‹ La poésie de Jean AicardChapitre 60 sur 112 · REVE D'ENFANT · texte numérisé non relu

REVE D'ENFANT

Étant mort tout petit, je m'éveil'ai de même,

Après des milliards de siècles, — à huit ans.

Le jour me fit l'effet d'une aube de printemps,

Quand le Réveil entra tout à coup dans mon ombre.

Et pourtant, au dehors, lorsque les morts, sans nombre,

Se levèrent, grouillants, effarés du réveil,

Je vis qu'on n'était plus éclairé du soleil.

Le soleil était mort, et, pour Tœuvre dernière.

Nous-mêmes nous étions notre étrange lumière.

Et je vis, sur moi-même ayant porté les yeux,

Insouciant, léger dans mon matin joyeux,

Tandis que l'air tremblait du clairon redoutable.

Je vis que je portais encor, dans mon cartable.

Mon Histoire sacrée, une plume, un cahier...

J'allais, comme à l'école, au jugement dernier.

Et Siècles, Nations, en une seule foule.

Peuples, Races, passaient comme un fleuve s'écoule

Sur sa pente fatale il roule incessamment

Sans qu'une goutte d'eau fasse halte un moment,

Par la masse de tant 'de gouttes d'eau poussée! Ainsi coulaient sans fin, multitude pressée, Les générations des générations.

Quelle diversité d'hommes! de nations:

Que d'armes, de manteaux aux formes inconnues! Puis venait, par moments, le flot des races nues, Et je pensais: (( Quand donc verrai-je les Hébreux? » Et les Peuples passaient nombreux, nombreux, nombreux. Voici des Blancs, des Noirs, des Rouges et des Jaunes, Et la terre — rendant, par couches et par zones, Toute cette poussière humaine, — n'était plus Qu'un noyau sous les pieds des âges révolus!

C'était ainsi. Chacun sait qu'un rêve est bizarre.

La foule tout à coup se fit un peu plus rare...

Un bon vieillard passa qui s'aidait d'un bâton.

Et je lui dis: — « Monsieur, s'il vous plaît, où va-t-on? »

— « A Josaphat, dit-il, tu sais bien, la vallée De Josaphat? C'est là que la foule est allée. L'Histoire Sainte alors, nous ne la savons pas? Mais, vois-tu, mon petit ami, pressons le pas, Car l'Ange 'du Seigneur a fait savoir au monde Qu'il faut au grand appel que chacun lui réponde Devant tous, — et que Dieu doit être sans pitié ! Si quelqu'un fait attendre il sera châtié. »

Et tandis que le vieux continuait sa route, Préoccupé du Dieu que l'Univers redoute, Je songeais à l'Ecole, au Maître, à son regard Sévère, si quelqu'un arrivait en retard...

LE DIBU DANS l'HOMME 207

Et justement, — ayant très soif, — non sans surprise J'entendis qu'on criait: (( A la bonne cerise! »

— « Par ici, le marchand! J'ai deux sous, par ici! » Pour deux sous, j'en eus plein mon tablier. — « Merci ! Vous avez eu, brave homme, une bien bonne idée ! »

— (( Oui, dit-il reprenant sa marche retardée... A la bonne cerise! » Il modulait ses cris Printaniers, comme font les marchands de Paris; Et tandis que fuyait sa voix déjà lointaine,

Je m'assis, bien content, au bord d'une fontaine; Des oiseaux y buvaient; je bus comme eux, près d'eux. Puis leur fis bonne part de mes fruits savoureux, Et je riais de voir leur joli bec aux prises. Tout noir, avec le rouge éclatant des cerises.

Or quelqu'un qui courait me cria tout à coup: (( Petit, prends comme moi tes jambes à ton cou! Nous sommes les derniers! Suis-moi, voici la route! »

Je courus, j'arrivai. La terre était là, toute.

Là, dans l'espoir du ciel et la crainte du feu,

Sur les gradins en cercle, humble sous l'œil de Dieu,

Toute l'humanité, formidable assemblée.

Attendait en silence, immobile et troublée.

Pour vaste cependant que soit l'immense mer,

Elle n'est rien devant l'infini de l'éther;

Et devant la Justice et la vie Eternelle,

L'Humanité voyait sa petitesse en elle.

Et par-dessus les plus hauts gradins, trônait Dieu

L'Esprit, le Fils à droite et le Père au milieu.

Des Anges derrière eux élevaient la trompette

Terrible, dont lecho dans les cœurs se répète

Et qui, lorsque j'entrai, s'abaissa tout à coup.

Et l'Assemblée alors, d'un bout à l'autre bout,

Me plaignant de mon sort, souffrant de son attente.

Tourna vers moi des yeux de pitié mécontente.

Car étant le dernier, j'allais être puni!

Au péché d'un instant, châtiment infini:

La main de l'Eternel est lourde à l'Ephémère!

Et les mères pleuraient, — toutes étant ma mère, —

Et toutes élevaient leurs enfants dans leurs bras,

En murmurant: « Seigneur, tu lui pardonneras?... »

— (( ... Quelle est, » dit une Voix terrible 'dans les nues, (( La créature, alors que toutes sont venues,

Qui fait attendre ainsi les mondes et leur Dieu?... )>

Et j'étais seul, au fond du gouffre, au beau milieu, Cherchant en vain, parmi les réponses apprises...

Je dis enfin: (( ... C'est que je mangeais des cerises! Et puis j'en ai donné leur part à des oiseaux... »

La foule s'agita comme les grandes eaux,

Tous attendant l'Arrêt, tous redoutant ensemble

Le Juge devant qui le Juste même tremble!...

Mais alors, dans la nue, une voix douce dit: « Heureux ceux qui seront pareils à ce petit!...

— Enfant, reprit Jésus, viens à ma droite, monte! » Et je montai, content, avec un peu de honte,

Et la foule élevait les enfants dans ses bras.

En criant: <( Oui, Seigneur, tu leur pardonneras! »

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