‹ La poésie d'aujourd'huiChapitre 7 sur 11 · LEVER · texte numérisé non relu

LEVER

à Pierre Reverdy.

Exténué de nuit

Rompu par le sommeil

Comment ouvrir les yeux Réveil-matin

Le corps fuit dans les draps mystérieux du rêve Toute la fatigue du monde

Le regret du roman de l'ombre Le songe où je mordais Pastèque interrompue

Mille raisons de faire le sourd La pendule annonce le jour d'une voix blanche Deuil d'enfant paresser encore

Lycéen j'avais le dimanche comme un ballon dans les deux mains

Le jour du cirque et des amis Les amis

Des pommes des pêches

sous leurs casquettes genre anglais Mollets nus et nos lavalières

J'interromps.

Ainsi il apparaît nettement que la littérature moderne admet un seul plan intellectuel. Tout :

pensée et acte, idée et sensation, aujourd'hui et demain et hier, prévisions et certitudes et souvenirs, tout est projeté ensemble, côte à côte, sur le même carré d'écran. Le départ des ponctuations et de la phrase, on s'ingénie à le supprimer. Rien ne doit venir troubler cette monotonie de relief exclusivement cérébral. On entre de plein-pied dans l'arrièreboutique ; comme dans un bric-à-brac tous les styles voisinent. C'est l'impression du raccourci moderne qui confond lieux et époques, réalités et images cérébrales. Entre deux mondes pas même la frontière grêle d'une majuscule, exactement rien. Parfois, quand l'intensité d'une notation dépasse grandement la moyenne, on lui accorde les capitales. Mais ce n'est point pour s'incliner devant une différence d'ordre. Ces capitales se rapportent à ce que j'ai appelé la médullarité des modernes.

Aussi quoi d'étonnant si le héros de M. Marcel Proust prend l'effet de la caféine pour celui de l'amour, et même pour de l'amour. Le départ entre les sensations ou émotions à excitant organique, interne et celles à excitant périphérique, n'est point chose qui lui importe, à ce héros, ni dont il ait l'habitude. Certes, aussitôt il fait la critique et se corrige. Mais s'il avait davantage l'esprit des lettres

Poésie io

modernes, il se défierait de sa critique et la tiendrait pour non avenue. Il lui préférerait l'erreur comme lui ayant été personnellement plus vraie que la vérité laquelle est, au surplus, comme le montre aussi cet exemple, sujette à des remaniements perpétuels.

Ce même héros d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs va avoir à lutter contre la confusion inverse :

« ... et m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été grondé et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut pas manger... »

Voilà des sensations ou émotions à excitant interne ou organique qui risquent d'être prises pour des sensations ou émotions à excitant périphérique.

Dans les phrases citées de M. Cocteau on voit le cacao et le malaise métaphysique (mais y a-t-il des malaises métaphysiques?) notés côte à oôte. Simple artifice de style ? Je ne le crois pas ; cette attitude du seul plan intellectuel est un des caractères les plus nets, les plus patents de la litté-

rature contemporaine. D'ailleurs, même artifice de style, il en faut chercher la signification. Plus loin le rêve est dit contigu à la vie. A ce succédané si bien on goûte que les valeurs de l'une et de l'autre presque s'équivalent.

Le poème de M. Aragon, comme la plupart des poèmes modernes, montre le désordre suggestif et successif de ce plan intellectuel unique. Côte à côte, sans le moindre emballage, hors des casiers, des ficelles et des boîtes, étiquettes et cachets rompus, tout ce qui au cerveau parvient ou revient au sujet de la minute qu'on veut décrire, se trouve jeté tel quel sur le papier. « Tel quel » pourrait être une devise. Immédiatement l'art s'organise dans ce dégorgement ou, sinon, nulle retouche ne l'y apporte. Excellemment, M. Cocteau dit « vacuum-cleaner b et « Le livre par le vide ».

Les différences s'abolissent. L'œil, l'oreille, la bouche prennent part au poème et de leurs souvenirs composent une fantasque mosaïque dont on respecte scrupuleusement la complexité. Qu'un fait actuel vienne interrompre une symphonie de souvenirs, on le note par respect de sa vérité cérébrale, par fidélité à son état intellectuel. Ainsi il n'y a plus d'anachronismes. Puisqu'en même temps il

peut y avoir dans le cerveau, ou, sinon tout à fait en même temps, au moins en une très rapide succession, la perception d'un fait actuel, la comparaison de ce fait avec une autre notion fort différente, une analogie, une métaphore, un souvenir ancien se rapportant plus ou moins directement à ce fait actuel, une perception de couleur ou de son ou de goût coïncidant dans le temps avec la connaissance du fait cité, mais sans autre rapport avec lui, pourquoi ne pas noter toutes les grandes lignes de ce tableau intellectuel, véridiquement ?

Car l'explication de ce plan intellectuel unique, c'est dans la peinture des états cérébraux qu'il la faut chercher. M. Canudo l'écrit explicitement. Ce qui intéresse l'auteur contemporain ce n'est guère le fait en lui-même. Ce fait en lui-même, il ne le décrit pas, il n'en dit rien. L'auteur moderne ne voit pas un fait mais son propre état intellectuel à propos de ce fait, le retentissement intellectuel de ce fait.

C'est ce retentissement intellectuel qu'il décrira exclusivement. Et comme l'état mental créé par la connaissance d'un fait présente à la conscience, à peu près sur le même plan, tout ce qui, de loin ou de près, à ce fait se relie : souvenirs, percep-

tions actuelles, émotions, sensations externes et internes, circulatoires, digestives, au passé, au présent, et au futur, l'auteur moderne voudra reproduire cette même confusion, ce même désordre.

Le plan intellectuel unique, et plan cérébral, sera créé en littérature.

On remarque combien dans ce plan intellectuel unique les souvenirs « d'enfance » occupent une place importante. Jamais encore littérature n'a vu pareil épanouissement de réminiscences infantiles. Et jamais littérature n'y a mieux réussi. Cet éloge qui s'étend plus généralement à tout ce qui est fait de mémoire, est en même temps un symptôme qu'on retrouvera.

Enfin l'exclusive, ou presque, navigation en plongée dans ce milieu intellectuel a eu sur la métaphore une influence particulière. Jusqu'à présent dans une comparaison le terme comparé et le terme de comparaison étaient tous deux concrets, ou le premier était abstrait et le second concret servant à faciliter la compréhencion du premier. Car « en ce temps-là », l'abstraction pouvait encore paraître difficile à comprendre, plus difficile que la réalité concrète qui servait, alors, à aider

à l'intelligence de l'abstraction. Aujourd'hui, l'abstrait et le concret, à la vérité, ne se distinguent plus guère. Le concret ne valant que par sa répercussion intellectuelle, toujours plus ou moins abstraite, que reste-t-il de la différence? Et dans la comparaison le second terme est devenu volontiers abstrait, car l'abstraction est dans le plan intellectuel moderne aussi capable d'émotion que la réalité concrète. L'abstraction donne même peut-être des états intellectuels plus riches que ceux dus à un fait concret. Aussi les modernes ontils été entraînés parfois à renforcer une sensation périphérique par une sensation centrale, dite émotion intellectuelle, qui peut être déclanchée par une abstraction, ce qu'ils font au moyen de la métaphore dont le second terme, ou même seul terme, est abstrait.

Ainsi Guillaume Apollinaire écrit (i) :

« La cendre de ses pères lui sortait en barbe gri-

[ sonnante Il portait ainsi toute son hérédité au visage >.

et :

« Tous sont morts le maître d'hôtel Leur verse un Champagne irréel

(i) Calligrammes.

Qui mousse comme un escargot Ou comme un cerveau de poète... »

et M. Pierre Drieu La Rochelle (i) :

« O Méditerrannée, vérité évidente au milieu des terres solides et bornées ».

Ces métaphores abstraites sont d'ailleurs encore rares.

(i) Fond de Cantine.

LA vie végétative.

Au sommet de l'homme le cerveau ne sait pas toujours qu'au dessous de lui des organes vivent, se nourrissent, travaillent. Cette vie a été appelée vie végétative, vie sympathique. C'est une vie sourde, profonde, active, silencieuse, animale. Comme dans un sous-sol, l'estomac, les reins, le foie, le cœur accomplissent leur travail quotidien et indispensable. On ne les entend guère ; on ne les voit pas. A peine un bourdonnement de machine domestique et bien huilée parvient à nos oreilles. Les passagers des cabines de luxe au haut du paquebot ne sentent pas davantage que trente mille chevaux-vapeur à chaque tour d'hélice s'attellent, frémissent et s'enlèvent dans un galop instantané.

A cette trépidation on s'habitue. Elle a beau être la voix même de la vie, nous ne lui prêtons aucune attention. Du moins la vie végétative consent à rester ainsi aphone quand tout va bien, quand le bon état des organes leur permet un rendement suffisant sans trop d'usure. Mais aussitôt qu'une poussière frotte dans les engrenages de la machine, un cri d'alarme s'élève. La vie végétative parvient jusqu'à la sensibilité. Les rouages grincent. La sensibilité ne perçoit donc guère la vie végétative qu'en cas d'accrocs dans la marche des organes, qu'en cas de maladie. Elle les perçoit d'ailleurs très mal, d'une manière confuse, vague, presque mystérieuse, à moins qu'il ne s'agisse d'un mal aigu et grave et brusque, qui, alors, relativement, précise l'inquiétude de la vie organique. C'est grâce à cette imprécision des renseignements fournis par la vie végétative qu'on répète depuis des générations qu'on a mal au cœur quand on a mal à l'estomac.

Nous avons déjà vu cette vie végétative retentir sur la vie intellectuelle dans la littérature contemporaine. La cœnesthésie n'est autre chose que l'ensemble des notions que la sensibilité possède à un moment donné sur la vie végétative. La cœnesthésie, on se le rappelle, détermine la qualité du subconscient. Le subconscient à son tour déter-

mine la religiosité. Un premier retentissement d'une vie végétative un peu bruyante sera un regain de mysticisme.

Une autre façon dont la vie végétative peut retentir sur la vie cérébrale, est caractérisée par une sorte d'engourdissement intellectuel. On peut dire : chaque fois qu'il y a cœnesthésie, il y a une diminution et un affaiblissement dans l'accomplissement de certaines fonctions cérébrales. La partie de l'intelligence plus facilement atteinte par la vie végétative est l'intelligence rationnelle, l'intelligence dite supérieure, la plus consciente. J'en ai parlé à propos de la description brève, saccadée et précise des lettres modernes.

La vie végétative, la cœnesthésie, par l'engourdissement cérébral partiel qu'elles déterminent, permettent aux auteurs modernes de sentir avant de comprendre, ou tout au moins permettent la tentative. Il faut, pour y réussir, un état passif de l'intelligence succédant, par intermittences, à des moments d'activité cérébrale complète et lucide.

Cette passivité intellectuelle a contribué sûrement au rejet des formes anciennes de grammaire.

de logique, de raisonnement dans l'écriture car cette logique est inconnue au cerveau partiel que la vie végétative surtout respecte.

Le cerveau agit, on le sait, comme frein, comme résistance, sur les actions nerveuses médullaires. S'il y a donc diminution cérébrale par suite de cœnesthésie, de vie végétative trop consciente, il y aura en même temps médullarité. L'homme qui trop sur sa vie sympathique se penche, sera un médullaire, au moins dans les moments de vie organique intense.

Ainsi la vie végétative joue un rôle extrêmement important dans la littérature moderne. Pourquoi spécialement dans la littérature moderne? C'est ce que tout à l'heure expliquera la fatigue.

Non seulement l'esprit moderne se laisse envahir par la vie végétative, mieux il va au devant d'elle, se penche sur sa rumeur, l'ausculte, la scrute, l'interroge et en attend beaucoup de merveilles. L'habitude du plan intellectuel unique lui fait accorder la même importance à cette vie profonde qu'à la vie habituellement consciente de la superficie cérébrale. Il estime à la même valeur ses impressions du monde extérieur, ses idées

rationnelles et les impressions obscures, profondes, sournoises, qui lui viennent des actions digestives ou circulatoires. Rien ne distingue plus nettement les impressions extérieures de ces impressions internes. Sur celles-ci pour un peu on s'hallucinerait.

« Systole, diastole », écrit Moravagine, le prisonnier sensible de M. Cendrars (i).

Enfin la vie végétative comporte des impressions d'origine sexuelle. Ce courant sexuel que d'autres causes, on le verra, encore surexcitent, fait avec la vie végétative irruption dans une cérébralité qui, pour le moment, et par suite même de cette intrusion de la cœnesthésie, se trouve en état de moindre résistance. Une si faible digue, le courant sexuel la rompt, la déborde. Il s'épanouit en cette frénésie sensuelle qui orne les lettres modernes. Voyez la « Tour » des dix-neuf poèmes élastiques et ce cri de tendresse volée :

« Jeunesse et je n'ai pas baisé toutes les bouches ». (2)

(1) Littérature, novembre 1919.

(2) Louis Aragon, Feu de joie.

LA Poésie des aliénés et la Poésie moderne.

J'ai déjà lu 38 fois que les poètes modernes singeaient les diverses variétés de démence, et 42 fois qu'ils étaient des déments eux-mêmes.

Voici d'abord des exemples de poèmes composés par des fous et empruntés à une série d'articles de MM. Vaschide et Meunier (1) :

« Ayant été admis à moissonner la récolte de l'asile j'ai été à portée d'entendre la sédition des végétaux alimentaires qui se sont adressés à moi pour interpréter leurs gémissements que j'ai traduit

(1) La Plume, 1905.

en vers alexandrins, car le préjudice causé aux végétaux depuis six ans est au moins de dix mille francs : ce dialogue funèbre est de cinq strophes quarante vers, affaire locale que j'ai soumise au tribunal de l'honorable directeur M. le docteur B.... C'est la première partie de ce dialogue car la narration qui regarde la nation française est de treize strophes, cent dix-sept vers, ensemble cent soixante-deux vers. En ma qualité de chantre du progrès, j'aurais cru M. le Sénateur négliger mon mandat, en gardant le silence, mais ma philantropie patriotique, qui est proverbiale, ne m'a point permis une pareille lâcheté ; et j'espère, Monsieur, que mon initiative sera accompagnée de la vôtre et de celle de ceux qui se disent de la nouvelle France ».

« Près des lacs du bois de Boulogne Un jeune homme s'en va rêvant, L'air malade, son pas chancelant, Ses yeux au ciel cherchent la Madone De ses yeux scintillent des éclairs.

De temps à autre il ramasse par terre Quelques feuilles que le vent a tombés Quel dommage qu'il soit seul à les ramasser ! »

Dédié à Etudes Astronomiques

ma bru Littérature Française.

Hymne a la Terre.

En ta révolution o ; marche, marche Terre qui me reçus, me donnas assistance, la vie ! 9 "

Toi que mes pieds ont foulée et foulent encore ! s '

Toi qui fus dans ma jeunesse l'objet de mes études et que j'étudie toujours.

Toi dont j'admire la légèreté, la vitesse 8 , la régularité ! 9 * B.

Quelle loi te contraint depuis des siècles, des siècles ?

S accula sœculum o '.

Dans ta course... sensée, toujours tu évites un choc, qui pour tes humains serait leur perte.

Mais celui o" qui fit le monde voulut malgré ta rotation o qu'ils n'ignorent point que tu parcours pendant une année accompagnée de ton atmosphère et de ton satellite, Lune, une étendue au minimum de

Deux cent trente millions de lieues 230.000.000

Matin notes

Poésie 1 1

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