‹ La poésie de Jean AicardChapitre 71 sur 112 · DETRESSE · texte numérisé non relu

DETRESSE

Quand j'arrivai, la nuit, seul, plaintif, marchant vite,

Comme un fauve blessé qui regagne le gîte.

Ayant fui tout à coup la ville où j'ai laissé

Les yeux dont la douceur tranquille m'a blessé,

Quand j'arrivai, la nuit, — nuit d'hiver glaciale, —

Agitant ma pensée en feu sous mon front pâle,

Les arbres — et les murs qui bordent le chemin,

Et qui m'ont vu jadis, petit, donnant la main,

S'étonnant de me voir si tard, si solitaire.

Me dirent: (( Cependant que captifs de la terre,

Nous regardions tourner nos ombres à nos pieds,

Dans quels bois marchais-tu, mon fils, par quels sentiers.

Pour avoir déchiré tes mains et ta poitrine? »

Et lorsque je parvins au bas de la colline,

La porte de l'enclos où j'ai joué petit

Se dressa toute noire et fermée, et me dit:

(( La clef, qu'en as-tu fait? où donc l 'as-tu perdue? »

Et j'eus l'air de ne pas l'avoir bien entendue,

Et je franchis le mur dont le faîte croula,

Et mon chien dit: << Voleur, voleur, que fais tu là! »

Puis se coucha honteux en murmurant : (( Oh ! maître,

Vous êtes si changé ! comment vous reconnaître ! »

Et l'écurie ouverte au souffle matinal:

« Je n'ai pas entendu le pas de ton cheval?

Est-il demeuré seul, au fond du précipice? »

Et la maison dit: « L'heure est au repos propice;

Ton serviteur est las: il a fait son devoir;

Que tu vinsses de nuit, il n'a pu le prévoir;

Vas-tu le rappeler de l'oubli, le pauvre homme?

. . . Qu 'as-tu fait du somm.eil ? Laisse-nous notre somme ! »

Alors, je m'arrêtai dans l'ombre et je m'assis; Et dans l'azur, les feux du ciel, clairs et précis, Et vers le sud, la mer, où nageait de la flamme, Me crièrent: « Chanteur, qu'as-tu fait de ton âme? Qu'as-tu fait de tes chants, de ton cœur, de l'orgueil? n Et je dis à la mer, au grand ciel, à mon seuil : « Deux bras ont repoussé mes deux bras tout à l'heure, Et je suis là, seul, pauvre, errant, — et sans demeure. »

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