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LE ROMANCIER ET LE DRAMATURGE

transformer en drame lyrique. Nous ne voyons nulle part que la langue de la comédie moderne en vers ait évolué complètement au xix^ siècle vers « la simplicité et le naturel ». Elle emploie presque toujours une forme livresque, une langue qui est nettement un écho de toutes les œuvres antérieures. Elle a, par exemple, fréquemment recours à l'inversion; la réplique, qui devrait être d'allure spontanée, prend trop souvent une physionomie plus empreinte de littérature affectée que de vie, qui la rattache aux siècles précédents par un tour essentiellement de convention. II en résulte une impression d'archaïsme ou de vieillissement, de démodé. On ne sait quel souci du mot noble mal compris conduit parfois les auteurs de cette époque à la périphrase. A côté des coussins a du char numéroté », c'est-à-dire du fiacre de Casimir Delavigne, le « quelle heure est-il? » de Victor Hugo détonne comme une basse familiarité indigne du langage rimé.

Au contraire, le critique attentif, qui étudie de près la langue dramatique du Père Lebonnard, sera frappé d'une spontanéité d'expression qui ne peut être atteinte que par une volonté ferme, constante, d'éliminer l'ornement conventionnel, le mot « déjà lu et relu », la périphrase même vénielle, l'inversion que xM. Jourdain ignore avant d'avoir un professeur, et enfin l'image adventive, qui rompant, fût-elle heureuse, le mouvement vital, retarderait ou empêcherait l'émotion, bien loin de la servir.

L'évolution littéraire qui, avec Victor Hugo, répudie la tragédie pour aboutir au drame lyrique, abondant en images et semé partout de locutions

familières, confère à Jean Aicard le droit de parler, dans la comédie moderne en vers, un langage rythmé vivant, qui se distingue et se relève par la seule intensité du naturel. Et cette condensation de naturel doit, selon notre poète, décupler l'effet émotif, précisément lorsqu'elle est enfermée dans une forme soumise aux lois prosodiques. Ces m.émes lois, au contraire, affaiblissent l'effet, lorsqu'elles conduisent le poète comique à « parler comme un livre » .

Selon Jean Aicard, le vers de Molière ne devient convenu que chez ses successeurs parce qu'ils reproduisent les tournures de phrase qui furent de son époque à lui, ou ce qui chez lui fut souvenir de la littérature des anciens.

Jean Aicard, du reste, ne prétend que faire un retour à la philosophie du vers telle que l'a glorifiée Molière dans la fameuse scène du sonnet d'Oronte :

Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité...

Il assure qu'il y a temps pour tout; que la poésie lyrique est un genre; que les poésies dramatique, tragique et comique en sont trois autres; et que si Lamartine, par tempérament, a été sévère pour La Fontaine, l'œuvre du fabuliste n'en est pas xTioins immortelle, à côté même des Méditations et des Harmonies ou de la Légende des siècles. La gloire d'une littérature s'accroît de la diversité même des génies et de leurs productions, comme la magnificence delà nature est due à l'infinie variété des espèces.

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Le Père Lebonnard, on le voit, est une date, à cause du problème d'art dramatique qu'il pose et qu'il résout.

Depuis le Père Lebonnard, Jean Aicard, auteur dramatique et poète, nous a donné trois grandes pièces en vers : une traduction de VOthello de Shakespeare, qui fut un des trois plus beaux succès de Mounet-Sully, avec Œdipe-roi t\. Hamlet \ La Légende du Cœur et le Manteau du Roi.

Il convient de signaler ici la préface de VOthello, où le poète expose sa théorie du vers dramatique moderne, tel que nous venons de l'étudier plus haut.

Au mois d'août 1903, M"'^ Sarah Bernhardt créait sur le Théâtre antique d'Orange, devant les huit ou dix mille spectateurs que contient l'immense hémicycle, La Légende du Cœur, en quatre actes et en vers, qui fait partie du livre que Jean Aicard se propose de consacrer à la Provence, sous ce titre : La Provence légendaire. A propos de cette représentation, un bon juge, M. Léopold Lacour écrivait:

« Je voudrais indiquer l'exace vérité sur cette soirée du 13 juillet. Ce n'a pas été un succès de théâtre au sens ordinaire du mot, c'a été beaucoup mieux : une allégresse d'entente, croissant d'acte en acte, de scène en scène, entre le poète et ses compatriotes. C'a été — sans autre rapprochement possible d'une œuvre allemande, et de génie, à cette œuvre de talent, — ce qui a dû arriver en Allemagne lorsque les Maîtres chanteurs s'y produisirent; ou bien — toutes différences mises à part, — ce qui arrivait

en Grèce aux représentations des légendes thébaines ou mycéniennes; et M. Jean Aicard pourrait donc répondre aux gréco-latins d'Orange : La meilleure façon de ressembler à un Euripide et à un Sophocle n'est pas de leur emprunter leurs sujets de tragédie; c'est de prendre les nôtres dans le fond légendaire où l'âme de « la race », comme vous dites, a pour longtemps marqué son empreinte » (i).

En 1907, le Manteau du Roi était joué à la Porte. Saint-Martin avec un grand succès. La critique signala l'originalité et la portée du drame. Le Manteau du Roi va rejoindre l'œuvre entière de Jean Aicard, et exalte la force de la bonté. Le Roi est un tyran sans humanité qui accable son peuple sous des lois injustes : le Pauvre se lève, semblable au Roi, s'empare de son manteau et règne à sa place, pendant que le Roi, chassé de son trône, doit subir le sort du Pauvre. Le Pauvre devenu Roi applique les lois du Roi devenu pauvre ; et ces lois inflexibles ne produisent pour le Roi que douleur et deuil. Descendu au fond de l'abîme, il finit par se sentir homme, frère des hommes, et par comprendre que « l'homme a besoin qu'on l'aime ». Ce jour-là, purifié, il est digne de reprendre sa place pour commander à des hommes. Ce thème idéaliste prête à des tableaux dramatiques grandioses et à des discussions d'idées que le poète traite en beaux vers.

On voit assez, sans que j'insiste, que Jean Aicard, romancier et poète dramatique, n'est pas un de la foule, mais qu'il a sa personnalité, son originalité.

(i) Rmie d£ Paris du i""" septembre 1904.

LE RAYONNEMENT DE l'œUVRE

Cette œuvre saine et haute est populaire au sens positif du mot, à cause de la simplicité de l'art et de la pureté des idées morales.

La plus haute réalisation artistique qu'il soit possible d'atteindre, c'est l'accord du concret et de l'abstrait. Il faut peindre le réel, mais dans la réalité l'art cherche l'idée enclose et il nous la suggère par le mot abstrait. Or, déjà en 1872, Sully-Prudhomme écrivait à Jean Aicard : « Vous menez très bien l'accord de l'abstrait et du concret; j'étudie beaucoup ce secret en vous. »

Jean Aicard ne se contente pas de cet accord du réel et de l'idéal, il cherche encore le mot simple, ie mot d'allure spontanée, c'est-à-dire celui qu'on trouve le dernier, que le lecteur croit qu'il aurait trouvé d'abord, et qui ne se fait pas remaïqucr, tant

il est naturel. Les critiques superficiels, sensibles surtout aux complications de style, qui ne voient pas quelles recherches laborieuses suppose l'expression simple, la confondent parfois avec l'expression vulgaire. Là encore nous trouvons Suliy-Prudhomme prêt à nous expliquer Jean Aicard. Il lui écrivait à lui-même : « Vous avez la noblesse dans la simplicité D ; et il écrivait à un ami commun : « Jean Aicard prête au cœur, avec un art accompli, les accents les plus naturels » (i).

Enfin Jean Aicard cherche le mot simple qui exprime un sentiment. Il a horreur des vers qui paraissent beaux et ne signifient rien, des vers pleins de mots retentissants et vides. Le vers, pour être beau, doit contenir une idée qui serait belle et poétique, même en prose. Sa poésie est une harmonie intime perçue par lui entre le cœur et le mot, la part d'âme qui entre dans les mots; aussi, même quand elle balbutie avec les enfants ou avec les humbles, elle n'est pas prosaïque à cause de l'intensité de sentiment qui ennoblit l'expression des choses les plus vulgaires.

Cet art si naturel et si plein d'âme permet à l'œuvre de Jean Aicard d'être profondément populaire.

En Provence, il est l'âme chantante du pays. Les chasseurs des Maures et de l'Estérel emportent ses livres dans leur carnier, les paysans des bourgades du littoral, la journée finie, se réunissent au cabaret pour les lire, et les enfants savent ses vers par cœur.

(i) Lettre à M. Silvain de la Comédie-Française, Le Figaro.

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11 faut songer, non seulement que le Livre des Petits est très répandu, mais encore qu'il y a peu de recueils scolaires qui ne lui aient fait de larges emprunts depuis un quart de siècle, comme ils en font, depuis trente-cinq années, à La Chaînon de r Enfant.

L'auteur du Livre des Petits ignorait l'existence d'une grammaire dans laquelle toutes les leçons de récitation, les dictées, tous les exemples — moins cinq ou six peut-être — sont des vers de Jean Aicard.

On vint un jour lui signaler ce fait. — « Réclamez, lui dit-on, on vous dépouille. Imaginez que cette grammaire a été tirée à des nombres formidables d'exemplaires. »

— « Quoi! un procès! répliqua-t-il ; mais puisqu'il en est ainsi, c'est donc qu'elle ira à des générations entières de petits lecteurs! Vous dites qu'on me dépouille; je pense au contraire que l'on m'accroît ».

Un jour, le poète était reçu dans une famille hollandaise, et son hôte en présentant ses trois enfants s'excusait: il n'avait pas songé à leur faire apprendre quelques vers de Jean Aicard. Mais Jean Aicard aime même les poésies des autres et il invita les enfants à réciter ce qu'ils savaient. Le premier lui dit: Ma Mère (i), le second lui dit : Les Métiers (i), le troisième lui dit : Ce qu'a fait Pierre (i). 11 était donc au fond de ces esprits et de ces cœurs qui ignoraient le poète, mais vivaient de son œuvre.

L'Allemagne compte Jean Aicard parmi les principaux représentants de l'esprit français; ses pièces

(i) Extraits du Zivre des Petits.

figurent dans les Anthologies, et quelques-unes ont été traduites pour les recueils scolaires.

En Angleterre, le Père Lebonnard fut représenté, il y a deux ans, par M. Silvain, de la Comédie- Française, qui en a fait chez nous une inoubliable création. Les journaux de Londres, où la critique est, on le sait, d'une indépendance un peu farouche, décernèrent tous sans exception à la pièce de telles louanges (en donnant à l'appui leurs raisons critiques», qu'on les dirait formulées non par de calmes insulaires, mais par les plus ardents compatriotes du poète.

Les femmes tchèques, en 1898, envoyaient à Jean Aicard une adresse collective pour lui dire combien était aimée dans leur pays l'Ame d'un Enfant qui venait d'être traduite en tchèque.

En Italie, grâce à Lebonnard, son nom est populaire comme celui d'un écrivain du pays.

Plus loin encore, en Afrique, sa Pétition de VArabe (i) a été lue plus d'une fois, avec émotion, sous la tente.

Voici, contée par Jean Aicard, une anecdote qui frappe par sa signification symbolique : Elle nous paraît bien à sa place, à la fin de notre étude; c'est le schéma d'un petit poème qui, joint un jour aux Poèmes de Provence, sera comme un pendant à la poésie intitulée : Le Laurier du Pays natal. (2)

« C'était Tannée dernière. Je revenais de Paris, la

(/; Voir page oo du présent recueil.

(2) Voir page oo du présent recueil.

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ville des luttes et des ambitions. Je voulus, après quelques instants de repos dans notre vieille maison, revoir bien vite la falaise toute voisine, entendre les pins murmurants dont le soupir continu répond au rythme éternel de notre mer bleue.

« Et j'allais, passant caché au fond du chemin creux, lorsque j'entendis des voix enfantines qui scandaient une mélopée.

« Il m'était impossible de voir les chanteurs, qui se rapprochaient pourtant, dissimulés encore derrière le haut talus du tournant...

« Le groupe chantantm'apparut enfin. C'étaient six ou sept fillettes, d'âges différents (la plus grande n'avait pas onze ans) et toutes, se tenant par le bras, avaient imaginé de réciter des strophes en chœur, de manière à rythmer leur marche sur la cadence des vers.

« Je m'arrêtai, attentif... je ne reconnus aucune de ces enfants; aucune ;'ne me connaissait; et elles passèrent tout près de moi, dans l'étroit chemin, sans me regarder, sans se préoccuper d'autre chose que de bien réciter et de bien marcher avec ensemble...

<f Alors seulement je pus distinguer les paroles sous le rythme... Ce que disaient ces enfants, c'étaient des vers très simples où j'ai mis jadis pour les petits un peu de mon rêve et de mon cœur. Je me sentis troublé d'une émotion singulière. Il me sembla que le sol même de ma Provence maritime, que cette terre ardente et sonore où je dormirai un jour, me souhaitait la bienvenue et me parlait d'un avenir durable au cœur de ceux qui l'aimeront encore lorsque je ne la verrai plus ».

Cette gloire réjouit l'artiste qui voit dans la poésie autre chose qu'un amusement distingué : je veux dire une fonction sociale. Il sait que le vers allant frapper à la porte des consciences, peut y réveiller les forces du bien ou les instincts du mal. Voilà pourquoi il surveille sa pensée et songe, quand il écrit, à l'âme de ses lecteurs. « Jean Aicard, dit Chantavoine, n'a rien à excuser, rien à réparer de ce qu'il a écrit. Il n'a servi que les belles lettres et les bonnes lettres. C'a été toute son ambition, tout son rêve, — et ce rêve-là en vaut bien un autre, n'est-il pas vrai?- » (i)

Jean Aicard est le poète de la Provence, le poète des enfants et des mères, le dernier des grands poètes idéalistes; tout cela, il l'oublierait volontiers pour ne se souvenir que de ceci : Ses vers répandus à travers le monde sont entrés dans la maison comme des amis, et, après avoir charmé les tout petits, ils ont consolé le père et la mère, les ont fortifiés, les ont aidés à vivre.

J. C\LVET.

(i) Henri Chantavoine, Journal des Débats^ 14 avril 1894.

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