‹ La poésie de Jean AicardChapitre 4 sur 112 · L*HOMME · texte numérisé non relu

L*HOMME

infiniment tendre, celui-là même qu'il évoquait dès son enfance.

Et comment eût-il jamais désespéré? Il fallait bien croire à la bonté, puisqu'il la voyait autour de lui active et sans mélange... Qui sait même si, en cherchant bien, par-dessous l'orgueil et l'ambition, qui sait si on ne la trouverait pas aussi dans le cœur des méchants î> Toute âme a un point lumineux, un point d'humanité; il faut le voir; et ceux qui haïssent les hommes ne l'ont point vu. Voilà la grande idée morale qui est — nous le verrons — au centre de la poésie de Jean Aicard; elle est aussi au centre de sa vie.

Jean Aicard est avant tout le poète de la Provence; c'est là son premier titre à l'attention de la France^ et le meilleur.

Après 1870, les provinces françaises, comme dans une famille frappée d'un deuil récent, renonçant à leurs préoccupations locales, se resserrèrent autour de la mère patrie, pour l'aimer mieux et la servir mieux. Chacune lui apporta ses ressources pour restaurer l'énergie nationale. La Provence fut la première à lui donner son cœur harmonieux dans les vers de Jean Aicard.

Je n'ai garde d'oublier Brizeux qui chanta la Bretagne en français. Jean Aicard est pour la Provence, ce que Brizeux fut pour la Bretagne. L'auteur de Marie nous avait apporté des landes du Morbihan une fraîche brassée de genêts en fleurs; Jean Aicard fic a rempli là-bas au pays du soleil, selon l'exprès-

sion de François Coppée, un plein panier d'olives savoureuses ». Ce n'est pas assez dire. L'œuvre de Brizeux', touchante et profonde, a quelque chose d'inachevé, et j'oserais dire qu'après Marie, les Bretons et Primel et Nota, la Bretagne est restée bretonne. Après Jean Aicard au contraire, avec plénitude, la Provence sera française.

11 a fallu toute une vie d'artiste pour opérer cette transformation. Car si la Bretagne isolée sur ses rochers a son caractère très particulier, la Provence, plus encore, est physiquement bien autre chose que le reste de la France.

Flaubert disait que l'Orient commence à Marseille; et de fait, la Provence entière est comme un promontoire qui s'avance dans la mer orientale et où l'Orient est venu de bonne heure apporter sa civilisation et ses idées. Plus tard l'Afrique a envoyé ses bandes sarrasines qui se sont trouvées chez elles en Provence, et ont planté leur tente dans ses montagnes, pour un séjour de plusieurs siècles. Tous les peuples étaient passés sur cette route qui va vers l'Italie et l'Orient, vers l'Espagne et l'Afrique, et vers les pays du nord ; tous avaient laissé des traces de leur passage, mais seules, l'âme orientale et l'âme arabe se sont acclimatées en Provence, parce qu'elles y ont trouvé le milieu qui leur convient : la montagne sauvage et parfumée dans l'Esterel et dans les Maures, les fleurs qui poussent en toute saison à Grasse et à Nice, le désert mélancolique dans la Camargue et dans la Crau, le soleil ardent qui brûle la terre et qui chauffe les cœurs sur toute la Côte

d'Azur, et la mer toujours voisine, chemin ouvert vers l'infini. Et c'est ainsi que l'âme païenne et l'âme musulmane se sont unies pour former l'âme provençale. Sans doute le christianisme est venu, mais il n'a pas changé la Provence dans son fond ; c'est la Provence qui a transformé les légendes chrétiennes et qui a pris au christianisme de quoi fortifier l'idéal que les païens d'Orient et les Arabes d'Afrique lui avaient apporté, mêlé à leur matérialisme sensuel. ^ Ainsi est née la Provence, rêveuse, sensuelle, insouciante, comme l'Asie Mineure, prompte au labeur et prompte à la colère, comme l'Afrique du Nord, gaie et bruyante parce qu'elle est de France, et, gardant dans son paganisme un peu d'idéal, puisqu'enfin Lazare, Marthe et Madeleine sont venus.

Or voilà le pays que Jean Aicard a fait revivre avec ses paysages variés, avec son histoire épique mêlée de légendes comiques, avec son âme complexe et contradictoire.

Jean Aicard disait lui-même récemment (i) : « Dès le début de ma carrière (et mon Dieu ! il y a quelque quarante-trois ans de cela) je formai le projet de consacrer une partie considérable de mon œuvre future à la Provence. Je publiai d'abord les Poèmes de Provence, où je montrais, en des tableautins isolés les uns des autres, les mœurs, les coutumes, les paysages provençaux. Dans Miette et Noré, roman rustique, épopée paysanne au cours de laquelle se déroulent les saisons et les travaux des

(i) Conférence publiée dans le Journal de V Université des Annales, le 5 mai 190S.

champs, mœurs, coutumes et paysages sont vus d'ensemble. Dans Roi de Camargue, j'ai décrit les grandes plaines sauvages des bords du Rhône, et la plupart de mes romans ont pour décor les paysages de chez nous. La Provence Légendaire comprendra une série de pièces de théâtre : La Milésienne (deux siècles avant Jésus-Christj; La Légende du Cœur (xii^ siècle) représentée au théâtre d'Orange, puis au théâtre Sarah-Bernhardt; Les Albigeois (xiii^ siècle); Le Pèlerin (xv^ siècle i ; Gaspard de Besse (xv!!!*^ siècle).

« Eh bien! dans cette série de fresques, un tableau manque pour que ma Provence soit représentée avec tous ses caractères divers. Maurin des Maures vient couvrir une place vide. Maurin des Maures c'est l'épopée du rire. »

Il est très remarquable et il faut noter avec soin que Jean Aicard n'a pas subi l'influence des Aubanel, des Roumanille, des Mistral qu'il admire et auxquels, dès son entrée dans la carrière, il adressa un salut d'admiration respectueuse et de sympathie :

0 mes aînés, saiut! salut, ô Roumanille; Chanteur de La Grenade entr'ouverte, Aubanel...

Et toi, Alistral, au nom prédestiné, félibres, Vos voix ont dominé, si douces cependant. Le Rhône et son mistral qui, sauvages et libres, Sur le pont d'Avignon se brisent en grondant (i).

Mais les langues mortes ne revivent pas; on ne les ressuscite pas, même avec des chefs-d'œuvre.

(i) Poèmes de Proience . Voir la pièce iiuitulée : Avignon,

Jean Aicard l'a compris et, pensant en provençal pour comprendre la Provence, il l'a chantée en français pour être compris des Français.

C'est donc Jean Aicard qui, en littérature, adonné la Provence à la France.

Pour cela, il a dû créer une langue nouvelle.

Faire parler à ses paysans le langage savant des lettrés, il n'y fallait pas songer; il essaya de parler un français « qui laissât deviner par transparence le génie des idiomes locaux », et il n'hésita pas à faire entrer dans son vers quelques idiotismes, débris des patois en dissolution; il modela sa phrase « sur la façon dédire des Provençaux de race quand ils parlent français » .

« Le poème de Miette et Noré, dit-il d), a tenté un langage et une composition simplifiés d'après les modèles populaires, et, dans cette forme, il apporte l'hommage au travail du laboureur, — l'ouvrier que nul progrès ne supprime.

« Ce n'est pas seulement un poème d'accent populaire, c'est aussi un poème d'accent provençal. Quand nos paysans s'expriment en français, ils traduisent les images, les allures, le tour même, et — si l'on peut dire — le goût du patois provençal. J'ai essayé de parler, en vers, un français qui laissât, à leur manière, deviner par transparence le génie des idiomes locaux, heureux si quelques-uns de nos idiotismes, débris des patois en dissolution, paraissent dignes d'enrichir la langue française.

(i) Préface de Miette et Noré.

(^ Les patois provençaux s'en vont. J'ai modelé un peu ma phrase sur la façon de dire de nos Provençaux de race quand ils parlent français. Lorsque les seigneurs, dans les chansons populaires, courtisent les bergères, ils s'expriment ainsi dans un provençal francisé. Il m"a semblé que c'était la langue naturelle d'un poème qui veut raconter la Provence moderne. Ma pensée est moderne, ma langue devait être française, car de plus en plus les caractères particuliers des provinces se fondent dans la grande unité nationale. Le pittoresque y perd sans doute; mais, poètes, nous ne sommes pas pour arrêter la marche de la vapeur. Nous sommes pour essayer de donner la durée des œuvres d'art aux formes que détruisent le temps et les forces nouvelles, et pour annoncer les forces de l'avenir. Fixons donc les choses provinciales qui s'en vont, dans la langue qui doit leur survivre. »

Par ces moyens qui consistent en somme à trouver la simplicité à force d'art, à réduire la convention au minimum par un effort prolongé, Jean Aicard est arrivé dans la peinture à une plénitude d'effet qui a été reconnue de tous. Je n'ai pas ici à entrer dans l'analyse de celles de ses œuvres qui sont consacrées à la Provence ; le lecteur verra plus loin quelques-uns de ses Poèmes de Provence et des fragments de Miette et Noré qui lui donneront le désir de lire l'œuvre entière.

Constatons seulement que la Provence s'est reconnue dans l'œuvre de Jean Aicard. Du Var à la Durance, il est salué et aimé comme le poète national; lesenfantsapprcnnent son œuvre dans les écoles

et le paysan à sa charrue, le chasseur dans les bois fredonnent ses vers. Mistral lui-même, sous les mots français, a reconnu, dans l'œuvre d'Aicard, l'âme provençale.

La critique de Paris n'a pas été moins sensible que les Provençaux à la beauté de cette tentative de poésie régionaliste. François Coppée, Sarcey et Patin louèrent avec enthousiasme les Poèmes de Provence. André Lefèvre déclarait : « Tout cela est dessiné et peint d'un trait ferme en pleine lumière : mais le joyau du livre ce sont les vingt-neuf pièces consacrées à la cigale... Jamais, même du temps de Théocrite, les cigales ne reçurent plus délicat hommage (i). »

On connaît le beau sonnet de Sully-Prudhommc que je cite plus loin, dans ce recueil.

Disciple harmonieux de l'antique cigale, Je ne saurai te rendre aucune joie, égale A la sereine ivresse où m'ont plongé tes vers.

N'en fais que de pareils ou n'en fais jamais d'autres; Plains et n'imite pas la tristesse des nôtres Où ne se sont mirés ni les cieux ni les mers.

Le soir de la première lecture de Miette et Noré, chez M'"° Adam, M. Mézières voulut résumer l'impression générale par quelques mots improvisés, et comme l'atmosphère était chargée de poésie, ces quelques mots furent des vers, hommage délicat d'un poète à un poète :

La Provence revit dans vos vers pleins et chauds ; D'autres nous la rendaient, mais en vers provençaux;

(i) Voir page du présent recueil.

La langue de Mistral, si brillante et si forte,

Hélas 1 n'est plus pour nous qu'une langue un peu morte ;

La vôtre, cher ami, dans sa simplicité,

Reproduit la Provence en toute vérité.

La voilà cette terre aux aspects de fournaise,

Avec son ciel de feu, son âme si française,

Son terrible mistral, son Rhône aux flots puissants,

La joie et les douleurs de ses rudes enfants.

H est intéressant de rapprocher l'œuvre de Mistral de celle d'Aicard pour en faire éclater les différences. Autant que par la langue, elles diffèrent essentiellement par les procédés d'art, par les caractères des personnages et par la pensée générale.

J'irai jusqu'à dire que les deux poètes n'ont point, pour leur terre natale, le même amour. Mistral aime la Provence avec la magnifique intransigeance d'un patriote du temps des Albigeois et semble croire possible un retour aux vieilles coutumes, une résurrection du langage des ancêtres, ennobli par les œuvres d'une école littéraire. Aicard aime sa Provence telle qu'elle est aujourd'hui; et tout en déplorant que les costumes provinciaux disparaissent avec les vieilles naïvetés et les vieux idiomes, il se résigne aux nécessités du présent, cherche dans son modèle, qui est la nature, les beautés qui ne passeront point, et nous en apporte l'image dans un fran(;ais enrichi d'expressions empruntées au patois populaire qui se meurt.

Nous sommes en présence de deux portraits exécutés par deux peintres différents ; les deux portraits se ressemblent d'une façon nécessaire, puisqu'ils ont un même modèle ; mais en tirer cette conclusion que la manière et le talent des deux

artistes se ressemblent aussi, c'est faire preuve d'une incompétence un peu sommaire.

Les Poèmes de Provence, qui précédèrent Miette et Noré de sept ou huit ans, empruntent encore quelque chose à l'idéal littéraire classique. La Pro^ vence y est vue par moments à travers un souvenir des poètes grecs et latins quoique certaines pièces, comme Le Rhône et La Ferrade, annoncent déjà une vision directe de la nature et une admiration qui, pour s'exprimer, se passe d'intermédiaires et de témoignages.

Avec Mïette et Noré, le poète s'est délibérément affranchi. Bien plus, il a voulu, cherché et trouvé une forme générale nouvelle, un plan nouveau, tout à fait en harmonie avec son état d'âme qui est celui d'un artiste de son temps, c'est-à-dire préoccupé, bien qu'idéaliste, de réalité et d'exactitude, volontairement soigneux même du détail vulgaire qui est de la vie et relevé la pureté de l'ensemble.

Mistral a choisi pour écrire son immortelle Mireille une forme exclusivement lyrique. Son poème est uniquement composé de strophes de sept vers (sept est le nombre fatidique) à savoir : deux vers de huit pieds, un de douze, trois de huit rimant ensemble, et encore un de douze ; c'est l'hymne continu et soutenu.

Jean Aicard a écrit en alexandrins, à rimes régulières, tous les chants de Mïette et Noré. Ce sont de vivants récitatifs composés comme les chapitres d'un roman coloré, passionné, dramatique, mais d'où l'auteur a retire toute digression lyrique. Il n'entend que faire une peinture véridique et ferme du pays

2b PORTRAIT LITTERAIRE

qu'il nous fera aimer. Il croit que la forme qu'il a adoptée est en harmonie réelle avec les tendances intellectuelles de son époque... il sent pourtant en lui les élans de l'enthousiasme... L'épopée qu'il rêve (ce mot veut dire simplement récit) s'emporterait volontiers par instants à se transformer en ode. Eh bien, il ne se refusera pas à cet appel de l'enthousiasme, mais il séparera les deux éléments, l'épique et le lyrique, afin de laisser au récit, dès qu'il est commencé, son caractère propre, son mouvement vital. Et chacune des parties épiques sera précédée d'un prélude qui en est comme l'âme lyrique, envolée et chantante au-devant du drame qu'elle annonce. En vérité, n'y a-t-il pas là une invention véritable r Nous ne connaissons en tous cas aucun autre poème composé sur ce plan, que le poète a repris plus tard, lorsqu'il a écrit son Don Juan.

On sent que désormais le poète français de la Provence ne se préoccupera plus d'aucun exemple littéraire, ni antique, ni moderne ; il est seul en face du modèle naturel et de ses propres impressions. Si quelque chose est incontestable, c'est la personnalité de son œuvre, et voilà ce qui, jusqu'à l'heure présente, n'a pas été signalé.

La dernière œuvre de Jean Aicard, ce Maiirin des Maures dont l'Angleterre et l'Allemagne annoncent déjà les traductions, est écrit avec le même souci de franciser la Provence dans l'essence même de son esprit et de son caractère. Maurin là fait mJeux comprendre et la fait mieux aimer.

Quelques critiques, rares il est vrai, ont voulu

voir dans le Maurin des Maures de Jean Aicard une réplique du Tartarin d'Alphonse Daudet. Mais vraiment la comparaison est impertinente pour les deux artistes. Tartarin est un chef-d'œuvre, inégalable, de caricature; Maurin est le portrait d'un homme idéal. Tartarin est une outre enflée d'orgueil, il est guidé dans toutes ses actions par la vanité et il va toujours jusqu'à la sottise quand il ne la dépasse pas. Maurin a de l'esprit et du meilleur, et il ne s'oublie jamais jusqu'à être sot. Il obéit à un idéal de justice, confus mais profond. C'est plutôt à Don Quichotte qu'il fait penser, c'es un Don Quichotte moderne, spirituel, républicain, libre-penseur et chrétien. II y a peut-être en Provence beaucoup de Tartarins, mais il ne faudrait pas le dire; il y a peut-être peu de Maurins, mais il faudrait dire qu'il y en a beaucoup. Comme Mïette et Noré, comme Roi de Camargue^ Maurin des Maures est une œuvre originale qui n'a à craindre, pour l'intensité et la vérité de la couleur provençale, aucune comparaison.

Ceux qui s'attachent à marquer, dans l'histoire de notre littérature, les acquisitions que chaque génération a faites, les enrichissements successifs de notre pensée et de notre art — et vraiment que serait l'histoire de la littérature si elle n'était pas cela d'abord?^ — ceux-là doivent penser que les Poèmes de Provence et Miette et Noré marquent une date importante, parce qu'ils marquent l'avènement de la poésie régionaliste.

Jean Aicard avait écrit en 1880 : « Fixons les

jhoses provinciales qui s'en vont dans la langue qui doit leur survivre. N'était-ce pas la volonté dcBrizeuxr... Et nous aurons un jour, vous verrez! une représentation poétique par provinces de toute la belle France >> (i i.

Je ne connais pas de prophétie littéraire qui se soit réalisée plus complètement, s'il est vrai que je ne puis pas citer ici tous nos poètes provinciaux sans donner à mon étude des allures de catalogue. Chaque coin de terre a son barde inspiré, et ce concert poétique, où des voix si diverses se mêlent harmonieusement, ce concert rêvé par Jean Aicard, il y a trente ans, nous l'entendons aujourd'hui. Mais l'originalité et la jeunesse des poètes provinciaux de nos jours, et la joie qne nous avons à écouter leurs chants savoureux, ne doit pas nous faire oublier que l'initiateur, leur père et leur maître à tous, fut Jean Aicard. Ils ne le savent pas ou ils l'ont peut-être oublié, mais il y a des moments où la critique doit marquer les places et fournir un document clair à ceux qui écriront plus tard l'histoire de notre poésie. C'est fait.

(i) Miette et Noré, préface p. XII.

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