‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 10 sur 215 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

orthodoxes se retournèrent eux-mêmes contre lui, sous prétexte que « la forêt d'Aristote étouffait .l'autel du Seigneur ». — Le triomphe de Platon fut complet, quand les humanistes, comme Pic de la Mirandole et surtout Erasme, l'un des esprits les plus distingués du temps, embrassèrent sa cause : c'est même du platonisme qu'Erasme fit sortir le î'ationalisme, qu'on peut considérer comme le point extrême auquel aboutit le mouvement philosophique du temps, et qui allait donnera la pensée son libre essor et sa pleine envolée. Cependant, ce désastre de la scolastique avait éveillé l'esprit de critique : le rationalisme le trempa et l'affina, tandis que l'érudition mettait entre ses mains des armes redoutables.

En eff'et, après avoir appliqué la critique aux connaissances humaines, on fut naturellement amené à l'exercer sur les choses de la foi. Après avoir discuté les textes d'Homère, d'Aristote et de Platon, on examina, on commenta la Bible. Naturellement, on y trouva la condamnation de bien des abus qui, au cours des siècles, s'étaient introduits dans le catholicisme. Wicleff" et Jean Huss les avaient déjà signalés, et avaient payé cette hardiesse de leur vie. Mais, cette fois, l'esprit d'examen, soutenu parle rationalisme, ne craignait plus d'avancer, l'Ecriture en main, que l'Église avait faussé le christianisme des premiers temps, et qu'il l'y fallait ramener. C'est ainsi que la Réforme religieuse sortit du mouvement de la Renaissance.

Tout d'abord. Renaissance et Réforme firent cause commune : Luther déclarait les humanités « les fourreaux du glaive de l'esprit ». Calvin prescrivait, au collège de Genève, l'étude des lettres antiques, et Zwingle cultivait les langues grecque et latine. Il en fut de même en France, dans les premiers temps : on y voit des érudits et des poètes, récemment convertis à la Réforme, réunis autour de François I*"' et de sa sœur Marguerite. Ramus et Henri Estienne ont la protection du roi, bien qu'ils aient embrassé la doctrine nouvelle; le poète de cour Marot lui donne des gages indiscutables; les protestants Despériers et Le Fèvre d'Etaples pratiquent, l'un la poésie, l'autre l'hellénisme. Les deux grands courants de la pensée,

LA RENAISSANCE LITTERAIRE. xxiii

Réforme et Renaissance, n'ont alors aucune peine à marcher l'un près de l'autre, parce qu'ils se fortifient réciproquement, et parce qu'ils permettent ainsi à leurs adeptes de réaliser le tvpe de l'homme complet, conformément à l'idéal italien.

L'accord ne dura pas longtemps : la Réforme s'aperçut bientôt que, pour unir étroitement la morale au dogme, elle ne pouvait compter sur la Renaissarice, qui représentait la tradition païenne et la philosophie antique en face du christianisme. Après un essai infructueux pour se subordonner l'humanisme, la Réforme rompit donc brusquement avec lui, au nom de la morale. Luther donna le signal. Bientôt Calvin se posa en adversaire de Rabelais; Marot, qu'on trouvait trop protestant à la cour, ne put rester à Genève, où ses mœurs le firent décrier. Par cela même, la Réforme élimine l'idée de l'art, qu'elle considère comme un obstacle à son but essentiellement moral.

Le contre-coup de cette élimination se fait sentir même dans la philosophie libre : lorsque Rabelais et Montaigne traceront, au nom de la raison, un idéal de la vie, ils en excluront la notion de l'art, et présenteront cet idéal sous une forme exclusivement pratique. Entre les mains de Montaigne, le type italien de l'homme complet deviendra même le type mieux défini de Vhonnête homme.

Peu à peu, du reste, à mesure qu'on avance dans le xvi« siècle, l'art s'élimine des autres productions de la pensée française : Budé, Turnèbe, Lambin, le rejettent hors de l'humanisme, qu'ils ramènent à la philologie pure et à la critique des textes. Les sciences particulières, historiques et naturelles, se constituent sans lui, et bientôt il n'a plus, pour se réfugier, que la littérature proprement dite, bien dégagée de la philosophie et de la philologie.

Or, la forme littéraire par excellence, c'est la poésie : c'est donc en elle que l'art atteindra son expression la plus haute: art mondain et plein d'aisance avec Marot; art aristocratique et élevé avec Ronsard, qui cherchera à remettre en usage les formes littéraires des anciens, à couler ses pensées dans les moules rythmiques dont la poésie grecque lui livrera le secret : tentative hardie et pleine de périls, que ses disciples et ses imitateurs ne

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