DETRESSE
Quand j'arrivai, la nuit, seul, plaintif, marchant vite,
Comme un fauve blessé qui regagne le gîte.
Ayant fui tout à coup la ville où j'ai laissé
Les yeux dont la douceur tranquille m'a blessé,
Quand j'arrivai, la nuit, — nuit d'hiver glaciale, —
Agitant ma pensée en feu sous mon front pâle,
Les arbres — et les murs qui bordent le chemin,
Et qui m'ont vu jadis, petit, donnant la main,
S'étonnant de me voir si tard, si solitaire.
Me dirent: (( Cependant que captifs de la terre,
Nous regardions tourner nos ombres à nos pieds,
Dans quels bois marchais-tu, mon fils, par quels sentiers.
Pour avoir déchiré tes mains et ta poitrine? »
Et lorsque je parvins au bas de la colline,
La porte de l'enclos où j'ai joué petit
Se dressa toute noire et fermée, et me dit:
(( La clef, qu'en as-tu fait? où donc l 'as-tu perdue? »
Et j'eus l'air de ne pas l'avoir bien entendue,
Et je franchis le mur dont le faîte croula,
Et mon chien dit: << Voleur, voleur, que fais tu là! »
Puis se coucha honteux en murmurant : (( Oh ! maître,
Vous êtes si changé ! comment vous reconnaître ! »
Et l'écurie ouverte au souffle matinal:
« Je n'ai pas entendu le pas de ton cheval?
Est-il demeuré seul, au fond du précipice? »
Et la maison dit: « L'heure est au repos propice;
Ton serviteur est las: il a fait son devoir;
Que tu vinsses de nuit, il n'a pu le prévoir;
Vas-tu le rappeler de l'oubli, le pauvre homme?
. . . Qu 'as-tu fait du somm.eil ? Laisse-nous notre somme ! »
Alors, je m'arrêtai dans l'ombre et je m'assis; Et dans l'azur, les feux du ciel, clairs et précis, Et vers le sud, la mer, où nageait de la flamme, Me crièrent: « Chanteur, qu'as-tu fait de ton âme? Qu'as-tu fait de tes chants, de ton cœur, de l'orgueil? n Et je dis à la mer, au grand ciel, à mon seuil : « Deux bras ont repoussé mes deux bras tout à l'heure, Et je suis là, seul, pauvre, errant, — et sans demeure. »