DEFAILLANCE
T'ai-je connu, t'ai-je perdu, Pouvoir mystérieux, génie De tout dire avec harmonie Pour qui j'ai cru, gonflé d'une joie infinie. Qu'un honneur divin m'était dû?
Hélas! que chanter et que dire?
Les fleuves, les m.ers et les bois Parlent mieux que l'humaine voix.
Et les labeurs humains, que j'aimais autrefois, Sont-ils bien dignes de la Lyre!
Autrefois, grand par ma fierté,
Défiant la vaste nature.
Je croyais vaincre son murmure
Avec deux mots liés par une rime pure,
Et j'appelais la gloire une immortalité.
Autrefois, j'admirais les hommes!
Je croyais que, soleil ou vent, Ils allaient, au cri d'En Avant!
Cherchant le beau toujours, pour le trouver souvent. Mais j'ai vu quel néant nous sommes!
LE DIEU DANS l'hOMME 173
Je sais tout: le Mal seul est fort!
L'ouragan d'horreur nous entraîne Sur la frêle barque incertaine, Avec sa cargaison de douleurs et de haine, Et l'amour retarde la mort!
Je n'attends rien, plus rien de l'homme.
Rhéteurs, rêveurs, savants, soldats,
L'action même ne sert pas!
Naître, vivre, mourir, tout est mystère en somme; Sur mon cœur dépeuplé j'ai croisé mes deux bras.
Et, fils mort-né de la Science, Si le néant m'est démontré, Paisiblement désespéré, L'œil fixé sur la fin des êtres, j'attendrai Dans la dignité du silence!
Et pourtant, pourtant ! quelquefois, "Me détournant de ma souffrance.
Je chante, et je rêve, et je crois!
Il me semble qu'on peut créer, avec la voix, La fleur de vie et d'espérance!
Et que le mot mystérieux
Peut rallumer l'antique flamme.
Consoler les cœurs et les yeux.
Rendre l'homme immortel par la grandeur de l'âme, Et faire tout le bien que n'ont pas fait les dieux !
Un enfant exerce sa force,
Il forme ses bras et son torse
Lorsqu'il imite, dans ses jeux,
L'action utile de l'homme;
Le jeu n'est que l'école, en somme.
Des cœurs et des bras courageux.
Plus tard, Thomm^e aux labeurs se voue
Et son gai repos, quand il joue.
Prépare des labeurs nouveaux;
Le jeu, c'est l'utile exercice;
C'est la halte réparatrice;
C'est le père des grands travaux.
Le jeu, pour toi, chanteur mon frère, C'est un couplet qui va distraire Le dim.anche des travailleurs ; Mais ta tâche vraie, ô poète, N'est pas ta chanson la mieux faite, C'est celle qui les rend meilleurs!
LE DIEU DANS l'hOMME 175
Garde de jouer à la rime Et d'oublier l'esprit sublime Pour la lettre d'où naît la mort; Afin qu'on respecte le style, Fais qu'à son heure il soit utile:
La parole est le pain du fort.
Ne sois pas pareil à ce bonze Qui heurte des disques de bronze Pour nous étonner d'un bruit vain, Surtout à l'heure où l'âme en peine Appelle une espérance humaine, Ayant perdu l'espoir divin ! !
Garde-toi (pour plaire à la foule) D'imiter le clown sur sa boule Dans un maillot couleur de chair, Ou le Chinois, à longue manche.
Qui jongle... et reprend par le manche Les couteaux — qu'il relance en l'air!
Afin que nul ne puisse dire :
« Que fait là ce porteur de lyre Perdu parmi les citoyens? »
Pense ! — Rêver toujours est lâche ; Fais penser, c'est ton but, ta tâche; Les rythmes sont de beaux moyens !
Chanter, c'est allumer son âme, Et l'élever haut, tout en flamme, Glorieuse comme un soleil.
Pour que, de loin, battant des ailes, Des âmes viennent, fraternelles, Chercher la joie et le conseil.
176 CHOIX DE POÈxMES
Chante les choses nécessaires; Sur l'aile de tes vers sincères Fais voler Tesprit haut et loin; C'est ton travail: eh bien, travaille Songe que le savant te raille Et que Platon est ton témoin.
Et s'il veut, de la République, Te chasser couronné, — réplique :
« Platon fut orgueilleux, dit-on ; Eh bien, moi qui mets sa pensée Dans une forme cadencée, J'embellis l'âme de Platon! »
Pour que de loin, battant des ailes, Des âmes viennent, fraternelles, Chercher la joie et le conseil, Chanter, c'est allumer son âme, Et l'élever haut, tout en flamme.
Glorieuse comme un soleil.