‹ La poésie d'aujourd'huiChapitre 6 sur 11 · JEAN-BAPTISTE A · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE A

« Une ombre au milieu du soleil dort c'est l'œil » de M. Louis Aragon. D'ailleurs il se peut qu'on ne

comprenne jamais ces moments de vie intellectuelle ni de Newton, ni de M. Aragon si, lui vivant, ne prend la peine de l'expliquer. Cela ne modifiera d'ailleurs rien à la démonstration. Le raisonnement ne construit pas grand'chose ; il démolit très bien et reconstitue parfois. La découverte est une image poétique. « Divini quidem poetae ».

La métaphore a toujours été la moitié de la poésie mais jamais, sinon par Mallarmé, elle n'a encore été employée en quantités aussi industrielles. Drue, la métaphore est encore chez les auteurs modernes une métaphore instantanée et par conséquent une métaphore de déformation. On néglige les mesures exactes parce qu'on ne peut pas assez vite les apprécier, et parce que, dans cette esthétique de kaléidoscope, elles changent à tout moment ; parce qu'aussi liberté étant donnée à chacun de les évaluer selon son propre œil, le mètre étalon manque. La caricature devient un procédé illustre et sait nous émouvoir. Tout cela fait aussi que la métaphore moderne est une métaphore de grand écart, d'une latitude extrême, assez peu précise. Elle enjambe des kilomètres ; en vérité on ne saurait lui en vouloir de négliger les pouces. Ce n'est pas un reproche. La précision

n'est pas une qualité absolument et mystérieusement nécessaire. Il en faut juste assez pour se comprendre, degré qui est sa seule raison d'être. L'imprécision a aussi ses utilités. Cette attitude de la métaphore tient aussi à l'échoppement des termes moyens du raisonnement analogique, termes que, de moins en moins, on formule. De ne pas voir les jalons, l'esprit vraiment se croit libre et se dévergonde et s'écartèle.

I p^ LE plan intellectuel Mi tJ unique des lettres modernes.

M. Marcel Proust écrit : (i)

« A cause de la violence de mes battements de cœur, on me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je me demandais si ce n'était pas un peu à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée, chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise humeur. Mais si ce médicament avait

(i) A V ombre des Jeunes filles en fleurs.

été à l'origine des souffrances que mon imagination eut alors faussement interprétées (ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent chez les amants l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent) c'était à la façon du filtre qui longtemps après avoir été absorbé continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la diminution de caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta pas l'évolution du chagrin que l'absorption avait peut-être sinon créé, du mois su rendre plus aigu ».

Et M. Cocteau : (i)

— « Ah! continuai-je, Persicaire, vous savez ce que je mange le matin.

— Que mangez-vous donc le matin.

— Du cacao, par exemple, et un bon petit malaise métaphysique. »

et puis : (i)

« ... On me juge frivole, instable, versatile, égoïste : je rêve. Et non, comprenez-moi bien, Argémone, non ces rêves de Mùrger où l'on épouse des princesses chinoises et se retrouve dans sa

(i) Le Potomak.

mansarde. Je continue,

je traverse un paysage où, simplement, des tunnels alternent.

Ma réalité ressemble si fort à mon rêve que, me croyant dans une pièce, il m'arrive de me retrouver dans une autre. Certains de mes rêves pénibles ressemblent si fort à ma réalité que je considère, hélas! nul, pour m'y soustraire, l'espoir qu'ils pourraient n'être qu'un rêve.

M. Canudo : (i)

« Le caractère général de l'innovation contemporaine est dans la transposition de l'émotion artistique du plan sentimental dans le plan cérébral ».

Et bien que ce soit à propos de musique :

« L'esthétique des plus jeunes compositeurs est dominée par des préoccupations lyriques toutes cérébrales, d'un symbolisme ou d'un impressionnisme parfaitement intellectuels, où la sensualité est cérébralisée, où la cérébralité devient toute sensuelle ».

Et au hasard un poème. De M. Louis Aragon (2) :

(1) Le Figaro du 9 février 19 14.

(2) Feu de joie.

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