A CHEVAL
J'ai voulu laisser loin ma pensée; Au départ, mon amie avait touché ma main, Mais sans l'avoir pressée, Sans me dire : « A demain » ;
J'ai douté; ma pensée inquiète M'a poussé comme un grain fait s'enfuir un vaisseau, Comme un trait d'arbalète Fait s'envoler l'oiseau!
Cette main, mon amour, froide et morte! Vite, vite, ah! fuyons ce chagrin qui rend fou, Où j'irai, — que m'importe! — Rouler mort d'ans un trou !
J'ai frappé mon cheval, noble bête!
La cravache a sifflé, l'éperon a mordu; Il galope en tempête, Crins au vent, cou tendu!
Mon cheval haletant me dit: « Grâce! » Il halète, en sueur, et le mors blanchissant... Sur son flanc, sur sa trace, On peut voir de son sang.
Pauvre ami, bon cheval, ah! pardonnai Mais l'amour a des coups d'éperon plus mordants, Et l'amour m eperonne, Et je saigne — au dedans!
Doucement ! — je tiens haute la bride. Doucement! — mon chagrin en arrière est laissé: Merci, bête intrépide, Nous l'avons dépassé.
Elle m'aime; elle est bonne et fidèle:
Prends appui sur le mors, bon cheval, pauvre ami. Belle nuit!... Sur la selle Je sommeille à demi.