GINEVRA
C'est l'histoire de Ginevra Qu'on crut morte et qu'on enterra,
De son grand linceul recouverte, Face au ciel, dans sa bière ouverU.
Elle se met sur son séant; Elle reconnaît le néant,
Le caveau, les lampes funèbres, Et l'horreur est dans ses vertèbres.
Elle a fui, criant au secours, Vers la ville de ses amours...
Elle ne rencontre personne; La morte vivante frissonne.
Sur ses beaux seins, sur ses beaux flancs, Le linceul tord de grands plis blancs.
Elle court, cherchant l'espérance Et sa mère, — à travers Florence.
— « Ma mère! c'est moi... Ginevra,
« Qu'on crut morte — et qu'on enterra...
« C'est moi qui frappe à votre porte! » Et la mère entendit la morte
Et cria : — « Passe ton chemin !
« On dira des messes demain. . .
<( Passe, fantôme de m*a fille! »
— Les spectres n'ont point de famille.
Alors, le cœur froid, les yeux fous, Elîe courut chez son époux :
— (( C'est moi... Ginevra, votre femme! » • — (( Je ferai prier pour ton âme :
(( Toi qui sors du tombeau, va-t'en!
(( Les spectres viennent de Satan ! »
Les spectres n'ont point de demeure:
Faudra-t-il que la morte meure?
Alors, dans ce grand abandon, Elle songe à l'ami si bon
Qui l'aima, d'une amour suprême Dont il n'a parlé qu'à lui-même:
— (( Vivante, je le fis souffrir « A la morte va-t-il ouvrir?...
(( Ouvrez! c'est moi! » L'ami fidèle Veillait, priait, le cœur plein d'elle.
Il reconnut son premier cri, Bondit vers la porte, et l'ouvrit:
— « Vous que vivante j'ai pleurée, « Entrez vite, morte adorée !
(( Morte ou vivante, spectre ou non, « J'ouvre à qui porte votre nom;
(( J'ouvre à votre voix bien connue.., « Vous frissonnez, à demi-nue,
« Cherchant un asile... Voici:
<( Mon cœur est ouvert, entrez-y.
(( Vivante, oubliez votre fièvre, (( Ou morte, dormez sous ma lèvre :
(( Vision ou réalité,
(( Je t'aime dans l'éternité. »