se voit surtout dans les poésies lyriques , dans les élégies où il y a tout une série de c commencements » et de «c fins » ou de morceaux quelconques suivis souvent de suppléments en prose, ou sans aucune continuation, ou exécutés en quatre ou cinq vers au milieu d'un canevas. On voit que le poète qui disait : « rien n'est prêt aujourd'hui ; tout sera prêt demain -» , n'a pas atteint ce lendemain , ou a perdu l'envie d'exécuter ses nombreux quadros, ou n'en a pas trouvé l'occasion. Ces « commencements }» et ces « fins » font voir quelquefois curieusement avec quelles sollicitudes Chénier avait composé. Voici une note contenant des indications pour une «c fin » : « Pour mon élégie nocturne, imitée de ce bon suisse Gessner, il faut ceci pour la fin : Quelle est cette beauté qui descend de la colline les bras tendus vers moi ?... la peindre... mais non ce n'est que son fantôme que je vois partout dans la nuit, ensuite je vois revenir mes
amis... énumération comme dans roriginal. C'est pour ce morceau que je fais la pièce... Je les vois donc revenir. Et avant de les nommer dans Ténumération , je m'interromps : est-ce encore un fantôme ? Mais non , Tamitié est solide, c'est l'amour qui n'est que songe et feux-follets. Bonne pensée d'élégie. Finir par un petit nombre de vers gais et bachiques.» — Voici maintenant une note sur la façon de commencer : c Mettre cette apostrophe dans un poème sur la solitude ou bien dans une promenade sur les bords de tel ou tel fleuve oriental où il y aurait un morceau sur les charmes de la soUtude , et où je décrirais ce ce que j'aurais vu en Syrie, en Egypte, si j'avais eu le bonheur d'y aller. Cet ouvrage pourrait commencer ainsi : mon imagination , viens voir le torrent tomber y échauffons-nous là et chantons. Mais cela commencera mieux une ode étrangère. Je m'entends bien. :» — Ailleurs nous trouvons plusieurs vers rangés avec ces remarques : « Il faut les transporter ailleurs >
— ft il faut mettre tout cela ailleurs. :» Ghénier luttait^ beaucoup contre les difficultés de l'encadrement de ; ses quadros, la marque en apparaît à chaque moment. . € Entre autres manières dont cela peut être placé, en voici une, j» lisons-nous dans les notes qui accompagnent la belle idylle sur Clytie. A propos de l'idylle Y Esclave^ qui contient deux belles plaintes un peu dans le ton des héroîdes et destinées à être unies, le poète remarque : « Voici comme il faut arranger cela. »
— Il y a une série de petits poèmes, d'épigrammes
sur les figures de la mythologie antique ; Chénier avait l'intention d'en faire un cycle. « En faire une (bucolique) d'un repas , écrit-il, où l'on va chercher le poète pour chanter , en disant le vers d'Homère sur le plaisir que c'est... et des baladines... Peut-être cela pourrait n'en faire qu'une seule avec celle du repas dans une grotte où chacun chantera ce qu'il a vu sur son vase. Alors on aurait été chercher le poète et l'on ne l'aurait pas trouvé. Cependant je crois que l'un (des deux repas) doit être de satyres, nymphes etc., et l'autre de gens riches. » — Quelles hésitations confuses, que de tourments pour ce qui peut paraître peu de chose !
; Chénier cède si peu à l'entraînement des sentiments
î qu'il se dépouille volontiers de toute individualité, et
/ s'essaye à une impersonnalité objective, quoique la
, première condition pour un poète lyrique soit d'être
'' subjectif. Il parle de soi-même à la troisième personne,
/ met des monologues dans la bouche de personnes
l imaginaires. « Il faut mettre ceci dans la bouche
4'un poète qui n'est pas moi. » Il y a là l'aveu qu'il
parle aussi ailleurs à la troisième personne , (en
qualité de « berger-poète » le plus souvent), lorsqu'il
veut parler de soi-même — Nous sommes surpris
d'observer quelquefois qu'il ne sait pas même s'il
doit mettre ses vers dans la bouche d'un homme ou
d'une femme : « Si je mets cela dans la bouche d'une
femme , le cinquième vers sera ainsi... » — Dans un
fragment nous serions tentés de voir des aveux
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sincères et personnels , il faut faire attention que ce fragment porte l'indication : « Un jeune homme dira...» — Lorsque Ghénier passait le Pas de Calais, il a eu le mal de mer ; il en parle dans l'élégie déjà mentionnée « faite en partie dans le vaisseau , en allant à Douvres, couché et souffrant » et écrite quelques jours plus tard. On remarque que le poète au lieu de parler de sa propre personne, ne voit là qu'un prétexte pour la description d'une situation générale. Il se tient , dans la généralité au lieu de nous donner la confidence d'un cas personnel ; et il fait de tout cela une comparaison à appliquer le cas échéant. Il est donc hien naturel que ceux qui s'occupaient de Chénier , soient tombés dans l'erreur en cherchant des allusions individuelles même là où il n'y en avait aucune. La deuxième plainte de V Esclave
commençant par les mots : « Triste vieillard »
lors de sa première apparition, fut rangée parmi les « dernières poésies » de Ghénier ; on pensait qu'il l'avait écrite à Saint-Lazare, (1) et il faut reconnaître que la peinture des souffrances de ce personnage fictif surpasse peut être tout ce qu'il a écrit jusqu'aux dernières poésies de Versailles de Saint-Lazare, parce que l'imagination inspirait quelquefois mieux cette
(1) M. Bom cite dans son petit traité sur la vie et les œuvres de Chénier, même en 1878, trois ans après l'apparition des « Documents nouveaux, » les vers relatifs à la mère de l'esclave comme des vers intimes relatifs à la mère du poète.
âme d'artiste que ses propres expériences. L*idylle sur le Jeune Malade est faite d'après un petit roman grec imité à travers Racine. Mais M. Becq de Fouquières , ces faits n'étant pas encore connus alors, aimait à y découvrir un fond subjectif : « On devine, écrit-il, que ce n'est pas à l'imagination du poète qu'elle doit sa naissance. Mais avec quel génie, voilant sous une forme antique ses propres douleurs et son individualité , André disparaît de son œuvre pour y laisser pleurer toute âme humaine frappée par la destinée et l'amour. » Le poète doit avoir éprouvé , subi , ou du moins deviné , tout ce qu'il chante voilà, selon nous , toute la partie personnelle dans ce poème ; mais d'ailleurs nous ne croyons pas que Chénier ait fait cette idylle , qu'il ait imité le poète grec pour chercher une occasion d'exhaler ses propres soupirs. Sainte-Beuve, de son côté avait déjà donné l'exemple de ces suppositions hasardées. Pensant que l'idylle sur la « Liberté » avait été écrite pendant le séjour du poète à Londres, ou peu après ce séjour, il dit : « J'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale personnification du souvenir de Londres et de l'espèce de servitude qu'y avait subie André ; et je me suis demandé alors, s'il n'eût pas encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène? » Sainte-Beuve avait l'œil assez pénétrant pour découvrir le caractère impersonnel et l'objectivité forcée, outrée, de ces poésies , mais cette fois-ci il s'était en-
tièrement trompé. — M. Brandes toot «n eoQuùssaiit l'eireiir chronolo^que de Saioti^-BeuTe « cootinue à chercher dans cette ïdiile un fond individod d^'après le système de Sainle-BeuTe : < Si auparavant il se sentait quelquefois accahlê par sa pauvreté et par les contraintes qu*il devait subir , il n'exprimait ces sentiments qu'indirectement , par des détours, dans des poésies telles que Fidylle sur la Uherlé, Il n accordait une place dans ses vers à ses propres chagrins que de cette manière transformés. > M. Brandes généralise ici un peu trop, on ne pourrait pas répéter ses paroles trop catégoriques , trop rigoureuses qui affirment que dans cette poésie l'expression des douleurs personnelles manque absolument ; nous ne dirons pas d'une manière absolue comme le dît M. Brandes : c II ne laisse jamais percer ses souffrances particulières dans ses poésies. > Contentons-nous de signaler l'objectivité très prononcée dans ce poète lyrique qui d'ailleurs n'en est point définitivement empêché pour chanter aussi ses sentiments individuels. Cette impersonnâlité peut être obsen'ée aussi dans les poètes antiques , où elle apparaît souvent associée à un goût pour le style sententieux, et les réflexions qu'il comporte naturellement. Les réflexions abondent dans Chénier, il les recherche visiblement. Il prescrit souvent, pour soi-même comme pour ses personnages, ces indications : « Une sentence en un vers, » — « Des sentences, » — « Morale » — « Cinq ou six vers de morale, » — « Moraliser. » — Qui voudra, pourra faire un
joli bouquet d'anthologie en rénnissant ces axiomes, ces phrases générales très utiles à ceux qui aiment à orner leurs discours de citations ; Chénier s'y prête merveilleusement. Ce recueil psurrait très bien commencer avec les sentences prononcées par les enfants sages dans V Aveugle; ensuite viendrait ce que la mère du jeune malade dit sur la puissance de l'amour et sur cette idée que «c les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. ^ Lycus apprend à sa fille des choses non moins intéressantes relativement à la nostalgie et au culte qu'on doit aux indigents ; les hôtes mêmes conversent entre eux par axiomes ; le nouveau venu ne parle pas un autre langage, langage grave , pompeux , mesuré et traînant comme cela convient au style dit épique, et auquel ressemble aussi le langage des odes (voir le Jeu de Paume, qui s'étale en figures de rhétorique et s'attarde un peu trop peutêtre à cet exercice, peut-être le seul poème de Chénier où il ne sut pas devenir assez court et vif , lui qui , ailleurs sait se garder du verbiage maladroit et ennuyeux de la poésie contemporaine). Les élégies sont encore plus remplies de ces réflexions. Voyez l'élégie qui commence par « Allons , l'heure est venue... )> , où la signification , l'importance des songes nous est expliquée , suivie d'autres réflexions générales prises dans quelque Art d'aimer. Mais choisissons un exemple plus sérieux, cette belle élégie :
Tout homme a ses douleurs; mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguis eses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun, dans son ennui, £n\ie un autre humain qui se plaint conmie lui. Nul des autres mortels ne mesure les peines, Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes ; Et chacun, Tœil en pleurs, en son cœur douloureux Se dit : c Excepté moi, tout le monde est heureux. » Ds sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune. Ils changent ; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.
Les sentiments personnels ont revêtu ici la forme de maximes , du reste bien senties. C'est la philosophie mélancolique de la vie pratique ; les impressions douloureuses se sont déjà apaisées, et au lieu de crier dans ses déchirements , le poète sait déjà faire des réflexions tranquilles. Le genre de l'élégie , surtout dans sa forme antique , cultivée par le xviii® siècle, était éminemment propre à cette poésie de la douleur paisible , à ces réflexions mélancoliques et résignées.
L'élégie des Alexandrins , des Romains , comme celle de l'ancien régime en France , aimait beaucoup les comparaisons dans ces réflexions. Chénier ne les aimait pas moins. Il y a un fragment mutilé de Callimaque qui ne contient que la seconde partie d'une comparaison. «... Ainsi deviennent moins pesants les soucis de l'homme , ainsi se guérit une partie de ses maux , soit qu'il s'adresse à quelque compagnon de route, soit qu'il raconte ses peines aux brises légères qui passent pourtant sans l'entendre :» (nous citons la
â34 LA POÉSIE D'ANDRÉ GHËNIER
traduction des « Lettres critiques » où rimitation fut la première fois indiquée). Ghénier a complété cette comparaison en ajoutant que comme le sucre tempère l'amertume de Tabsinthe, « ainsi le fiel d'amour s'adoucit par la plainte. » — Une élégie de Ghénier commence avec cet adoucissement du cœur troublé : « Souffre un moment encore , tout n'est que changement ». En poursuivant la lecture de cette élégie, on est frappé de comparaisons prouvant l'assertion de la première ligne à l'aide des exemples qui sont pris dans la nature, ou plutôt dans Horace, chez qui ces comparaisons sont d'ailleurs plus naturelles, puisque son poème ne commence pas d'un ton si haut , si ému, et ne déconcerte pas par conséquent le lecteur comme le fait Ghénier. — Ailleurs des pensées de suicide se font jour : « Souvent le malheureux songe à quitter la vie. » Les lignes suivantes disent que l'espérance trompeuse retient ce malheureux désespéré ; tout le monde nourrit de l'espoir , le soldat , le laboureur ; seul le poète n'en a point. Ghénier n'a fait ici que répéter en troisième personne et sous forme d'axiome la pensée de Tibulle , qui dit que l'espérance nourrit le laboureur et cause le malheur de l'oiseau et du poisson ; cette élégie fut déjà imitée par Léonard dans les « Dernières plaintes » :
J'aurais déjà laissé la lumière ennemie Si l'espoir ne m'aidait à supporter la vie !
L'espoir nourrit le laboureur, L'espoir confie aux champs la semence féconde...
Mais le temps pourrait-il ramener dans sa course Les jeux charmants que j'ai perdus ?
n y a telle élégie où la réflexion tient tout entière dans les deux premières lignes ; tout le reste est consacré à la comparaison. Celui des ïambes qui commence par € J'ai lu qu'un batelier... > emploie cette formule pour énumérer une série de proverbes et il y est ajouté une fable de Lafontaine. — Mais les comparaisons occupent une place si étendue dans la poésie de Cbénier qu'elles méritent d'être examinées à part, d'autant plus qu'elles nous amènent à examiner un autre aspect important de son style.
Suite de Texamen du style: comparaisons métaphores, périphrases.
Les comparaisons jouent un grand rôle dans la poésie naïve d*un peuple dans les âges primitifs où l'homme, très sensible aux impressions extérieures, a la mémoire remplie des images du monde qu'il habite ; et elles jouent de même un grand rôle dans la poésie raffinée des époques décadentes, servant très bien les tendances artistiques. Homère en est plein, comme les Alexandrins et les Romains en sont pleins. Aucun des poètes modernes n'en est plus rempli que Chénier. Ses œuvres épiques en devaient être et en sont en effet comblées, et ses œuvres lyriques non pas moins. Ses notes , ses projets attestent que c'était son procédé conscient et habituel : « Orner de comparaisons » — « Belle comparaison ». — « Comparer » y sont des expressions fréquentes ; commencer une pièce par « tel que » ou encore plus par « comme », c'est un début favori de Ghénier, témoin entre autres Néère et le Chant de cygne. Il remarque souvent çà et là : « c'est ici qu'il faut traduire telle ou
telle « belle » comparaison. Dans le plan de T Amérique, comme cela convient au genre de l'épopée, il y a toute une rubrique distincte intitulée : « Comparaisons » où Ton trouve désignés et imités plusieurs passages d'Homère et de Virgile, à qui Ghénier avait déjà beaucoup emprunté dans les grandes idylles, à la façon de Théocrite, qui imitait aussi le style épique d'Homère.
Les préoccupations artistiques de Ghénier trouvaient dans ces comparaisons des moyens excellents pour se satisfaire. C'est ici surtout que l'artiste nous apparaît dans toute son indifférence à l'égard des idées et des sentiments chantés et ne s'efforçant qu'à une ornementation tout extérieure. « Cette comparaison peut s'appliquer. . . , » — « C'est un objet de cette comparaison entre mille. » Ces indications prouvent incontestablement que c'était surtout la comparaison elle-même qui l'intéressait et l'occnpait principalement, pour ne pas dire exclusivement. A la manière des poètes trop artistes, il cherchait partout et en tout des ornements qu'il pût appliquer plus tard à une occasion donnée. C'est ainsi que nous ne trouvons quelquefois dans les fragments que la première moitié d'une comparaison , le sujet à quoi la comparaison se réfère, tandis que l'objet comparé manque entièrement. Telle est entre autres l'élégie, ou plutôt le fragment d'élégie, sur le mal de mer, telle est encore cette autre où l'amant est représenté lisant une lettre dans les montagnes, élégie qui commence
par ce mot important bien souvent employé :
«[ Ainsi ». — Le fragment « souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs :» contient les deux moitiés de la comparaison, mais le premier terme de comparaison ne consiste encore qu'en cette seule ligne: «[ Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs ; d — ensuite vient le sujet détaillé en vingt lignes : il est évident que c'est l'élaboration de ce sujet qui occupe tous les soins du poète. Cette remarque est justifiée par plusieurs exemples encore ainsi sous la rubrique « Les Causes » , dans VHermès, le poète dit simplement en prose et en quelques mots qu'il perd souvent le fil, mais il le retrouve ; ensuite il continue en vers passant à l'autre terme de la comparaison, au sujet qu'il goûte et qu'il chérit bien plus que la pensée fondamentale elle-même. Il lui arrive souvent, lorsqu'il n'a pas assez de loisir, de jeter en prose sur le papier les deux termes de la comparaisoiî, mais on peut croire qu'il eût fini d'abord le sujet, et non pas l'objet de la comparaison, s'il en avait eu le temps. Dans la plupart de ces exemples que nous venons de citer, on peut trouver le « tertium comparationis » trop forcé, trop mince, ce qui marque la recherche des comparaisons à tout prix. Ce fait se répète souvent dans Chénier. Il commence une idylle avec « une légère imitation d'un sonnet de Zappi » où il est parlé du « gondolier nocturne » qui chante en « cheminant sur le liquide abîme » ; pour dire ensuite qu'il se plaît aussi à chanter et que la mer de
la vie s'adoucit pour lui par cela. — Ailleurs il peint un père heureux présentant la coupe nuptiale ec au gendre fortuné i : cette image est prise dans Pindare qui y ajoute qu'il verse de même dans ses vers un nectar pour c les vainqueurs d'Olympie et de Pytho » : Chénier ajoute (jue la chaste poésie verse de même par ses mains c l'immortelle amhroisie aux mortels que la vertu conduit » ; l'image brillante du poète grec est devenue ici une afféterie. — En glorifiant Charlotte Corday il dit qu'elle cachait ses desseins dans son cœur comme € dans le secret amassant la tempête, rit un beau ciel d'azur ]». Voilà qui est bien maniéré. — Dans le Jeu de Paume il est dit , qu'au souffle de la Liberté c soudain des campagnes s'écoulent des [soldats épars comme les neiges des montagnes ]», et que les armes des ennemis se fondent « comme aux rayons lancés du centre ardent d'un verre » : serait-il possible de trouver une comparaison plus factice, pour ne pas dire enfantine, (inspirée d'ailleurs par la prédilection de l'époque pour les sciences naturelles.) De plus, Chénier ne se contente pas ordinairement d'une seule comparaison. Dans une note il remarque, après un <l comme :» : <c cela fournit un autre emblème ». Entendez que les images'se réveillent, se provoquent les unes les autres dans son âme ou plu^ précisément dans sa mémoire; et il ne les choisit pas,. il n*en rejette aucune , mais les emploie toutes. La dédicace à Milady Cosway commence avec trois comparaisons pour dire : Madame, vous me donner des
inspirations poétiques, CTeût été trop simple , trop vulgaire pour Chénier, qui exprime cette peosée en des périphrases, et la pare encore de Fomement des comparaisons, ne se souciant pas beaucoup de ce que le tertium eomparationis Taille (juelque chose ou n'ait rien de sérieux. — Le fragment sur Versailles a toute une stance qui ne consiste qu'en trois comparaisons, ou arguments prouTant que tout chérit ce qui le sauve du danger. Un seul de ces arguments eût suffi, mais le poète aime à entasser les images. — Les poésies populaires connaissent presque toutes les jeux d'esprit de l'amant qui dit : on pourrait plutôt compter les étoiles au ciel, les poissons dans la mer, etc. etc., que ses baisers ; cette saillie naïve et plaisante se répète d'une manière factice dans une élégie à Fanny, où le poète dit que sa belle lui inspire plus de chansons que mai n'a de roses et que l'automne n'a de pampres et d'épis; — ensuite il se compare à « la nacre industrieuse ]»pour ajouter une seconde strophe, — au ver à soie , pour en faire une troisième ; et dit à la fin qu'il veut suspendi'e à son cou un collier de « perles de sa poésie. » (1) Exprimer les pensées en des images, c'est l'habitude constante de Ghénier ; elle est l'habitude des temps primitifs comme des temps ultra-rafQnés. Nourris, dit le poète à Versailles
(1) Cf. Hélas, quel miel jamais n*a laissé de dégoûts, Quelle mer n'a point de tempête. . . .
De mon pâle flambeau la clarté fugitive Aux douces chimères d'amour. . . .
Même ]e dernier chant de Chénier est plein d'images :
Au pied de l'ôchafaud j'essaye encor ma lyre. . . J'erre aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
pour descendre jusqu'aux enfers, nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance. — Notons aussi ces périphrases de la Jeune Captive :
Pour moi Paies encore a des asiles verts,
Les amours des baisers, les Muses de concerts. . . •
M. Becq de Fouquières cite dans les Lettres Critiques un roman grec, une fade histoire d'amour où la belle dit à son amant : « Ne moissonne pas l'épi avant la saison des chaleurs, le bouton de rose avant qu'il ne soit entr'ouvert, le raisin avant qu'il ne soit mûri par le soleil. » Le savant commentateur nous montre l'idylle « Arcas et Palémon » comme la pièce où ces comparaisons ont été imités par Chénier. Attends l'automne, dit Palémon, il
Saura mûrir pour toi les mielleuses liqueurs... Attends. Le jeune épi n'est point couronné d'or ; Le sang du doux mûrier ne jaillit point encor ; La fleur n'a point percé sa tunique sauvage, Le jeune oiseau n'a point encore de plumage...
N'oubJions pas d'observer à notre tour que Chénier ne . s'est pas contenté des comparaisons grecques. Il en a
ajouté d'autres, et ces comparaisons, ces images sont souvent répétées dans sa poésie. Le variante de l'élégie sur la mort de Tenfant de Fanny parle d'un « épi vert » qui ce n'a vu que le printemps », et la charmante élégie sur la jeune captive, pour dire : « je ne veux pas mourir si jeune, » exprime cette pensée à l'aide de ces images préférées par le poète et relatives au pampre, au printemps à la fleur qui n'a vu que le matin (comme dans Racine), en y ajoutant l'oiseau échappé au piège et le banquet de la vie dont parlent Parny et Gilbert. Ces images se retrouvent même dans les fragments de l'Art d'aimer. — Là même où l'on croirait entendre l'homme, c'est l'artiste qui se plaît dans des images ; Ghénier, même lorsqu'il est sincèrement ému, ne sait pas s'exprimer avec une simplicité dépourvue de tout élément décoratif. Lisez par exemple le quatrain suivant qui semblerait n'être qu'un soupir du cœur débordant :
Je vis. Je souffre encor ; battu de cent naufrages, ïremblant j'affronte encore la mer et les orages, Quand je n'ai qu'à vouloir pour atteindre le port ! Lâche ! aime donc la vie, ou n'attends pas la mort!
Voilà la chose la plus simple, la plus « intime » que Ghénier ait écrite.
Il y a une sorte de comparaison plus courte , [breviçr similitudol dont parle Quintilien ; ce sont les métaphores, dont fourmille le style de Ghénier, notamment celui de ses poésies, car dans ses œuvres en prose la métaphore <r se montre rarement » comme l'avait
remarqué déjà Saînte-BenTe. On retrouTe cette figure à chaque Ters, ce qui accuse bien |4us Tartifice d'ornementation du styliste que la fraîcheur d'une imagination YiYe. Dans les flancs des canons c gros de salpêtre, mugit le tonnerre > ; c le tonnerre laisse régner le crime > ; ces deux exemples sont pris des odes, qui sont remplies jusqu'à satiété de cette figure. Il y est parlé d'un c fer Tengeur >, de la flèche c d'un fiel vertueux humectée », des c poignards vertueux » qui attendent d'être c réveillés » ; comme dans les ïambes il est parlé encore des c murs effrayés, » de c l'inépuisable flanc » d'un carquois, du sceptre d'airain (de )a tyrannie). — Mais les fortesémotions ne sont pas nécessaires au poète pour qu'il se serve de métaphores, témoins les idylles et les élégies où on les remarqué à chaque ligne : clef vigilante, c lieu éclatant et trompeur, vaine cité » (Paris) € plume indolente, bancs religieux », et voici un vers très curieux relatif à Camille : c Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi. i — L'expression des € sables brûlants», qui se retrouve aussi dans Bertin, est appliquée chez notre poète dans un sens figuré pour signaler sa maladie, son mal chronique. Nous passons sous silence les personnifications très familières aujourd'hui à la poésie, comme elles Tétaient déjà à la poésie antique d'où Ghénier les avait tirées, telles que : porte ingrate, maison cruelle, seuil inexorable, nid sans pitié etc. ; nous ne faisons de même que rapidement mentionner les ornementations intercalées dans la traduction de l'Odyssée :
« Sourit mais d'un sourire amer et meurtrier, — La flèche docile à l'arc vengeur — Verse à ses pieds au carquois fatal tous les traits confiés. » — Ce qui nous surprend dans la plupart de ces métaphores et métomymies, c'est un penchant invincible aux abstractions, /penchant inné d'ailleurs à la poésie française dont le / style n'a jamais été assez sensitif . Si nous lisons des expressions que voici : « l'oisive rêverie au suave délire, les ombrages n'ont plus d'aimables rêveries, deuil solitaire» etc., nous les trouvons un peu hardies, mais belles et très expressives. Au contraire on peut bien être choqué en lisant des expressions comme cellesci : « peuple fécond en outrages, — la fuite (d'un fleuve) et féconde et plaintive (quelle association d'épithètes !) — d'un ciel ami l'indulgence féconde, si de quelque entretien Tinsidieux détour voulait lui déguiser quelque amorce d'amour, — si de leurs soins pressants la douce impatience n'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense (remarquer l'antithèse des épithètes, dont nous parlerons plus tard), — loin du superbe ennui que l'éclat environne — l'opulent passage de la fortune viendra enrichir mon réveil — de son corps souffrant les débiles langueurs d'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs — un silence tranquille ne montrera qu'au ciel notre asile écarté » etc. etc. — Tous les idiotismes d'une langue, surtout d'une poésie étrangère ne sont pas tous faits pour pouvoir être traduits dans une autre langue, mais même en tenant compte de la différence qui existe
toujours entre les caractères des esprits des peuples, des races dififérentes, nous ne nous trompons pas peut-être beaucoup en disant que dans la plupart des expressions citées plus haut il y a un recherche trop prononcée, même maniérée , des abstractions dont l'abondance est si grande que la virtuosité artistique seule peut l'expliquer.
Il est vrai que là où Ghénier s'élève, cette tournure de son style, comme toutes les autres, sert très bien son pathétique, elle devient sublime comme dans ce passage assez abstrait d'ailleurs :
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié Font digne de regrets l'habitacle des hommes ?
Il faut avouer néanmoins que ce penchant fait souvent oublier à Ghénier dans les métaphores Ja signication originelle des images. On nous répondra que l'on oublie cela aussi bien dans la prose même de la vie quotidienne. Il est vrai; néanmoins un poète ne doit pas se laisser ainsi entraîner à accumuler tant d'images disparates qu'à la fin son style figuré tombe quelquefois presque dans le pur galimathias. « Gomun poison livide, l'invinsible dent du chagrin etc. » lit-on même dans le chant du cygne du poète. — Il aime beaucoup les personnifications à la manière antique de cette espèce : Raison, fille du Temps, — Enthousiasme errant, fils de la belle Nuit, etc., —
mais est-il permis de les appliquer de la manière suivante : a: Qu'une fleur éternelle, fille d'une âme pure, en ses traits étincelle :^^ — Endormir le poison ennemi dans ses flancs, cette expression est la plus hardie possible, mais elle est naturelle et juste, elle est belle ; — nous ne pourrions qualifier de même celle-ci : avoir les regards remplis de miel et en être enivré. Le xvii® siècle même avait beaucoup aimé les mièvreries de cette sorte : «haleine de roseaux soupirs embaumés, — une bouche où la rose, où le baiser respire, peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire, — mêler aux roses de la jeunesse les roses de la I pudeur, unir le cyprès à la rose » (c'est du Lafontaine) ^' ' etc. Mais est-ce une raison pour excuser Chénier lorsqu'il dit : « sur sa lèvre de rose cueillir la douce fleur d'une haleine embaumée» ? — « Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux sur le front des époux de la fortune » dit-il aux Muses, et notre lecteur devra bien relire encore une fois ces phrases avant de les comprendre. Il dit quelque part : « l'haleine enflammée du Sirius de ta beauté vermeille a fatigué la fleur D ce qui est joli, quoique, ce nous semble, un peu précieux ; mais quand il écrit en employant la même métaphore : « fatiguerles habits de vaines richesses » il nous étonne. Il ne sait pas être simple, même en traduisant, en imitant les anciens, comme nous l'avons vu à propos de l'Odyssée ; il faut avouer que les contemporains sont quelquefois bien plus simples dans leurs traductions. Ainsi Léonard^ en imitant Bien, dit
simplement : « Ma jeune maîtresse m'attend » tandis que Chénier écrit : « Je vais trouver des ardeurs mutuelles. j> Nous voilà en plein mauvais goût des périphrases !
La simplicité nue n'est pas le domaine de Chénier, aussi bien quant à Tesprit de sa poésie que quant à son style. Dans un fragment de VArt d'aimer il se prescrivait de peindre « les grossières amours des premiers âges avec « Tobscène nudité d'un style grossier ». Nous avons dit que Chénier, quoique cela lui soit arrivé très rarement, ne savait pas se garder toujours de l'obscène ; mais, même là ou il devient trop grossier, trop réaliste, il ne sait pas devenir simple ; il faut lire l'élégie où le vomissement provoqué par le mal de mer est décrit : a: la nausée amère soulève sa poitrine et sa bouche à longs flots inonde les tapis » ; — il faut lire surtout les ïambes , si Ton est tenté de confondre l'idée du réalisme avec l'idée de la i simplicité, — et Ton verra ce qui les sépare. En lisant la traduction de l'Odyssée on est surpris de voir que Chénier parle du mourant dont la bouche, les traits c en long et noirs torrents jaillissent ; tout est souillé de sang » lorsque le mourant renverse la table, les bancs : mais il faut comparer Homère qui parle d'un noir torrent qui jaillit du nez et qui nous fait voir les mets et le vin renversés salissant tout. Chénier n'entre pas dans ces détails trop réalistes pour lui. — « Pourquoi ne pas exprimer la messe dite dans l'Eglise », se demande Chénier dans V Amérique^ Nous allons
voir qu'il sait tout exprimer, quoique les expressions comme « bal bruyant, buffet, drap, portier » etc. soient exceptionnelles chez lui ; il possède en virtuose Tart précieux renouvelé et outré par le xviii® siècle, d'exprimer « très poétiquement » — c'est sa propre expression — tout ce qui se présente à sa plume, fûtil banal ou trivial même. Ayant noté un usage antique, il ajoute : « On peut aussi , d'après cet usage, composer des expressions métaphoriques , — on peut combiner d'après cela des expressions neuves. » Cette note nous révèle incontestestablement que Ghénier s'efforça à des périphrases, et à des périphrases neuves. C'est ainsi, en voulant parler de la sueur, exprimée simplement dans une élégie à Fanny, et nommée ailleurs « flots de vapeur », qu'il remarque : « Pour la sueur qui coule sur son visage, on peut voir comment Sapho a exprimé la même chose » ; c'est ainsi qu'il remarque ailleurs : « On peut appeler les eaux de senteur une rosés d'oeillets, une rosée de jasmins. 7> On peut construire à Taide des poésies de Chénier tout un petit dictionnaire précieux pour l'expression élégante des idées les plus prosaïques. Voici pour les nourritures et les breuvages. Le lait et le fromage :
Le lait, enfants des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, En un globe fondant, sous ses mains épaissi En disque savoureux à la longue durci. . . .
Virgile n'est pas si précieux lorsque son Tityre in- \âtant Mélibée au souper parle de « pressi copia lactisyy , Le sucre est « le suc que d'Amérique enfantent les roseaux. » Prendre du café ou du chocolat, cela s'appelle dans Chénier :
.... Dans ces coupes dont Sèvre, émule de la Chine
Façonne et fait briller la pâte blanche et fine,
Les glands dont l'Yémen recueille la moisson
Mêlent aux flots de lait leur amère boisson ;
Ou du noir cacao la liqueur onctueuse
Teint sa bouche et ses lis d'un empreinte écumeuse. . .
A-ton eu le droit de tant se moquer du pauvre Delille chantant :
La fève de Moka, la feuille de Canton, Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon. . . Bientôt le thé doré jaunit l'eau qui bouillonne, Ou des grains du Levant je goûte le parfum.
Le sel est « le sel , fils de la terre y> ou de « l'eau des mers » ; le vin est chez Pindare la rosée bouillonnante de la vigne ; Chénier se garde d'omettre cette périphrase, il ajoute même que cette rosée est odorante, et dit, d'un tour plus hardi : « la vigne bouillonne en rosée odorante » ; la quinine est « des bois américains Técorce bienfaisante. » — Voici maintenant d'autres objets non moins communs et non moins banaux. Au lieu du lit, d'ailleurs souvent nommé par son nom, il est parlé aussi de « plume, soie et plume, -plume indolente » ; faire le lit s'exprime par « amon- / celer la [plume », comme peigner par « assembler /
les nœuds des cheveux. » (Cf. Racine, Phèdre). La couverture du lit , comme chez les contemporains de Chénier , est un « tissu , ou même , avec le mot grec « tapis ». Une robe de soie est de ::» « ces habits radieux que déploie au Cathay le ver in- ^ dustrieux. y> Un poêle de poterie est « une luisante argile aux flancs colorés. » Le Jeune Malade, tout en délirant, emploie cette circonlocution : « la haie élevée en rempart ». La voiture est remplacée par « axe », d'après Virgile : « Cela est moins trivial », dit Chénier. Il ennoblit souvent ses expressions prosaïque par des épithètes :
Je puis même) en tournant la meule nourricière Broyer le pur froment en farine légère.
M. Becq de Fouquières raille le pauvre Bertin dont les nymphes dans les Elysées ce forment des pas divers », mais, est-ce que les « nymphes bocagëres » de Chénier ne <c forment » pas aussi « les pas de leurs danses légères » ? Les patriarches sont m ces pères des humains dont le nom aux autels remplit nos fastes saints. » L'épée est exprimée par « les pointes d'airain ; » le boulet, ce projectile peu classique, est un (a plomb que l'airain vomit avec la flamme. » La salle du jeu de paume s'appelle a: un ample manoir
Où le réseau noueux, en élastique égide,
Armé d'un bras souple et nerveux Repoussant la baUe rapide,
Exerçait la jeunesse en de robustes jeux.
Des a: barques, faux tissus de planches fugitives y> se trouvent dans les ïambes. Le ciel devient dans V Hermès « la ceinture d'azur sur le globe étendue. » La cloche est, comme chez les contemporains de Ghenier « Tairain ». Les mouches s'appellent : « les insectes volants dont les ailes bruyantes aiment à se poser sur les lèvres dormantes. » Un portier est quelquefois pour Chénier un portier , mais ailleurs c'est « le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire. y> Et savez- vous ce que c'est pour lui qu'un joueur d'orgue ? « Un vagabond Orphée faisant résonner la voix du vent mélodieux. » — Et y a-t-il quelque chose de plus artificiel que :
A Colomb pour le nord révélant son amour, L'aimant nous a conduit où va finir le jour. . . .
On est souvent surpris par des énigmes de géographie. Lorsqu'on lit que Camille s'amuse dans cette ville « où du Rhône indompté TArve trouble et fangeux vient grossir et souiller le cristal orageux » ; vite la carte géographique pour nous, étrangers qui ne connaissons pas suffisamment la carte de la France et de ses environs. Nous prions nos lecteurs de lire le fragment d'élégie composée à Rouen ; sans la note de l'éditeur, l'étranger serait bien gêné en voulant démêler l'énigme des périphrases. Nous les prions de lire dans l'épitre à Lebrun la description ou plutôt la topographie du Louvre et de Passy. Comparé à ces rébus ^ c'est un passage très clair, très intelligible que celui
de VHymne aux Suisses où le Panthéon est désigné comme « la voûte sacrée où la gloire donne un tombeau. » — Nous n'avons pas droit de mentionner ici Fénigme d'histoire dans la Jeune Locrienne , pièce d'un sujet grec ou grécisé, laquelle parle d'un « sectateur zélé du muet de Samos qu'admire Métaponte. » — Les saisons sont marquées à l'aide des métaphores usées de la poésie descriptive de l'époque. Le printemps : ce Quand Phœbus que l'hiver chasse de vos remparts, va de loin vous jeter quelques faibles regards. » Le commencement de l'automne : « L'humide départ des sinistres Pléiades. » L'été : « Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites, et des nuits à leur tour usurpaient les limites. » — « Deux ans seront passés, cette pensée se traduit ainsi à l'aide d'un lieu commun traditionnel : « Le soleil aura passé deux fois dans les douze palais où résident les mois. » Le chant du cygne du Ghénier est bien ému, d'une émotion bien vraie , bien naturelle ; voyons cependant de quelle façon il exprime cette pensée : « avant une heure je mourrai »
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.
Sans doute la dernière ligne consiste en une métaphore aussi hardie que belle ; mais quant aux autres vers on ne laisse pas de remarquer que le
mauvais goût des périphrases artificielles était si fort dans Ghénier qu'il ne pouvait pas s'en dépouiller même à la fin de sa vie. On voit aussi que ce style en périphrases n'est pas un style antique , mais il est' celui du XVIII® siècle ; tout fût-il antique dans Ghénier, ces circonlocutions précieuses suffiraient à altérer son classicisme.
Finissons cette revue en montrant de quelle manière Ghénier paraphrase le style des écrivains contemporains eux-mêmes. Rousseau dans la Nouvelle Héloïse glorifiait les héros de la liberté, les Gâtons et les Brutus , s'écrie : « Tes fiers admirateurs ne pensaient pas qu'un jour dans le coin poudreux d'un collège , de vils rhéteurs prouveraient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au crime heureux l'hommage de la vertu dans les fers. » — Ghénier avait imité cette page dans ces vers, adressant une apostrophe aux mêmes héros :
Pensiez-vous que jamais, plein d'orgueil et gloire,
Au milieu des respects d'un stupide auditoire,
Dans un poudreux gymnase au mensonge immolé,
Un rhéteur imbécile et d'ignorance enflé.
Sur la foi d'un sophiste, élève de Carthage,
Dût prouver que vos cœurs n'eurent qu'un vain courage,
Et qu'une vertu vaine, et que ce prix si doux
De s'immoler pour elle était vain comme vous ;
Vous dévouer aux feux où le crime s'expie ;
Vous prodiguer les noms et de lâche et d'impie,
Pour n'avoir pas voulu montrer à l'univers
Aux pieds du crime heureux la vertu dans les fers?...
Suite de Texamen du style : Virtuosité dans la peinture.
Dans ce que nous avons examiné jusqu'ici, dans
les comparaisons et les périphrases on pouvait observer
une tendance prononcée à la virtuosité descriptive.
Ghénier, ayant vécu parmi des sculpteurs et des
peintres dont il exerçait lui-même les arts, transporta
; volontiers ses prédilections pour les beaux-arts dans
> la poésie même , dans la principale occupation de sa
j vie. Ses notes abondent en indications qui prouvent
son penchant irrésistible à peindre, mot excessi-
I vement fréquent chez lui : « Peindre une procession,
/ — je voudrais peindre , — peindre les différents
déluges, — peindre quelque part d'une manière
intéressante, — peindre noblement, etc. » Une autre
expression fréquente et équivalente est le mot décrire,
description : « Magnifique description de toutes les
espèces animales et végétales, — parler des divinités
J)abyloniennes et de leurs fêtes impudiques, et les bien
décrire, — description délicieuse des jardins la nuit,
etc. » Les notes de la Suzanne fourmillent de ces
indications, ces expressions s'y répètent à chaque ligne. Tout cela atteste déjà suffisamment que Ghénier faisait plus que saisir les occasions qui se présentaient fortuitement à sa virtuosité descriptive, il les cherchait exprès et à tout prix. Les exquisses en prose contiennent ces indications raccourcies dont nous avons parlé déjà : « Vois-tu ceciy vois-tu cela ? Je ferai ceci et cela. Prends ceci, prends cela ; » l'emploi de ce pronom démonstratif est dû ici à ce que le poète qui n'avait pas cette fois le temps de détailler, se réservait pour plus tard de peindre les choses minutieuses ou, comme il se prescrit quelque part <3c très poétiquement^, c'est-à-dire avec toute la force de sa virtuosité. Il est intéressant de remarquer que Ghénier voulait être peintre même dans ses drames ; il dit dans 'une note de l'Amérique relativement au sujet de la Bataille d'Arminius qu'il ne sait c rien de plus épique nulle part :» ; et en effet même dans cette tragédie il veut être épique et descriptif ; ses personnages même ^ font des descriptions, une peinture poétique de leur triomphe : les chefs des barbares enchaînés , le char, les basreliefs en bronze, etc. y> Dans toutes ces descriptions un style nouveau , un art déjà un peu réaliste, du moins serrant de plus près la réalité va apparaître; style qui surpasse déjà le xviii« siècle et dont le procédé fut très justement défini déjà par Sainte- Beuve. Ce procédé consiste à « employer le mot^ propre et pittoresque , au lieu du mot vaguement abstrait, métaphysique et sentimental; ainsi par
exemple au lieu de ciel en courroux mettre ciel noir et brumeux , préférer aux doigts délicats les doigts blancs et longs etc. (i) > Mais cette question mérite que nous entrions mieux dans les détails , d'autant que Chénier lui-même distingue deux manières de peindre, l'une antique, l'autre romantique. Examinons distinctement les deux genres de l'art de peindre dans sa poésie.
, < Peindre d'une manière antique > qu'est-ce que , cela veut dire ? Le caractère saillant de la poésie antique, de la poésie classique , est la plasticité. Le poète antique cherche, en tout, le côté plastique avec les yeux d'un sculpteur inconscient. Les poètes de l'âge primitif étaient tellement frappés encore des phénomènes du monde physique que leur imagination en était constamment occupée ; ce culte des formes fut continué, ennoblis par les poètes qui vivaient à la grande époque de la sculpture; il fut raffiné enfin par les poètes décadents et artistes. Cette tendance à la plasticité se montre déjà dans les métaphores de Chénier : « voix ailée, mourante paupière , porte endormie, dormantes eaux, les ondes languissantes des veines stagnantes, Tennui ou la paix taciturne , mille spectres offerts pour ébranler ta foi , mille chars élégants promènent les Amours » à Paris, dit le poète
(1) Il est curieux de remarquer que M. Brandes est tellement convaincu de la justesse de ses affirmations, qu*il se les approprie parfaitement ; il répète mot à mot Sainte- Beuve sans daigner citer son nom.
qui s'eflorce à parler par images. La plupart de ces expressions figurées pourraient être rappelées ici comme les preuves de la plasticité de Ghénier. Il pleure la jeune Tarentine morte au moment d'être mariée, ou, comme il le dit : avant qu'elle eût été amenée chez son amant, revêtue de sa robe d'hyménée, et que l'or autour de ses bras eût « serré des nœuds », que les parfums eussent coulé sur ses cheveux. Fanny nous est représentée tantôt faisant la charité, c'està-dire présentant aux malheureux « des sucs salutaires ou pressant d'un lin pur leurs membres douloureux » , tantôt dans sa douleur maternelle , comme une autre Niobé pressant contre son sein d'une m inquiète et palpitante main » la fille qu'elle voit « pâlir et chanceler , frappée entre ses bras. » Le ciel m'a écouté : cette pensée se traduit dans Chénier par la périphrase suivante :
Le ciel a daigné d'un regard amoureux Accueillir ma prière et sourire à mes vœux.
Lycus dit à son hôte dans le même langage :
Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique^ Sur de molles toisons en un calme sommeil, Tu peux ici, dans l'ombre attendre le réveil.
Voilà des détails très heureux puisque un poète doit avoir avant tout l'imagination matérielle , sensuelle, c'est-à-dire attachée à l'extérieur des choses. Il ne serait pas facile de trouver une expression plus
25B LA POÉSIE D'ÂNORÉ CHËNIER
plastiipie pour cette idée: la nuit tombe, que le passage suivant de la Suzanne : (n la nuit tranquille commence de s'asseoir sur les tours de la ville , i» ni une métaphore plus saisissante en ce genre que « les gardes hérissés de fer > dans le Jeu de paume. Cette métaphore rappelle cette autre : € gît le cadavre épars d'une ville, > imitée d'une lettre de Sulpicius à Gicéron (cette imitation a été remarquée aussi par M. Becq de Fouquières) : ^ .,xum uno loco tôt oppidum cadavera projecta jaceant. ]» — En examinant un peu plus en détail ce côté essentiel de Fart de Chénier, ce qui saute aux yeux avant tout , c'est la prédilection des attitudes, e: Les anciens , dit une note, regardaient la danse non seulement comme l'art de faire des pas gracieux, mais encore de toutes les attitudes du corps et surtout des bras, i» — N'oublions pas non plus de mentionner ce fragment décrivant la fête arrangée pour la victoire de Thésée et représentant les viei^^ .autour d'Ariadne errant € en des détours légers :» :
... leurs pas tortueux d*un confus labyrinthe Feignent de parcourir la ténébreuse enceinte.
On le voit , c'est une espèce de ballet exécuté pour la gloire du jeune héros. £t ailleurs on trouve cette indication : o: ... et d'autres attitudes qu'il faut tirer des marbres , des pierres et des peintures antiques. » Les aveux justifient la supposition que les attitudes plastiques ont été inspirées à Chénier par la poésie
antique , par l'antiquité classique. Sa prédilection l'avait amené peut-être à des excès. Il a une attitude spéciale pour les divers états de l'âme ; en voici une petite statistique. Mettre quelqu'un en colère : c froncer le sourcil » de quelqu'un; une jeune fille doit pleurer sa mère « s'arrètant à pas lents , en longs cheveux épars, seule, sur un tombeau, pensive et inanimée »; une jeune épouse son époux : « échevelée , tout en pleurs , assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, Taiitresur ses yeux »; comme le poète lui-même en rêvant reste c taciturne, son front appuyé sur sa main > jusqu'à ce qu'il se lève pour a: s'agiter à pas tumultueux. :» Le silence étonné et attentif: « Tous, l'œil étonné, se taisent pour l'entendre ; » examiner quelqu'un : ouvrir un «c œil avide "» et Tenvisager longtemps ; on reste € de surprise immobile ]» ; et voici la « belle coupable :d lorsqu'elle demande pardon :
Ah! si tu la voyais, cette belle coupable
Rougir et s'accuser et se justifier,
Sans implorer sa grâce et sans s'humilier ;
Pourtant dé l'obtenir doucement inquiète,
Et les cheveux épars, immobile, muette ;
Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon...
De même une autre fois elle se vante avec « sa voix et son front, de lui avoir fait affront. :s> Suzanne écoutant les saintes histoires , lues par son esclave, les « écoute en silence, les yeux au ciel » ; le poète aime à présenter cette figure dans des attitudes
muettes : calomniée , elle « baisse la tête et ne verse point de larmes > ; lorsque les vieillards séducteurs demandent à lui parler seuls : <r sans répondre, elle fait signe à son esclave de la laisser » ; à leurs paroles c elle reste immobile , les yeux baissés et sans rien dire >; en écoutant leurs paroles c elle ne dit rien et reste immobile i; ensuite aux menaces, « elle tremble, lève la téf e , ses yeux se fixent au ciel^ elle se lève et muette passe dans un autre appartement :» ; accusée elle se contente de tourner la tète vers les vieillards et de les r^arder ». Mais nen n'est comparable à ce bel endroit de TEsclave sur le père désespéré :
Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière.
Un sombre ennui t'opprime et dévore ton sein. Sur ton siège de hêtre, ouvrage de ma main, Sourd à tes serviteurs, à tes amis eux-mêmes , Le firont baissé, Tœil sec et le visage blême. Tout le jour en silence, à ton fioyer assis, Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils.
Il y a un fragment qui ne consiste qu'en une seule attitude, une espèce d'esquisse comme il y en a dans les albums des peintres : « Il s'avance muet , le front baissé, le cœur gros de vengeance. » — Ghénier voulait « peindre THyménée conduisant une jeune fille y> honteuse, c'est-à-dire aux « beaux yeux baissés vers la terre sous leur paupière noire et longue ^e» ; ailleurs Tidée d'avois honte se traduit par « rougir et baisser les yeux. J> Dans les jeux ou ailleurs, dit une note, on examine , « le cou tendu, l'œil fixe celui qui... et quand il en est au plus difficile , on sue pour lui, on
n'ose respirer, comme si on avait peur de le troubler de si loin ; et si quelqu'un tousse ou fait quelque bruit y on lui fait signe brusquement de se taire. ^ Dans la traduction de l'Odyssée se trouvent ces deux vers dont Chénier avait embelli Homère :
Se tait, baisse les yeux, et sous un front paisible, Lui garde dans son cœur sa réponse terrible...
Et aussi ces deux autres :
Ulysse, sur eux tous roulant avec fureur Un regard enflammé d'une sanglante joie.
Présenter Tattitude, cette tendance se montre quelquefois d'une manière désagréable dans Chénier pour tous ceux qui cherchent en un poète l'interprète ému des idées et des sentiments, et aiment moins trouver en lui un artiste trop préoccupé des tours de virtuosité. Le poète en disant que la mère du jeune malade sort pour aller chercher la belle adorée, nous fait remarquer « la démarche de crainte et d'âge chancelante. » Cela est beau, puisque c'est caractéristique et non pas superflu ; mais si nous lisons cette indication dans Suzanne : <l Description de sa démarche et de sa contenance, » on ne peut manquer d'apercevoir que le poète s'efforce partout à faire briller sa virtuosité descriptive. — Le Mendiant voulant dire qu'il sait aussi labourer, s'exprime ainsi : « Sous les feux du jour , courbé vers le sillon, presser deux forts taureaux du piquant aiguillon, n L'Automne
est ainsi représenté: « son épaule pliait sous une outre vineuse y>. Cette ligne est jetée seule sur le papier comme une ébauche, un croquis d*un peintre dessiné en toute hâte dans son carnet. Le poète seul € sur sa couche déserte y> écoute pendant la nuit un joueur d'orgue , ou comme nous lisons : « les doux sons d'un clavier barbaresque aux nocturnes chansons, » voici ce joueur d'orgue :
Dans ses pipeaux d'airain, charge utile et sonore, Un vagabond Orphée, incliné sous le poids, Du vent mélodieux fait résonner la voix...
La ce Chanson des yeux :!> imitée de Shakspeare, mais rappelant aussi le Baiser de Léonard , marque de même la poursuite des attitudes ; Shakspeare parle de l'heure où « the heavenly harness'd team begins bis golden progressin the cast ». Cbénier omettant cette image d'une fantaisie très riche, dit simplement : ce où Phœbus va renaître, 2> mais en traduisant les paroles € And rest Your gentle bead upon her lap » par : a: sur mes genoux viens reposer ta tête, d il y ajoute encore : « Les yeux levés éur moi , tu resteras muet^ y> il eût été mieux de se tenir à l'original et de traduire la ligne : « And sbe will.... on Your eyelids.... » ce qui convient bien plus au dessein de la bien aimée qui veut faire endormir son amant que l'attitude d'attention amoureuse intercalée par Chénier. — On se tromperait si Ton attribuait cette plasticité à une sorte d'imagination
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physique, telle que celle qu'a Flaubert par exemple parmi les romanciers modernes ; non, ce n'est qu'une virtuosité , un effort artistique souvent trop voulu qui ne néglige pas de peindre l'extérieur physique, la contenance, même en parlant d'animaux. Ainsi dans le fragment sur Diane, imité de Callimaque, le chien de la déesse qui dort est représenté « l'œil sur elle attaché, muet, l'oreille droite, attendant son réveil. »
— A côté de ces attitudes, la draperie des vêtements occupe beaucoup Chénier. « Il faut peindre des jeunes filles , propose une note , marchant vers la statue d'un dieu , tenant d'une main, sur leur tête, une corbeille de fleurs, et de Tautre les pans de leur robe ». Cette attitude et cette draperie sont tirées des bas-reliefs antiques bien connus. Une autre note prescrit : ce Représenter une jeune fille qui soulève sa robe jusqu'aux genoux pour entrer dans l'eau ». Cela rappelle l'Ariadne de Catulle levant sa robe jusqu'aux genoux quand elle entre dans la mer pour suivre son amant; mais rappelle aussi une idylle de Gessner que Chénier avait en effet l'intention d'imiter : « Rendre , écrit-il, cette peinture de Gessner , d'une fille qui, au bord de l'eau , mollement inclinée , retient d'une main les plis de sa robe , et de l'autre , se lave le visage , et attend que l'eau soit calme, se regarde et rit de se voir si jolie, d
— Ovide représentant Europe enlevée, décrit sa robe qui flotte aux sévices du vent ; cette draperie , imitée de la poésie alexandrine, fut chère aussi à la peinture
de Pompéî ; c'est la draperie même d'Europe dans Chénier : « dont le vent fait flotter l'écharpe obéissante » ou , dans une autre yariation : c l'autre maintient sa robe flottante. » — C'est de même que Diane est représentée c pressant d'un taureau le flanc large et docile, retenant son écharpe mobile » ou c en longue tunique , une torcbe à la main, d*un cerf aux cornes d'or dirigeant le frein. » — C'est ainsi que nous lisons dans Amymone : « Son écharpe à longs plis . serpente dans les airs ; 9 que Lydé dit : c Mon écharpe de lin que je ferai flotter ; :» que le vent qui fait frémir l'onde dans le Jeune Malade , agite sur le sein des vierges « les replis de leur robe de lin. » C'est ici qu'il faut ranger encore cette brillante description de l'amazone : (c debout sur son char elle élève sa tète divine, ses cheveux sont relevés n^ligemment et flottent derrière elle sous un casque couvert de plumes agiles y> :
Sous la dent de l'acier aux pointes lumineuses, Joignant d'un velours noir les bandes sinueuses, Un camée éclatant, sur l'argile d'azur Presse contre son flanc le basin frais et pur. Sa robe au gré du vent derrière elle flottante, En replis ondoyants mollement frémissante.
S'insinue, et la presse, et laisse voir aux yeux De ses genoux charmants les contours gracieux...
L'expression métaphorique de la Jeune Tarentine ce traîner un long deuil , d expression aussi plastique que pittoresque ne doit pas être oubliée ici non plus.
Le visage des personnages ne devait pas moins
intéresser Chénier. On a remarqué que le xyii<^ siède^ de par son cartésianisme, n'aimait pas le portrait concret : « Il qualifiait la beauté, dit M. Krantz, mais ne la déterminait point. » Chénier abonde de ces traits concrets et « déterminants » (non inconnus d'ailleurs même au poète du Tartuffe ni à celui du Paysan du Danube,) Quoique dans la peinture du visage ce soient naturellement les traits pittoresques qui prédominent , on peut y trouver néanmoins des choses intéressantes au point de vue de la plasticité, tels que : e: Sourcils hideux :s> , « les plis malicieux d'un nez railleur et fin» etc. — L'état de l'âme, lecaVactère nous sont représentés à l'aide de la peinture du visage : « Pâle berger aux yeux mouvants, à la voix tendre, » répond une belle à un malheureux soupirant. En nous racontant les dernières plaintes de Néère le poète ne se contente pas de dire : voilà ce que la malheureuse soupirait ; mais il nous fait remarquer sa douce voix , ses yeux mourants, son visage pâle. Le pythagoricien de la Jeune Locrienne assis muet à la table des courtisanes , lorsqu'il se lève pour confondre la fille, nous est représenté comme ol maigre , pâle , pensif, pieds nus, la barbe noire ». Dans le Jeune Malade le poète au lieu d'expliquer la péripétie heureuse, fait entrer dans la chambre du malade le vieillard ce le sourire à la ) bouche», la jeune fille « rouge et le front baissé, je- , tant sur le lit un coup d'œil.» — Qui plus est, Chénier a l'habitude de personnifier des idées abstraites pour
les décrire d'une manière bien plastique. Ce procédé artistique est trahi par le passage suivant de la Suzanne : ce En personnifiant ainsi toutes les vertus humaines et leur donnant un visage expressif et allégorique... x> Ce procédé était trop usé déjà au temps de Chénier. Dans le Jeu de paume en parlant de la ce Nécessité inflexible et puissante , i> il cite Callimaque pour justifier cette personnification qui se retrouve d'ailleurs aussi bien dans Horace ; mais lorsqu'il dit que « ses tristes vers en deuil » sont voilés] « d'un long crêpe », il pourrait citer Bértin nommant la nuit «c de crêpe couverte » , comme lorsqu'il parle des songes sinistres oc aux ailes ténébreuses » ou d'un dieu malfaisant aux ce ailes funèbres » , il pourrait bien citer Léonard chez qui le souci a des « ailes funèbres. » — Le Figaro de Beaumarchais se moque du style allégorique de l'époque en parlant de cette façon : « L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide». Cela semblerait être la parodie du style de Chénier même écrivant : « L'envie à l'œil pervers qui d'une noire dent se mord sa lèvre empoisonnée », « l'oblique satire au perfide sourire », « la peur blême et louche », (L la bienveillance amie , au sourire ingénu », ce la simplicité chaste aux regards caressants », « la reconnaissance aux doux yeux , aux souris caressants, » « le dédain froid et silencieux devint une ardente colère » , « l'oisive et morne indifférence » etc. — La note écrite à Covent-Garden représente l'amitié ayant
un doux langage , un regard caressant et -des serrements de main. Ses satires sont écrites , d'après lui , d'une plume « au bec noir et malin » et avec un rire « à Toeil fin. » — Nous indiquons seulement le projet en prose sur la Pauvreté, la plus heureuse des allégories de Chénier. — La Solitude est de même personnifiée dans ces vers : elle m erre à pas lents. :» Thomson adresse aux riches une admonition de laisser à glaner aux pauvres sur les champs qui leur a produit tant de « full sheaf » ; souvenez- vous , dit-il, des dons du dieu « while thèse unhappy partners ofyour kind unde hover round, y ou » ; le traducteur des e: Seasons )>, Léonard, a dit encore plus simplement : « laboureurs, daigner souffrir que le pauvre accoure pour assembler en modestes faisceaux quelques épis échappés de vos gerbes. :» Chénier parle de V « Indigence timide » venant à glaner d'un pas tremblant , le regard confus. » — Il y a nombre de personnifications qui sont faites directement d'après la poésie alexandrine et romaine, et qui trahissent un arrière-goût de mythologie savante. Telle est la déesse de la Paix « aux yeux purs et sereins, les épis sur le front, les épis dans les mains, i> représentation fondée sur Tibulle et sur Spanheim qui cite dans son Callimaque des médailles (n où la paix est représentée couronnée d'épis. t> Chénier se prescrivait d'employer cette personnification « cet emblème )!> non pas dans une bucolique (il l'a employée dans l'idylle sur la Liberté) , .mais dans son
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Hermès. Il l'avait employée encore dans VAmériquey où il voulait la mettre probablement dans la bouche de quelque indigène pour peindre « l'imagination ardente et primitive d'un peuple sauvage » ; « cette paix n'est point riante, elle n'est point couronnée d'épis et de fleurs ; elle a le regard dur, la tête haute, des chaînes dans ses mains , c'est la paix de l'esclavage. » — « L'Automne est d'un front vermeil, ceint de pampres nouveaux. » — « La Vendange paraît, (indique une note) déesse aux yeux humides , à la marche vive et un peu chancelante , les flancs ceints de sarments et de pampres verts , et le front couronné de grappes odorantes, le thyrse à la main , elle danse et chante.» — La Paix est suivie de l'Espérance, la Science est suivie, dans Hermès, par le Doute, elle porte « son austère compas , la balance à la main j) ; ensuite « l'Expérience , des siècles entourée s'avance lentement. » C'est aussi un « austère compas » que porte « l'Etude aux yeux creux, au front chargé de rides. » Ce sont là des allégories savantes convenant à la poésie savante des Alexandrins , des Romains et des Français de l'ancien régime.
Chénier a quelquefois la hardiesse d'omettre les attributs dans ces allégories consacrées. Ainsi en voulant écrire un hymne au temps, il ce prescrit : « Ne point parler de sa faux ni de tous ses autres emblèmes ; tâcher d'en inventer de nouveaux. » Ces attributs , ces « emblèmes » lui fournissaient assez d'occasions pour des descriptions plastiques. Voilà pourquoi il se com-
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mande quelque part de « peindre allégoriquement y> la tragédie et la comédie. S'il les avait peintes, nous sommes sûrs qu'il les eût décrites comme il avait fait ses « jeunes » Elégies , ce « cortège antique » : « Le rire sur la bouche et les pleurs dans les yeux, les cheveux épars , se tenant par la main , de leur danse élégante égayant son chemin , promenant les éclats de leurs folles orgies , » tableau charmant , vif et élégant où Chénier rivalise victorieusement non seulement avec la poésie mais avec les beaux-arts les bas-reliefs antiques en imitant l'un de leurs sujets favoris. — Employer de jeunes femmes à de telles peintures allégoriques, c'est un trait fréquent dans Chénier : s'il parle des «se Grâces décentes , les bras entrelacés, dansantes , » nous lisons dans une note de l'Amérique : « Parler prophétiquement des treize Etats-Unis. . . Quelles sont ces treize femmes vêtues de telle manière, avec un tel visage , dansantes et se tenant par la main ^ » — Dans le projet du poème La France libre il voulait peindre la France comme 4 une femme malade , languissante , mais à travers cet état de langueur , on découvrait ce qu'elle aurait été. » — Dans l'épitre projetée à Bailly il y a encore un tableau de ce genre , plein d'une grâce mélancolique et rappelant tout ce qu'il y avait de plus beau dans la poésie et les arts allégoriques de l'antiquité : oc Mes belles années s'échappent de mes bras ; je ne les vois plus que bien loin ; bientôt je ne les verrai plus ; elles volent en se tenant par la main et me regardant
loin derrière elles ; elles vont frapper à la porte de mon tombeau, annoncer qu'on m'attende et que j'arriverai bientôt. s>
Ajoutons à ces personnifications plastiques que les objets du monde physique doivent être peints avec un soin artistique non moins minutieux par un tel poète de l'art pur. Les grandes idylles sur V Aveugle et sur le Mendiant etc. , voulant être des pastiches grecs, sont naturellement remplies d'épithètes , d'apposition de ce genre. H faut avouer qu'il n'y a pas un poète dans toutes les littératures chez qui les épithètes plastiques jouent un rôle si démesuré. En voici un exemple qui appartient aux pièces les plus artistiques de Chénier et qu'il serait bien intéressant de comparer à cet autre grand peintre des animaux, au xvii« siècle, à La Fontaine :
Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir remplis de lait trente vases d'argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart. Libre, elle lutte et fuit intraitable et rebeUe ; Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.
Chénier avait noté sur le manuscrit que c'était m vu et fait y> par lui à Catillon et écrit le lendemain à (journay , chose bien frappante puisque sans cette note on serait très disposé à croire le contraire. Sainte-Beuve remarque à propos de cette pièce: m Fidèle à l'antique , il ne l'était pas moins à la