D'ART
nature ; si , en imitant les anciens^ il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. :o Sainte-Beuve ne dit point en quoi cette pièce semble une pièce antique : elle semble telle non seulement à cause de son sujet idyllique rappelant l'Anthologie, mais aussi et surtout à cause de son style, de cette virtuosité plastique qui s'occupe du culte de la forme avec tant de complaisance , et qui fait sur un fonds très mince , un canevas insignifiant, des vers d'une exécution brillante, de charmantes broderies. Notons ici les périphrases, les épithètes de la fable de Chénier qu'il nomme (n Conte :» : a d'un bel œuf blanc le fils rauque et braillard ; troupeau nombreux , bêlant et fourré de laine ; d'un large front les tortueux rameaux protègent les taureaux ; l'agneau d'un front dur , spacieux. ji> Que cela est loin du style de Lafontaine !
L'autre manière de peindre familière à Chénier est ce qu'il nomme avec une expression employée déjà par Rousseau, et, ce que les éditeurs de Chénier oublient de remarquer , longuement expliquée déjà par Lefoumeur : <t peinture romantique 7>. Qu'est-ce qu'il entend sous le mot « romantique ? » Une autre note nous l'explique, où il s'agit d'une grotte (c qu'il faut peindre bien romantique, pittoresque y> ces deux mots soulignés expriment pour Chénier la même idée. Le pittoresque ne manque pas entièrement même dans la poésie du xvii<^ siècle, ne fallût-il
citer que l'auteur de Bérénice ; mais c'est au siècle suivant et par l'influence de Rousseau qu'il devint prédominant. Ghénier avait l'intention, dans une idylle, de faire employer des styles différents à ses personnages , à l'un e: dur et sauvage, t^ l'autre a: doux et fleuri » ; mais son langage à lui est toujours fleuri , pittoresque. On l'aperçoit dans ses métaphores : allégresse vermeille , pâle désespoir , peur blême , poison livide , ombrages verts , le cristal orageux du Rhône , noir souffle du nord , noir recruteur des ombres , etc. » Encore plus dans les périphrases. L'élévation et la richesse sont désignés par a: le diamant sur la pourpre enchaîné ; :» la vie urbaine ne favorise pas la poésie : « sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. » S'agit-il de s'enivrer de vin .et de volupté : « que le feu de ses yeux s'unisse à la vapeur des vins délicieux, d On lit même dans les ïambes des expressions comme celles-ci : « détourner le cours de l'oubli taciturne et de son onde noire. ^ Comme on pouvait le remarquer, le pittoresque s'allie souvent à la plasticité; c'est le cas surtout dans la peinture de l'extérieur physique. Gommelesalexandrins et romains, comme le xvii® siècle , c'est la couleur blonde qu'il préfère; l'Amour comme Thésée sont des blonds pour lui , comme les héros de la beauté mâle dans les romans de M. Ohnet. Euphrosyne fait le portrait suivant de la beauté féminime ;
... an Tîsape «rroadi. ée lon^ ckiewnKs domés^ Dans ooe bc»Dcbe etr<:»rte ne d:*iLble rao^ d'ircare^ Et sur de beaux yeux bkfos une paupière Dcàre
c LèTres permeilles > est ime expression coBtinuellement employée dans Cbénier qui emprunta outre cela aux poètes antiques tout œ ^'ils ont de plus raffiné. Le poète romain éaîrait jadis: «. Erubuit muUer oen lac et purpura mixta » ; Chénîer développe cette idée ainsi : c Dans la rose en feu Talbitie confondu, conune un ruisseau de lait sur la pouqire étendu. > Notons en passant que personne n'a exprimé plus souvent ni avec plus d'art en ses effets pittoresques, la rougeur qui monte au visage. — Il note et traduit quelque part cette expression de Vîi^le : < Des cheveux luisants autour des cous blancs, expression qu'il avait imitée déjà plusieurs fois : < Tor des blonds cheveux sur Talbâtre courant i ; < sur ses blonds cheveux en couronne brillante mêlant la rose blanche et la rose sanglante i, voilà le portrait d'une jeune mariée. — La beauté du corps, surtout avec des réminiscences erotiques offre à Chénier avant tout des occasions pour des luttes victorieuses : < Sur ses membres s'étend le doux réseau d'une peau diaphane ; de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur, lis, ébène, corail , roses , veines d'azur ; de ses bras, de ses flancs le transparent ivoire ; l'onde ranime l'albâtre de tes flancs 9 ; les seins sont deux ramiers blancs dont le bec est de rose. Et ici encore des périphrases : € Qu'un sein voluptueux et des lèvres
mi-closes respirent près de nous leur haleine de roses » ; s la rose pâlilsur ta bouche mourante, et«:. » (Lafontainea dit encore plus précieusement : «Bientôt le lis l'emporta sur les roses »). — Mais Chénier ne reste pas moins brillant même lorsqu'il n'est pas erotique. La Muse de sa poésie , dit-il , est assise sur une chaise d'or à la table des dieux, elle a les cheveux d'ébène , la ceinture de pourpre , une robe longue d'amiante et de soie flotte autour d'elle, « pure comme l'albâtre et d'or étincelante, » sa coupe est « un vaste diamant, » sa lyre est d'ivoire. Cette pri^digalité dans les couleurs chatoyantes rappelle Gautier, qui lui aussi prétendait être a grec :» et qui préférait ces trois choses : la pourpre , l'or et le marbre. Chénier préférait aussi la pourpre , l'or et l'albâtre ou l'ivoire. Il aimait en général toutes les couleurs brillantes , splendides, le coloris éclatant , éteint et pur jusqu'à la froideur : sa palette semble manquer de couleurs chaudes. Plusieurs de ses passages ou de ses projets pourraieat bien être regardés comme les précurseurs de la description à la Gautier , voire parnassienne. s Lorsque Suzanne voudra descendre la nuit , dans ses jardins , deux de ses femmes lui mettront aux pieds une chaussure qu'il faudra peindre, et ce sera comme des pantoufles. Mais quand elle voudra se baigner , il faudra peindre la chaussure que ses femmes lui dteront et qui ne sera point la même , et peilidri? .lussi tous ses vêtements à mesure qu'elles ' l'en déjiuuilleront. s Cette note rappelle celle-ci :
« Peindre une belle Orientale avec sa chaussure de perles :» , note qui de sa part nous fait souvenir du fameux tableau de l'un des Vanloo peint trente ans avant la naissance de Chénier et représentant une belle Orientale fermant une boucle d'or autour de sa jambe dans sa chambre de toilette. — Les vêtements jouent toujours un grand rôle chez Chénier ; il intercale souvent dans ses notes cette indication « vêtements » ce qui veut dire : peinture artistique et détaillée des vêtements , faire vibrer la virtuosité descriptive. Nous avons déjà mentionné la note qui prescrit l'imitation de la robe du Tout-Puissant chez Sannazar ; ailleurs il note cette citation du Plutarque d'Amyot : c Et entre les mains des dames ne se voyait que morions et armets , auxquelles elles attachaient (les pennaches de diverses couleurs , sayes et cottes d'armes qu'elles enrichissaient d'ouvrages. » — « Il faut peindre ce tableau-là , i> ajoute-t-il , et ne pas oublier de parler d'armures oc brodées par quelque belle. » — Dans la Suzanne, des oi tapisseries chargées de belles histoires juives » devaient couvrir les murailles. € Il faudra placer quelque part l'éventail fait de plumes de paon , » remarque une autre note. . Dans VAmérique Chénier voulait c peindre une procession, les moines de différentes couleurs, de différents habits ; les surplis , les cierges , etc. j» Même en peignant l'extérieur des animaux, il cherche des prétextes à des couleurs aveuglantes, il aime surtout l'hermine , le cygne et les colombes dont le
cou « délicat, blanc, se plie, et de la neige effacerait l'éctat. »
Chénier chante dans un de ses ïambes l'île de ■Paros comme « diamant ceint d'azur , de l'onde Egée astre éclatant. Dans le Mendiant il nous pré- Bente un bouquet antique avec prodigalité dans les splendeurs et les couleurs. En entrant nous aperce- Ivons < le lin d'Ionie » qui « pend en brillantes icourtines aux lambris d'ivoire et d'or formés » ; l'encens nous inonde de e flots vaporeux » ; nous voyons des vases d'ai^nt, d'onyx, de cristal étinceler sur les buffets et les tables, à la lueur a: des torches enflammées » tenues par des figures d'argent, des rameaux de myrte, des bouquets de fleurs amoncelés, les convives a en habits somptueux s'étendent sur les lits teints de mille couleurs. » — Il est évident que Chénier pensait que cette abondance de pittoresque iin peu criard était parfaitement dans le godt athénien ; néanmoins elle n'est pas plus antique que celle de Gautier qui pensait de même imiter l'art antique en cherchant des effets pittoresques. Cependant si notre lecteur ne voulait pas voir encore de l'impressionnisme moderne dans ce que nous avons cité jusqu'ici, nous pouvons répondre avec la manière dont Chénier peint la nature, que Virgile peignait déjà de nuances un peu modernes, mais que Chénier peignait en surp;issant et outrant même ce maître favori, tout à fait avec les tours de force des Gantiers. C'est justement !i propos de la peinture de la nature , des
« arbres et végétaux » que Chénier se prescrit d'employer a des épithètes caractéristiques et brillantes. » Remarquons en même temps que a brillant » est une des épitbètes favorites de Chénier. Dans Tidylle sur la liberté il est parlé dans quelques lignes de « la pourpre des fleurs, y> des « jaunissantes forêts y> des blés aux bords des (l prés verts :!> ; mais dans ce tableau manque encore, malgré l'entassement de ces couleurs opposées , la couleur favorite de Chénier : l'azur, mot qui se répète dans Chénier jusqu'à l'infini. Il se retrouve dans les tableaux qui nous emmènent sur le bord de l'eau pour « regarder dans le liquide azur du fleuve se peindre les coteaux , les toits et les feuillages , et la pourpre en festons couronnant les nuages d. Voilà déjà la poésie des nuages inconnue sous le ciel serein de la Grèce antique et qui inspirera si souvent plus tard les poètes romantiques avec leurs ce Soleils couchants, y>^ Les poésies de Chénier nous emmènent auprès de la source , dans (c l'antre humide et sombre où l'abeille murmure, où teints de pourpre et d'azur, des tissus précieux » sont formés. En parlant de la mignardise nous avons observé que Chénier caractérise souvent sa poésie à l'aide des tableaux éclatants pris dans la nature ; en parlant spécialement de la peinture des Alpes , nous avons remarqué qu'elle est pleine d'effets pittoresques. Nous ne voudrions pas nous répéter ici , par conséquent nous nous contentons de citer les vers suivants qui décrivent avec des tours de force la poésie universelle
de la nature. Ce n*est qu'une boutade^ qu'un caprice, mais au point de vue de l'art c'est d'autant plus hafdi« (Test la Muse, dit-il , qui domine sur toute la nature. «.
Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides RtiHiIe pour toi des vers doux, sonores, liquides, ljei$ vers s'ouvrant en foule aux regards du soleil, $onl ce peuple de fleurs au calice vermeil.
Kl les monts en torrents qui blanchissent leurs cimes Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.
On est surpris quelquefois de voir que Chénier lui-même cherchait consciemment des ce effets "» dans ses peintures y aussi bien que Gautier. C'est ce que trahit cotte indication de la Suzanne que nous regrettons beaucoup qui n'ait pas été achevée , puisque cVût été une occasion magnifique de € peindre les i^fféts de lumière naissante. » Qui a jamais peint les c\>libris de couleurs plus éclatantes que Chénier qui point leurs « riches » habits mêlés «c de tant d'or , de (H>urpi>& ï» que Ton pense « dans les airs voir nager dos rubis. > Lorsque Chénier chante les oiseaux de sa belle y il se montre un véritable ancêtre des impressionnistes d'ai\jourd'hui : il admire et envie leurs € plumes brillantes » qui « en un faisceau léger , sur la gaie ondoyante :» parent après leur mort la tête de la belle et « sur ce front charmant étendent un doux ombrage et flottent mollement. :» Marquer l'ombre même sur un visage , cela appartient spécialement à la virtuosité de la poésie moderne. C'est ici
que se présente aussi au souvenir cette périphrase du verre : (n cristal aux mobiles éclairs. » Mais la pièce où Chénier s'est surpassé lui-même dans le pittoresque impressionniste, et a atteint le dernier degré de la faculté descriptive, c'est le fragment sur la frivolité, qui vaut bien d'être cité dans toute son étendue puisque jamais la poésie française n'avait connu jusqu'alors une telle virtuosité, qu'elle ne devait pas même surpasser plus tard :
c'est la frivolité ,
Mère du vain caprice et du léger prestige.
La fantaisie ailée autour d'elle voltige.
Nymphe au corps ondoyant né de lumière et d'air, Qui, mieux que l'onde agile ou le rapide éclair, Ou la glace inquiète au soleil présentée, S'allume en un instant^ purpurine, argentée, Ou s'enflamme de rose, ou pétille d'azur.
Un vol la précipite, inégal et peu sûr.
La déesse jamais ne connut d'autre guide Les Rêves transparents, troupe vaine et fluide. D'un vol étincelant caressent ses lambris.
Auprès d'elle à toute heure elle occupe les Ris. L'un pétrit les baisers des bouches embaumées ; L'autre le jeune éclat des lèvres enflammées , L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau , En globe aérien souffle une goutte d'eau.
La reine, en cette cour, qu'anime la folie.
Va, vient, chante, se t^it, regarde, écoute, oublie, . Et, dans mille cristaux qui portent son palais. Rit de voir mille fois étinceler ses traits.
Cette allégorie rappelle quelque peu l'ode de Chaulieu sur l'Imagination , déesse dont la main « sème plus de fleurs que l'Aurore n'en fait naître
et qu'Iris n'a de couleurs ». Elle est ornée d'or , de perles , de saphir , elle a la splendeur de l'éclair, sa marche est légère ;
Devant elle la Richesse Marche avec l'Invention ; A l'entoùr volent, sans cesse,
Le Charme et la Fiction
Jamais loin de sa présence Ne sont les Ris et les Jeux. . . .
Cela semble être quelque fresque de Pompëî refaite par quelque impressionniste moderne et traduite dans « l'écriture artiste s des parnassiens ; c'est un art raviné jusqu'à la mignardise et convenable à cette mignarde poésie.
Il y a dans la virtuosité descriptive de Chéoier beaucoup d'éléments particuliers qu'il ne faut rap~ porter ni à la plasticité proprement dite ni au pittoresque , et que si l'on veut, on pourrait appeler des facultés d'impressionniste. C'est à ce don spécial que j'attribue les « épilhétes caractéristiques. » Chénier a principalement deux épithëtes de ce genre : fraiâ et humide ; épithètes préférées et employées déjà par Virgile. Elles le furent déjà par les prédécesseurs et les contemporains de Chéniet. Berlin parle de frais bocage, d'ombrages frais, d'antre frais; Chénier parle aussi de roc sombre et frais , de frais asile , de jonc» frais, de sein frais d'une roche azurée, de baiser frais , de basin frais et pur , de soufffe doux el frais caressant le matin le feuillage , de vent sonore et
frais. Dans une note il traduit — « bien ou mal, c'est ce qui reste à savoir » — « ce beau frigus opacum de Virgile » ainsi : « sous son ombre une épaisse fraîcheur. » Virgile mentionne de (c frigida flumina», Chénier parle des fleuves des Alpes lesquels <r de leurs froids berceaux viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages » ; il parle aussi de fraîches fontaines. — L'épithète humide est appliquée d'une manière encore plus frappante. Virgile nommait les Néréides humides , Chénier connaît des dieux , des Tritons humides; M«»« Deshoulières plaignait les naïades enfermées durant Thiver dans « leurs humides palais » ; Chénier chante les (a demeures humides 2> des néréides. La naïade au pied fluide a sur ses bords des fleurs qui sont les filles du Zéphyre et de la Nuit humide. Jupiter enlevant Europe est un humide ravisseur, la mer devient sous eux un humide chemin, les ondes tendent des assauts humides contre Europe. Il y a des yeux, des antres, des élysées, des graviers , des roseaux humides ; l'hiver à des ailes humides et froides ; la nymphe sortant de la mer pose une main fraîche et humide sur le front brûlant du poète ; les naïades (n brillantes » lèvent au-dessus des ondes ce limpides :» leurs tètes humides, elles ont d'humides bra.j, etc. Le départ des Pléiades est aussi humide. — Le poète se laisse tomber plutôt dans le mauvais goût réaliste de l'époque que de négliger une seule occasion pour nous faire sentir des impressions pénétrantes , ainsi il parle même de
l'humidité de la langue. — D'autres épithètes fréquentes dans Ghénier sont : pur (onde pure , comme chez Bertin se trouve « source pure » ; on lit quelque part avec une métaphore hardie aussi « foyer pur, » « calme pur et frais ») amery (l'onde amère, unda amara, est une expression qui revient sans cesse chez lui.) On trouve aussi (a feuillage amer ]!> et <( route amère » (de la vie) ; mobile, éclairs , roseaux , ruisseaux , route (mer) , pont mobiles , témoins mobiles (les fleuves) sonore (bocages sonores ou autrement bois harmonieux , argutum nemus , vent sonore — notons ici que le mot murmure ou murmurer est très fréquent dans Ghénier); transparent (peau, ivoire , naïade ) liquide^ (Berquin parle de plaine liquide, chez Ghénier il y a de la ce plaine humide, » mais associé au a: gouffre liquide y> , la Seine a un front pur et liquide , le fleuve est un liquide miroir ou un liquide abîme) — Mais tout cela parait insignifiant auprès d'autres épithètes où le poète s'efforce à un véritable impressionnisme, pris dans le sens moderne, en voulant nous faire sentir une impression non moins vive que le ferait la contemplation , l'observation directe de l'objet. Il nous explique lui-même ses tendances à traduire des sensations physiques comme immédiates. Parlant d'un sein voluptueux , de lèvres demi-closes qui respirent une haleine de fleurs, il remarque: « Voluptueux n'est pas bon. Il fallait une épithète qui peignît cette palpitation si belle qui soulève un jeune sein. Des lèvres demi-closes ne
vaut guère mieux. Malheureusement c'est presque la seule rime. Le second vers me semble heureux à cause de Vhaleine attribuée aux palpitations du sein, » — Une autre fois, imitant cette expression de Virgile « Volât vi fervidus axis » par « axe brûlant » du soleil, il ajoute : « L'épithète brûlant me semble heureuse en ce qu*elle représente Veffet que doit produire la présence du dieu du feu , et en même temps la précipitation de son voL » — Souvent il a des finesses , des délicatesses qui échappent à toute analyse et dont tout le secret consiste dans Theureuse application d'un adverbe , ainsi les naïades déposent mollement le corps de la jeune Tarentine dans le « monument » ; la « vierge champêtre » en découvrant Amour ^ saisit le bout de ses ailes dorées , d'une timide main » etc.
Chénier cherche toujours à intéresser notre faculté sensitive. Il veut nous ofifrir une poésie pleine d'objets ^sensibles. Les tempêtes , écrit-il , « rassérènent Tair, :» et il ajoute en note : ce Cette expression est belle et pittoresque ; j'ignore pourquoi elle est abandonnée. Sa nouveauté pourrait déplaire dans une petite pièce de cent vers , mais je pense qu'on peut la jeter avec succès dans un poème de douze mille vers. » (Il s'agit de V Amérique.) — C'est de même que que dans un autre fragment , parlant des malheureuses amantes changées en fleuves , il transforme — selon son habitude constante de corriger ses expressions antérieures — cette ligne : « Par la pitié
des dieux s'écoulent en fontaines, » en celle-ci : ce Par la pitié des dieux serpentent dans vos plaines », vers qui rappelle celui-ci: « La Naïade se fraye un oblique sentier, » et encore mieux ceux-ci, plus hardis :
La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux.
Une autre épithète de ce genre est « ondoyant » : « forêts ondoyantes. » On voit partout que Ghénier ne recule pas devant les métaphores les plus hardies pourvu qu'il atteigne son but. Le mot étinceler est parmi ses mots préférés, la nuit est « étincelante et sombre », Néère prédit en mourant à son amant qu'il verra son « àme vagabonde, du sein de la mer s' élevant comme un songe , étinceler dans l'air. » Dans le dernier ïambe on trouve ces vers :
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée N'étincellera dans mes mains
11 dit aussi que dans ses vers « le baiser étincelle et respire » ; il parle du « rire étincelant » des courtisanes joyeuses pour nous faire voir aussi les dents blanches en même temps qu'il nous fait entendre le tintement du rire. — Le mot rire est aussi cher à Ghénier , surtout comme adjectif verbal : la jeune Locrienne montre une « naïve et riante folie, » les bois et les eaux ont un « riant murmure ; » au regard du poète l'aride buisson « rit et jette une rose. » Catulle, dont Ghénier avait un peu imité la
description éclatante du banquet somptueux dans le Mendiant , écrit : « Queis permulso domus jucundo risit odore ; » Sainte-Beuve avait remarqué que Chénier avait presque littéralement traduit ce vers : « Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines » ; Ponsard avait attaqué cette expression comme antihomérique, M. Becq de Fouquières la défend comme vraiment homérique. Cependant si Ton trouve dans Homère lui-même une pensée voisine de celle-ci, si Hésiode dit formellement « la maison paternelle qui rit », « rire d'une odeur » appartient à Fart raffiné de la poésie romaine. Cette métaphore rappelle encore ce mot sur Fanny : « Leur toit rayonne de ta douce présence. » Nous pouvons rappeler ici aussi la métaphore d'après Pindare « la vigne bouillonne en rosée odorante j», expression dont le pendant se trouve dans le fragment sur Ulysse : la coupe (l du nectar écumant lui versait la rosée. » —Lorsqu'il a de l'argent, lisonsnous dans une élégie, a reviennent en foule et soupirs et billets, soins de plaire, parfums et fêtes, et banquets, et loiigs regards d'amour, y> A côté de cette métaphore il ne vaut guère la peine de citer cette autre sur Argus : sur son <l front veillaient à la fois cent farouches regards. » L*Art d'aimer parle d'une « molle et suave blessure » imprimée « d'une dent chatouilleusesxxr le cou d'ivoire. » — Souvent on est surpris de voir que Chénier fait un subs>tantif abstrait des adjectifs sensibles : « des mots caressants la mollesse enfantine , d'âpres cailloux la pénible rudesse de tes
pieds délicats offense la faiblesse » ; « des caresses de feu sur son sein imprimées », lisons- nous ailleurs. Autre exemple d'un substantif abstrait fait d'un verbe : « Voulant hâter Teffort de ses pas languissants )> ; « des gardes les nocturnes veilles » ; ceci est surtout hardi : « De ses yeux creux l'attention avide. » Et ce vers-ci : c< Les assauts enflammés tonnent sur les murailles. » Ce procédé avec les substantifs est une manière très propre à faire ressortir la qualité physique , sensible , le plus possible ; c'est l'un des procédés de l'écriture artiste.
Chénier atteint souvent dans ses descriptions une /force dramatique inattendue. « Un poète fécond et véritablement lyrique , » disait Chénier à propos de ^ Malherbe , fait , s'il faut en faire un, « un tableau ' court , et pathétique et chaud. » Il se prescrit de ' faire de « courtes mais brûlantes descriptions, » de « décrire en quatre , six ou au plus huit vers ». On sait que la bataille des centaures dans V Aveugle est raccourcie en quarante lignes , résumé du récit d'Ovide, qui la raconte presque en quatre cents vers. Il faut remarquer aussi que Chénier emploie très souvent dans ses poèmes épico-didactiques l'expression : « tableau frappant et rapide, » — Mais parler de ces choses semble être presque trivial à propos d'un poète qui sait être dramatique à l'aide des tours de force impressionnistes ; parlons donc plutôt de ces tours de force. L'écriture artiste aime à représenter d'abord la silhouette des figures, comme ce qui
saute d'abord aux yeux. Ce procédé semble déjà deviné , inventé dans le Mendiant, où, lorsque le vieillard se présente à la jeune fille, on lit : ce Soudain du fond d'un bois épais un noir fantôme sort :!> ; et ce n'est qu'ensuite que la figure devient mieux déterminée : « tout pâle , demi-nu , la barbe hérissée » . L'apparition du vieillard au milieu du banquet est figurée de même : « La double porte ouverte, un spectre sombre entre. 3> L'état du vertige causé par le mal de la mer est rendu ainsi : ce II croit sentir sous lui fuir la planche légère }», expression qui rappelle ces paroles de l'ode sur le Jeu de paume : la tyrannie ce sous son pied faible sent fuir la terre, d — La fille amoureuse ne sait plus broder ; cette idée se traduit par la périphrase suivante : la soie lui offre en vain € des couleurs y> , ce Taiguille sous ses doigts n'anime plus des fleurs. » Animer des fleurs , cette métaphore hardie est répétée ailleurs d'une autre manière qui veut rivaliser avec l'art du sculpteur. MM. £. et J. de Goncourt décrivent dans leur Madame Gervaisais des statues comme des figures vivantes, ayant de la chair et du sang ; cette vivification dans la description d'une statue se retrouve, avec quelque imitation de l'Anthologie , à propos d'un bas-relief relatif à l'enlèvement d'Europe : « L'art a rendu l'airain fiuide et frémissant , on croit le voir flotter. » C'est ainsi que Chénier dira dans Vlnvention que dans le bloc du marbre ce tout l'Olympe respire , là des muscles nerveux , là de sanglantes
veines serpentent » , l'enveloppe du bloc cède « aux volontés du fer , s'amollit , tombe , et de ce bloc informe jaillissent, éclatants, des dieux. » — L'ode sur le Jeu de paume dit à peu près de méjne que par la liberté les arts fleurissent, « l'airain coule et respire , en portiques sacrés s'élancent le marbre et la pierre. » — 11 arrive à Chénier de rivaliser aussi avec l'art de l'acteur , en écrivant : « A le voir elle enhardit ses yeux. » — Voici une description très vive de la nature paisible mais animée : ce Les antiques ombrages (c'est-à-dire les vieux arbres) mollement, en cadence inclinaient leurs feuillages. :» L'action de ramer s'exprime ainsi : « D'un aviron léger bat la vague aplanie. » Nous défions de trouver dans quelque poète que ce soit une description où il y ait plus de virtuosité que dans celle-ci. On la trouvera dans le Fragment sur Erichton :
Sons lui^ dans un long cercle achevant. leur carrière, Ils surent aux liens livrer leur tête altière, Blanchir au frein d'écume, et, légers, bondissants. Agiter, mesurer leurs pas retentissants.
Retentir^ comme résonner, qui se trouve dans le fragment sont parmi les mots les plus souvent usités dans Chénier. Il aimait les onomatopées si chères aussi à la poésie décadente de l'antiquité. Il est d'ailleurs intéressant de comparer cetfe description avec le passage de Théramène dans son dialogue avec Hippolyte où il lui reproche de négliger ses oc-
cupations favorites. Voyez encore celle-ci , relative à la belle amazone :
Les cheveaux tressaillent à sa voix. . .
Roulent leurs pieds dans Tair, lèvent leurs fronts ardents ; L*or du frein tortueux résonne entre leurs dents. Courbant leur col nerveux, tous, en chutes pareilles Précipités , leurs yeux s'enflamment ; leur oreilles Se dressent devant eux ; hérissés et fumants, Leur narine bondit en longs frémissements, Mors et harnais sont blancs de sueur et d'écume ; La roue échappe aux yeux, l'axe bouillant s'allume. Us volent, le char vole, elle vole, elle fuit...
Les sons fournissexit à Chénier souvent des occasions remarquables pour la virtuosité dramatique dans la description : (n D'accueil et de faveur un murmure s'élève » (il s'agit des convives dans le Mendiant,) Une élégie dit que le poète ne veut pas être enterré selon les rites de l'église , il ne veut pas « couvert d'un funèbre linceul , que les pontifes saints autour de son cercueil, aux accents de l'airain lent et sombre, de leur chant lamentable accompagnent son ombre. y> La traduction de l'Odyssée est embellie aussi à ce point de vue : « le fer qu'à grand bruit fait voler l'arc nerveux. » L'âmo du défunt en forme du zéphyr « caresse en fuyant l'oreille attentive. » Dans V Aveugle il est dit qu'Homère parle en ces <( images hardies » en chontant le combat avec les centaures ; si on lit ces paroles : « Le bois porte au loin les hurlements de femme , l'ongle frappant la terre , et les vases brisées, et l'injure et les cris, ))'on remarque aussitôt
que ces images soïit décidément virgiliennes et rappellent les hurlements, les ce ululatus y> dans les palais de Priam et de Didon, comme le fameux « QiMtit ungula campum » dont la réminiscence se répète aussi dans ce vers sur le satyre joyeux : « Et de son pied fendu fait retentir Tarène. » — Lorsqu'une femme caresse un cheval ou un bœuf comme Pasiphaé, elle fait « retentir » ses flancs, hyperbole qui se répète dans cette peinture très vive de la douleur maternelle dans V (n Esclave , :» peinture pleine au reste encore d'autres hardiesses :
J'entends ton abandon lugubre et gémissant, Sous tes mains en fureur ton sein retentissant, Ton deuil pâle, éploré, promené par la ville. Tes cris, tes longs sanglots remplissant toute l'île.
Cela nous fait souvenir aussi du dernier ïambe : « Le messager de mort , ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres. » — Hylas puise de l'eau ; cette idée est traduite par : « dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante » ; il est parlé aussi ailleurs de « Tonde résonnante. » On trouve encore de « bruyants pressoirs, » même : « faire crier le pressoir. » Et y a-t-il dans un roman moderne une description plus bruyante des rumeurs d'une fabrique que la peinture suivante représentant la ville, le port, lorsque le matin le travail commence :
Tout s'émeut et s'empresse ...
On trsdne, on porte, on court. L'aigre dent de la scie
Mord la pierre ou le bois. La lime ronge et crie.
ljlRT ^i
Sur les longs cioos de fer ionnent les loanls mrteuix.
(Les roues)... fissent sons les iuûemnJL,
Les fouets sifflent dans Fair et les cbeTvax dociles
Poussent, eo autant leurs sonnettes nM3in]e&
Partout an loin se ntâe on tnmnlte de toîx
Et de hennissements et de rawfoes abois. . .
Cela dépasse toute la TÎrUiosiiè de Fantiquité dans les onomatopées ; c'est de Fimpressionnisoie aussi vrai que le passage correspondant dans n^importe quel roman moderne. Il n'y a aucun point dans Chénier qui Téloigne autant de son siècle, qui le mette aussi loin de ses contemporains et qui le rapproche autant de nous que ce côté de son art que nous venons d'examiner. La poésie de ses contemporains à cet égard apparaît pâle si nous en exceptous Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Ou peut juger si Chénier devait avoir, outre les curiosités artistiques , une imagination sensible impressionnable , pour arriver à un tel degré de perfection réaliste.
Suite de rExamen du style : Langage pathétique.
Ghénier emploie quelque part , en parlant de lui, cette expression caractéristique : « éloquentes peines. » Il faut reconnaître que les douleurs, comme en général tous les sentiments, sont très éloquents dans Ghénier. Ils le sont quelquefois même trop , dans ces élégies ou idylles, soit que le poète parle en son propre nom, soit qu'il fasse parler ses figures : on trouve partout des phrases soigneusement formulées , des phrases mélodieuses et surtout éloquentes dans le sens même que la rhétorique donne à ce mot. Cette éloquence se manifeste dans un certain langage pathétique d'un Racine. Racine aussi est un poète artiste ; mais chez lui ce sont les luttes , les crises , les chutes des passions , les situations tragiques , qui provoquent du fond de son âme ces explosions d'éloquence passionnée ; tandis que Ghénier semble manquer de ces émotions véhémentes ; et même quand il n'en manquerait pas , ce langage pathétique est si fréquent^ si constant chez lui qu'on peut n'y voir qu'un
tour de rhétorique , on moyen , an êiênient de plus de Fart da strKe.
Ce qni nons surprend d*al)ord dans ce style artistique, c'est la multitude des inTocations y des apostrophes. Elles sont adressées à la nature pour la plupart, c G terre, o mer, je hrûle ! » dit une élé^e> ce qui n*est encore qu'une reminiscmce d'Horace. L'Aveugle, Homère, s'écrie de même : « Mais o bois, 6 ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux ! > — € O coteaux d'Erymanthe , ô Talions , ô bocage ^ ô vent sonore et frais, > soupire le jeune malade. U serait très naturel et d'une touchante vérité que la malheureuse Néère adressât , en mourant , des soupirs d'adieu aux lieux où elle était heureuse dans les bras de son amant , mais même le pathétique le plus entraînant ne pourrait justifier une exclamation si générale, assez déplacée sur les lèvres d'une belle mourant du mal d'amour :
O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, riTages> Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages !
M. Becq de Fouquières lui-même ne sait pas autrement excuser cette exclamation de deux Ugnes qu'en en citant une autre , de Ronsard , laquelle s'étend à trois vers, c Les poètes grecs , ^oute le savant éditeur , abondent en appels désespérés à la nature ; la poésie moderne, plus émue , plus expansive encore, en ofire de touchants exemples » ; ainsi dans Lamartine et dans Musset. Oui , répondronsnous, mais ni la poésie antique, ni la poésie moderne
n'offre un pareil exemple de l'abus des apostrophes , si ce n'est dans les Ronsard et les Chénier , poètes d'un mérite très différent , mais souvent pareils dans les artifices de leur art. Ces appels adressés à la nature , en l'invoquant en témoignage , étaient un m tour » dont Chénier se rendait bien clairement compte. On voit cela dans les notes de l'Amérique, ainsi sous la rubrique des Caractères : oc Un homme (peut-être un fourbe) tenant un discours passionné et persuasif, emploiera ce tour: «... Telle et telle chose arrivait... vagues de telle mer, ô telle rive ! n'est-il pas vrai qu'alors vous vîtes. . . » — C'est de même qu'un indigène devait s'écrier, rempli d'horreur par les cruautés de l'ennemi : « vous , feux éternels qui éclairez les cieux ! Toi , soleil , notre père ! et vous , astres des nuits ! cieux ! terre I mers I voyez... » — Le plus moderne parmi ces appels adressés à la nature et par lequel Chénier réussit le plus heureusement à évoquer en nous des sentiments , c'est celui qu'on trouve dans l'élégie Versailles , pleine d'invocations aux <3C bois , ^ aux ce portiques , :» aux m berceaux antiques , }i> à cet a heureux rivage qui conserve la noble image 2> de la belle , invocation rappelant l'apostrophe du « Lac ^ dans les « Méditations . » — Une autre partie de ces apostrophes, partie non moins considérable , est adressée à plusieurs objets différents : à son cœur, aux « fantômes » habitant sa mémoire , aux voluptés amoureuses , à l'amour, à la paresse, et à d'autres choses qu'on ren-
contre dans chaque élégie , presque à chaque ligne, d'autant plus que les personnifications y fournissent trop d'occasions, que ces personnifications soient mythologiques ou non. Ainsi à Bacchus, à sa jeunesse qui s'envole : c O jours de mon printemps, ô jeunesse rapide, ô songe d'un moment ! i — à la c douce Mélancolie, aimable mensongère, » — à la Muse : f O sons, ô douces Toix, chères à mon oreille! » — Dans l'élégie qui commence par cette exclamation : c O Muses , accourez... > il est à remarquer que Chénier a imité, et d'une manière éneirée , la femeuse apostro* phe aux Nuées, si pleine d'une poésie sublime, magestueuse , dans Aristophane. Les exclamations sont si fréquentes dans ces élégies , quelque état d'âme qu'elles expriment , que leur commencement , leur première ligne est presque toujours en exclamations ; voici une revue de ces c ouvertures i qui veulent être très vives, très firappantes , très saisissantes dès les premiers accords : c Et, le pouvais-je au moins ? Suis-je assez intrépide? — Et c'est Glycène, amis, chez qui la table est prête ? — Ah des pleurs, des regrets ! Lisez , amis , c'est elle ! Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle? — Eh bien, je le voulais; j'aurais bien dû me croire etc. »
Les exclamations abstraites, si usées aujourd'hui par la poésie romantique, abondent dans Chénier: € visages divins, ô fêtes, ô chansons ! — Mais ô mort, ô tourment , ô mère bien aimée ! i> (Jeune Malade.) » — Ah quelle nuit ! joie, ivresse, folie ! — nécessité
dure, ô pesant esclavage, ô sort ! » — Lear s'écrie en maudissant : e: Peste , vengeance , mort, ruine ! i> Voilà le point culminant de la passion. Tandis qu'il n'y a qu'un jeu d'esprit dans Ghénier, lorsqu'il s'écrie , désespéré par l'infidélité de sa belle : c Un autre? honte, ô mort, ô désespoir, ô rage! » — Le style emphatique des odes est naturellement rempli de ces exclamations ; elles remplissent même les ïambes, on lit par exemple dans celui qui commence par une apostrophe au Panthéon , cette exclamation : <r ciel , ô destins , ô fortune , ô cercueil arrosé de pleurs ! j> Même le chant du cygne de Ghénier finit par deux apostrophes, admirables du reste : l'une adressée au cœur du poète, l'autre à la vertu.
Un autre élément de ce style pathétique est la figure nommée répétition qui occupe dans la poésie de Ghénier une place encore bien plus étendue , et l'on peut dire aussi, moins naturelle. La mère en pleurant son fils malade en abuse déjà quelque peu. 11 est vrai que lorsque l'âme est longtemps assiégée par des émotions violentes , elle tourne et retourne les mêmes pensées , les mêmes paroles dans les cris de sa douleur ; mais ce sont des m peines )» trop « éloquentes 2> , des périodes trop artistiquement construites que celles où l'on trouve ces répétitions : « Assoupis, assoupis..., parle, parle..., c'est ta mère qui... qui... te... te... que tu... qui te... qui te... » — Les soupirs du malade sont plus simples : a Tu sais , tu sais, ahl portez, portez-moi, que je la voie, que je
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voie... :»; mais même ses soupirs deviennent déjà un peu trop artistiques lorsque en quatre lignes on lit six fois cette exclamation : « prends / » — L'émotion de Lycus dans le Mendiant , lorsqu'il écoute le récit du malheur de son bienfaiteur , est signalée de la même manière ; il s'écrie trois fois coup sur coup : c Partons !» et il répète quatre fois dans deux lignes : (n Parle ! » trois fois dans la seconde ligne seule: « Parle, était-ce bien lui? Parle, parle, te dis-je. » D'ailleurs c'est ici surtout que Ghénier a encore le mieux employé cette figure de rhétorique , elle est artistique même ici , on le remarque ; mais çlle peut passer pour le signe fidèle d'une émotion vraie et véhémente , dans les plaintes harmonieuses de Néère ; elle traduit aussi heureusement les larmes, le repentir, l'émotion attendrie :
Néère , tout son bien , Néère , ses amours , Cette Néère hélas I qu'il nommait sa Néère , Qui pour lui criminelle abandonna sa mère , Qui pour lui fugitive
'La Jeune Tarentine produit un effet non moins mélancolique avec les répétitions au commencement et à la fin, et après avoir dit : <: . . . elle est au sein des flots », répète ces paroles dans la forme d'une elxclamation attendrie : ce Elle est au sein des flots, la JEeune Tarentine. » — Il paraît peut-être à quelqu'un de nos lecteurs que ces observations sont aussi mesquines que superflues, puisque l'on peut noter de tels
exemples de répétition chez tous les poètes doués de quelque vivacité; mais nous avons ici affaire à un pro^ cédé habituel dans Tart de Chénier, et qui se retrouve à chaque pas dans sa poésie. Lorsque le poète est courroucé contre l'infidèle , il emploie cette fi^re ; ainsi dans l'élégie : a Allons l'heure est venue. . . i» <r J'ai tout vu, tout m'a dit. . . , sans même oser y sans même oser... »; dans l'élégie: « Amis, couple chéri... » il salue les Alpes avec une exaltation un peu forcée : « Salut, salut, je veux, je veux courir sur. . .je veux. . . » — Que notre lecteur se souvienne aussi de la façon dont Chénier a imité Térence dans le passage cité. Térence fait répondre simplement à l'amant • « Egone quid velim ? » tandis que Chénier trouve nécessaire de changer cela, et d'écrire : € Ce que je veux, dis-tu? Je veux que... — je veux que... » Pour interrompre un peu la sécheresse de cette statistique, nous citons encore une fois l'imitation de Théocrite traduit par Chénier en style pathétique :
La mer en ce moment se tait, les vents se taisent. Mais l'amour, mais, ô dieux, la honte, la douleur , Ne se taisent jamais dans le fond de mon cœur. Je brûle, je Fadore, hélas, quand sa promesse , Le parjure, a séduit, a trompé ma faiblesse.
Dans la petite pièce sur le lieu de naissance de M"*^ de Bonneuil il y a cinq c: plus )) en trois lignes, et trois autres lignes sont introduites par : (n Que ! » Si quelque pièce commence par un «c Pourquoi i», on est sûr d'y retrouver ce mot au moins encore une ou deux
)is ; il y a telle pièce où les trois premières lignes Qmmenœnt par c Mais », et une autre dont les six remières lignes commencent par :€ Et :à — L'élégie- En te quittant hier... > contient en trois lignes sucîssives trois c leurs i en deux lignes successives 3UX fois. € Je brûle, > expression répétée quelques ^nes plus loin de nouveau pour ranimer le cours de îlégie. — En lisant l'élégie. « Ah je les reconnais... i» 1 remarque en dix lignes six fois l'expression « Par us. » — Et prenons encore la première épître adressée Lebrun ; c'est la manière négligée de la Musa pestris, et néanmoins nous y trouvons tout le pathé- [ue d'un style soutenu. Dans les cinq premières nés il y a deux couples de répétition ; quatre lignes ivantes contiennent quatre fois « l'amour ; :ù enite on lit coup sur coup en trois lignes : « Cette îx qui — qui — qui — cette voix qui — cette X... y> etc. — Mais c'est assez , nous devienons à la fin ridicules en comptant d'une mare si pédantesque les qui et les que. Cependant te mesquinerie n'est pas entièrement mal placée ; i sert à prouver que Chénier emploie comme un •cédé habituel la figure de répétition qui donne s doute beaucoup de vivacité au style, mais qui mmoins ne doit pas être tellement prodiguée, tout là où l'exaltation , l'émotion de l'âme ne la tifie pas entièrement; car si l'âme du poète ne sait ner de l'émotion à la poésie, le style seul ne sauréussir à en mettre. Ces répétitions deviennent à
^ÛO LA POÉSIE D*âNDRÉ CUËNIER
la fin choquantes et maniérées ; on est surpris de lire même dans YAmériqvs une telle ligne : « Rome antique, Rome, Rome immortelle > ; et on Test encore lorsqu'on remarque que le poète ne se contentant pas de faire prier Suzanne ainsi dans son désespoir : <L Dieu, grand Dieu^ sauve moi, grand Dieu, Dieu secourable I » met (avec quelque imitation de la prière selon la manière antique prononcée par la mère de la jeune malade) cette prière sur les lèvres des prêtres américains :
Et toi, Dieu castillan, Dieu jalonx, Dieu colère,
Dieu tonnant, Dieu guerrier. Dieu fort, Dieu sanguinaire...
Celui qui se proposerait de marquer tous les exemples de la répétition dans Chénier , finirait par barbouiller entièrement son exemplaire et par abandonner tôt ou tard son projet. Chaque page en fourmille , de sorte que la répétition est le caractère le plus saillant, la marque distinctive et propre de ces ; vers. — On en trouve, encore d'autres genres que celui que nous venons d'exposer. Nous signalons seulement en passant la pièce sur l'Amazone où ces mots : <k Courez, volez mes beaux coursiers I 7> reviennent à la manière d'un refrain. Le refrain se retrouve aussi dons le projet du chant des bardes dans la Bataille d'Arminius. Cet autre genre de la figure en question est celui qui répète en surajoutant des épithètes caractéristiques , des « appositions :» importantes pour renforcer le sens : tel est le passage cité de