LA CHANSON DU LIT
Salut à l'autel redoutable,
Au lit, dressé comme une table, Pour le festin de vie et le festin de mort! Un spectre est au chevet, droit, un doigt sur la bouche
Salut à l'effrayante couche
Où tombent le faible et le fort.
Salut! — C'est, qu'on entre ou qu'on sorte,
Le seuil de l'éternelle porte, Premier, dernier degré d'e l'escalier des temps... La conscience meurt, folle dès qu'elle y tombe,
Car sur cette forme de tombe
Fument les cauchemars flottants.
Salut! — C'est là que le bon somme
Donne l'oubli paisible à l'homme Qui faiblit chaque soir après les forts travaux . Il dort comme il dormait au ventre de sa mère.
Et, la nuit, sa force éphémère
Renaît pour des labeurs nouveaux.
(l) Nouvelle version.
Salut au lit où l'accouchée
Sur l'enfant qui vagit — penchée, Connut la grande joie et les grandes douleurs *, Où le frais nourrisson rit, joue et se fourvoie;
Au lit blanc qu'un berceau côtoie,
Au lit de dentelle et de fleurs!
C'est l'autel sacré du mystère.
Où gît l'avenir de la terre, Le beau destin promis aux hommes du futur: L'autel prodigieux où dort l'espoir du monde;
Où l'enfant rose à tête blonde
Fait renaître l'homme plus pur!
C'est l'autel sublime où la vierge,
Sous la soie et l'or, sous la serge, S'offre au chaste baiser de l'éternel amant... Des anges tout pensifs le portent sur leurs ailes
Car, grâce aux voluptés charnelles,
L'esprit revit incessamment.
Et c'est encor la barque étrange
Où l'homme — dont la face change — Sent tout à coup la mort se coucher contre lui... Il subit le baiser de l'horrible inconnue,
Le poil dressé sur sa chair nue.
L'oeil ouvert sur la grande nuit...
Puis il lui semble — dernier songe — Que son lit, barque affreuse, plonge Dans le gouffre sans fond d'où nul n'est remonté. Et suivi du bruit sourd des choses qu'il a faites, Sanglots des deuils, rires des fêtes, Il descend sous l'éternité!