‹ La poésie d'aujourd'huiChapitre 9 sur 11 · SANS SYMBOLISME · texte numérisé non relu

SANS SYMBOLISME

(que les oiseaux ne soient pas des colombes ou des corbeaux, mais, simplement, des oiseaux).

Avant cinq ans on écrira des poèmes cinématographiques : 150 mètres et 100 images en chapelet sur un fil que suivra l'intelligence.

(g) ESTHÉTIQUE MOMENTANÉE.

Rares sont les critiques littéraires qui n'ont pas écrit qu'un belle image poétique doit être éternelle. C'est idiot. D'abord éternelle ne veut rien dire. Mettons : durable. Une image ne peut pas être durable. Scientifiquement, le réflexe de beauté se fatigue : l'image devient, en vieillissant, cliché. Racine, au temps de Racine, devait offrir des images nombreuses à ses auditeurs et de bien inattendues. Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Des platitudes. Là où le texte soutenait la diction, aujourd'hui la diction sauve le texte. Comment se pourrait-il qu'une œuvre résiste à un tel contre-sens? De

Poésie ia

Racine il ne reste que le rythme, la moitié de ce qu'il fut. Du cliché peut renaître une image à condition que d'abord on l'oublie. Oublions Racine. N'en parlons plus de trois cents ans. Une oreille neuve le retrouvera et, enfin sincère, y sentira de l'agrément.

Toujours l'écriture vieillit, mais plus ou moins vite. L'écriture actuelle vieillira très rapidement. Ce n'est pas un reproche. Je sais qu'il y a des gens qui jugent de la valeur des œuvres d'art par la durée de leur succès. Ils prononcent : c Ça restera ou ça ne restera pas ». Ils parlent de postérité, de siècles, de millénaires et d'éternité comme plus haut. Ils méprisent la mode. Ils ne savent pas estimer leur plaisir davantage que les jeux pâles des générations mortes.

Tout de même il faudrait qu'on nous fiche la paix avec ce chantage aux sentiments. Mon bisaïeul aimait Lamartine et portait des pantalons à sous-pied. Le respect filial ne m'oblige pas au sous-pied et m'obligerait à jocelyn ? On ne lit pas les chefs-d'œuvre et quand on les lit, tombes! quelle danse sur vos dalles! Une page qui dure n'est pas toujours une page complète : elle est trop générale. Certaines œuvres étreignent si exacte-

ment une étape que l'étape brûlée, elles ne sont plus qu'une peau sèche. Mais pour les compagnons de route quel miroir ! Même dans les classes, ce que le cuistre goûte à Corneille, Corneille, cela justement, le méprisait. A mon pire ennemi je ne souhaite pas de devenir classique et pot à sottises.

Les écoles littéraires précipitent leur succession. Celles qui serrent de près les sentiments des hommes, voient qu'en dix ans, hommes et sentiments changent. La précision fait vite d'une littérature une brousse impraticable. Le symbolisme déjà s'enniaise, mais il a contenu des plaisirs. Un style ne suffit plus à occuper toute une génération. En vingt ans la voie du beau aborde une nouvelle courbe. La vitesse de la pensée s'est accrue. Les fatigues se précipitent. Que ce qu'on appelle à tort et à travers le cubisme vive par mois et non plus par années, cela ne prouve rien à sa charge. On brûle les petites gares. Les hommes d'il y a cinquante ans s'essoufflent parfois à 'vouloir suivre. La plupart blâment. Cette querelle des Anciens et des Modernes que depuis l'origine de l'homme les Modernes gagnent.

Le film comme la littérature contemporaine accélère d'instables métamorphoses. De l'automne

au printemps, l'esthétique change. On parle des canons éternels de la beauté quand deux catalogues successifs du bon marché confondent ces radotages. La mode des costumes est l'appel à la volupté le plus exact, le mieux modulé. Le film y emprunte certains charmes, et il est la si fidèle image de nos engouements que, vieux de cinq ans, il ne convient plus qu'à la lanterne du forain.

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