‹ La poésie de Jean AicardChapitre 9 sur 112 · LE ROMANCIER ET LE DRAMATURGE · texte numérisé non relu

LE ROMANCIER ET LE DRAMATURGE

Mais nous aurons sans doute plus tard, dans un recueil de morceaux de prose, l'occasion de retrouver le romancier et le dramaturge. Nous ne voulons parler aujourd'hui que du poète qui est en eux.

L'auteur du Père Lebonnard a osé, dans la pièce qui porte ce titre, traiter un sujet moderne, un sujet bourgeois, un sujet de tous les jours, un sujet où un horloger arrange des montres et réclame pour sa fille des œufs à la coque, il a osé traiter ce sujet en vers — un peu comme Molière écrivait en vers Les Femmes Savantes et Tartufe, qui, de son temps, étaient après tout des pièces « modernes ». Mais notre goût libéré de la tyrannie classique est plus ombrageux que celui des contemporains de Molière et les critiques contestèrent au poète le droit de traiter ce sujet en vers. Il répondit, avec une hauteur qui coupait court à toute discussion, que la poésie est le rayonnement d'une belle âme: que Lebonnard, plébéien et horloger, a une âme de héros; qu'il est donc poétique à ses heures, quand son âme transparaît dans sa vie; que le faire parler en vers à ces moments c'est employer le vers à son usage propre, et que, dans les passages où la poésie de l'âme n'apparaît point, le rythm.e et la rime, les éléments prosodiques, purement musicaux, servent d'utile transition.

S'associant à ses vues, Sully-Prudhomme lui écrivit (I) :

« Je suis ravi de votre succès, mon bien cher ami,

(i) Le Gaulois.

Quelle revanche! J'ai lu dans le Gaulois votre plaidoyer en faveur de la versification appliquée à votre ouvrage, qui tient de la comédie et du drame... Vous n'avez pas posé la question sur son terrain fondamental. Versifier, c'est introduire dans le langage tout ce qu'il comporte de musique. Or, la musique est un moyen d'expression complet, qui s'étend de la farce dans la chanson, au sublime dans l'opéra, au divin dans la musique religieuse. Si l'on entend par la poésie l'aspiration à la plus haute vie humaine, la versification lui fournit un langage approprié, mais elle est apte a en fournir également un à tous les autres mouvements de l'âme, à la gaieté même la plus fruste. Le vers est mnémonique et, à ce titre, rendrait service même à l'expression d'une vérité géométrique, si le géomètre savait le fabriquer!

« Ceux qui vous ont contesté le droit de mettre en vers votre ouvrage ignorent la mission du vers ».

La question est tranchée. Victor Hugo, dans la préface de Cromu-'ell, avait libéré le vers dramatique, mais, éludant la difficulté, il avait négligé de traiter en vers des sujets modernes. Avec Le Père Lebonnard, le pas décisif est franchi (i).

Mais, objectera-t-on, bien d'autres avant 1886 ont écrit en vers des pièces modernes. — Assurément, mais il semble que ceux-là l'ont fait d'après les conventions du classicisme, celles-là même que Victor Hugo combattait dans la tragédie, qu'il allait

(i) Cf. Louis Hourticq, le Figaro, } août 1904.

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