‹ La poésie de Jean AicardChapitre 5 sur 112 · LE POÈTE DES ENFANTS ET DES MÈRES · texte numérisé non relu

LE POÈTE DES ENFANTS ET DES MÈRES

Jean Aicard a une place à part dans notre littérature parce qu'il est le poète de la Provence; il a conquis aussi une place particulière parce qu'il est le poète des enfants et des mères.

Tout le monde connaît la Chanson de l'Enfant, le Livre des Petits et ce roman qui s'appelle VAme d'un enfant. Bientôt paraîtra un autre recueil de vers qui fera suite au Livre des Petits et racontera la Légende Enfantine.

Ici Jean Aicard avait un devancier dont la gloire est redoutable : Victor Hugo. Victor Hugo est le premier grand poète français qui ait compté l'enfant pour quelque chose dans la matière poétique. Avant lui, l'enfant occupait une large place au foyer et il avait une importance sentimentale, au moins depuis Rousseau; l'amour de leurs enfants était pour beaucoup d'artistes le sentiment le plus profond et le plus durable de leur vie, mais il tenait peu de place

dans leur art. Victor Hugo a supprimé les barrières qui séparaient la vie de la poésie et il a mis en vers ses affections de père et de grand-père. C'est à cette source qu'il a puisé qnelques-unes de ses plus pures et de ses plus belles inspirations. Mais Victor Hugo n'a vu dans l'enfant que son charme : il est le bouton de rose dont on attend l'éclosion, il est le petit dieu du foyer qu'on adore et qui commande, et dont on jouit; l'art d'être grand-père, c'est l'art de gâter ses petits enfants. Ou bien Victor Hugo a étudié l'enfant dans le cœur du père qui s'exalte au travail parce qu'il aime un être pur, ou qui pleure à en mourir parce qne ce petit être est mort. En un mot, l'œuvre poétique de Victor Hugo, qui a les enfants pour sujet, est un tableau éloquent des joies et des douleurs que l'enfant apporte.

Ce tableau est si achevé que Jean Aicard n'a pas même pu songer à le recommencer, son œuvre est bien différente.

Nous sommes ici en présence d'un poète qui a souffert dès ses premières années, qui a vu d'autres enfants souffrir et qui a gardé vivantes ces premières impressions, parce qu'il n'a pas vu grandir à son foyer les enfants joyeux qui font oublier bien des souffrances. Aussi, il s'est penché sur la faiblesse des petits et sur leur douleur, se souvenant de luimême; il a cru que pour élever des hommes bons, il fallait rendre les enfants heureux, et il a plaidé leur cause.

Bien mieux, il a compris leur âme en étudiant la sienne; il en sait les aspirations et les besoins; et

LE POÈTE DES ENFANTS ET DES xMÈRES 31

simplement il a dit aux mères cette science de l'âme enfantine.

Bien mieux encore, ayant compris l'âme des enfants, il sait le langage qu'il faut parler pour être entendu d'eux; il croit que la poésie s'ennoblit quand elle s'incline jusqu'à la simplicité balbutiante qui leur convient. 11 croit que les plus beaux sentiments humains peuvent être versés en des vers puérils et en des cœurs de cinq ans. Et devenant maternel, il a écrit des conseils pour les tout petits et il a raconté des légendes pleines de sens que les tout petits comprennent.

Voilà une œuvre d'une haute portée morale, une œuvre d'éducation et d'art tout à la fois. Et vraiment pourquoi la poésie ne servirait-elle pas à « élever » l'enfant? ou perdrait-elle quelque chose de sa dignité en devenant utile aux hommes } Jean Aicard ne le pense pas, et bravement, il met au Livre des Petits, en guise de préface, une page d'un éducateur, Félix Pécaut. Pécaut demande pour l'école « une poésie qui soit esprit et non simple musique, c'est-à-dire sensation; qui soit simple, largement humaine et non pas raffinée, aristocratique, érudite; qui nous porte à l'action et non au sommeil... bref, une poésie qui apporte à notre jeune peuple la santé et non les rêves morbides... A quelle source puiser pour l'école primaire, pour l'âge de sept à douze ou treize ans? Où chercher des morceaux propres à ce haut office d'éducation morale que nous avons essayé de marquer, des morceaux d'une langue simple, saine et à la portée de tous? Que la poésie descende

donc vers le peuple; qu'émue d'une sympathie fra ternelle, elle prenne part à l'éducation des petits; qu'elle fasse éclore leurs sentiments, qu'elle les aide à devenir des âmes humaines » (i).

Quand parut la Chanson de V Enfant, la critique fut unanime à en reconnaître la valeur d'art, en même temps que la valeur morale.

Armand de Pontmartin fait particulièrement ressortir dans un chapitre des Nouveaux Samedis que Jean Aicard a parlé des enfants d'une manière originale après Victor Hugo.

« La Chanson de VEnfant^ dit Francisque Sarcey, est un livre que toutes les mères auraient dû lire. » M. Jules Levallois y aime « un fond de tendre humanité ».

George Sand écrivait à l'auteur, sur la fin de sa vie : « Votre livre est très touchant et très charmant... » et : « Je lui rendrai justice lorsque je rendrai compte de quelques-unes de mes lectures agréables et bonnes. » A ces témoignages, il faut ajouter celui d'un poète délicat, André Lemoyne, qui après avoir cité La Légende du Chevrier écrit : « Qu'en dites-vous, lecteur.^ N'est-ce pas que celte fraîche idylle, éclose sous les cieux clairs d'Orient, vous donne à la fois l'impression d'une page de la Bible ou de Théocriter De pures images pour les yeux, une délicieuse musique pour l'oreille et des notes émues pour le cœur, tout y est. Quand on a lu cette ravissante idylle, on aime à la relire avec lenteur en

(t) I* Litre dts Petits, p. 4.

Page 1