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XXIV INTRODUCTION. LA RENAISSANCE LITTERAIRE

voudront pas renouveler. Abandonnant l'art antique, ils reviendront avec Desportes à Fart italien, c'est-à-dire que, par un brusque retour en arrière, la Renaissance ira rendre hommage à l'Italie, pour en avoir, à ses débuts, reçu cette notion de l'art dont elle s'est si promptement dégagée partout ailleurs qu'en poésie : retour regrettable; car, entre les mains de Desportes et de ses contemporains, la poésie changera sa grandeur en mièvrerie, sa force en subtilité.

Une seule voix, celle de D'Aubigné, exprime encore ses sentiments d'une façon énergique, mais fougueuse et parfois désordonnée : ainsi, les passions violentes, déchaînées par les idées religieuses, empêcheront au moins la poésie de se perdre dans l'imitation artificielle et la rapprocheront de la réalité.

Mais, à part l'œuvre toute personnelle de D'Aubigné, qui, d'ailleurs, est un retardataire; à part Régnier, qui, tout en admirant Ronsard, va puiser son admiration à des sources populaires et naturelles, on sent que vers la fin du xvi'= siècle le torrent d'idées déchaîné par la Renaissance est prêt à rentrer dans son lit. La raison va remplacer l'enivrement de l'esprit; la discipline va comprimer la fougue : on s'achemine décidément vers le xvii^ siècle. Certes, c'est l'esprit bourgeois qui triomphe, en dépit des apparences; mais il s'est retrempé, fortifié, affiné, éclairé, pendant le siècle qui vient de s'écouler. Il est préparé désormais à entreprendre quelque tâche solide et durable; seulement, il est réfractaire à l'idée de l'art, et l'art seul peut assurer la durée d'une oeuvre en lui donnant la beauté. Fort heureusement, Malherbe n'est pas loin : il va mettre les esprits en état de comprendre la grande poésie, et de la travailler avec fruit, car, avec sa rude énergie, il saura rapprocher la raison moderne de l'art antique. Désormais, grâce à lui, l'art ne sera plus que la manifestation suprême de la raison.

Étude biographique et littéraire.

L'homme. — G"est une existence étrange que celle de Clément .Marot : existence vagabonde, remplie de soucis et de persécutions qui eussent paralysé le talent de tout autre, et qui contribuèrent, au contraire, à développer, à affiner le sien, beaucoup mieux que ne l'auraient pu faire le calme et la tranquillité relatives dont il jouit durant plusieurs années.

Son père, Jean des Mares, un Normand des environs de Caen, avait une certaine réputation poétiquj^, et il devait léguer à son fils un talent incontestable à tourner Tépigramme : il lui transmit aussi son surnom de Marot, que Clément devait rendre à jamais célèbre. C'est pendant un voyage de Jean des Mares à Cahors, en 1497, que naquit ce dernier. Il vint de bonne heure à la Cour, où l'amena son père, devenu, en ItiOo, secrétaire officiel d'Anne de Bretagne, puis valet de chambre de Louis XII et de François !«'■. L'influence de la Cour le déijanconna et lui donna, à défaut de la connaissance approfondie du grec et du latin, la science de rimer avec, à propos des galanteries et des malices. Aussi, après s'être affilié un instant à la confrérie des Enfants-Sans-Souci, le trouvons-nous, vers 1513, engagé comme page du duc de Villeroy. II est des premiers ta saluer l'avènement de François I^"", et fait paraître, en 1515, son Temple de Cupido et son Jugement de Minoa. Ainsi mis en lumière, il ne tarda pas à entrer au service de Marguerite d'Angoulême, duchesse d"Alençon et sœur du nouveau roi. Auprès de cette femme distinguée, qui, la première, a introduit dans la poésje le sentiment, l'amour de la vie et de la nature, et qui fut l'une dés initiatrices de notre Renaissance littéraire. Clément Marot se trouvait vraiment dans son élément. Il pouvait briller dans cette société de poètes et de savants, tous valets de chambre, secrétaires et protégés de l'aimable duchesse, à laquelle ils faisaient cortège : aussi accueillait-elle avec empressement les vers qu'il lui adressait. C'est l'époque la plus heureuse de sa vie, que cette période qui va de 1518 à 1526. Mais les jours de cette icunesse folle vont bientôt finir : il semble qu'en abandonnant Marguerite pour devenir valet de chamhrp rlp Françpi sje'', il ait perdu quelque talisman auquel il devait le

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bonheur. Cette Cour brillante de France, cette société distinguée de Marguerite, devenue, en 1.527, reine de Navarre, il ne les reverra plus que par échappées, presque à la dérobée; par une singulière contradiction du sort, c e joyeux poètes cet amant du plaisir et des joies de la vie, ne connaîtra plus désormais que la rigueur des prisons ou l'amertume de l'exil.

Fait prisonnier à Pavie, en 1324, aux côtés du roi, il revint en France en 1325. A ce moment commencent les revers. Marot, comme tous les penseurs de son temps, suit avec intérêt les progrès de la Réforme. Mais la Sorbonne inquiète a déjà commencé à poursuivre les partisans dos idées nouvelles; il ne faut pas s'être compromis bien sérieusement, pour lui devenir suspect : c'est le cas de Marot; seulement, il a, de plus, piqué à vif la sensibilité des « j^orbnni^tps », dans certaine épigramme dénotant plus de légèreté de caractère que de conviction. Il n'en faut pas plus, pour que le poète soit taxé d'hérésie. C'est en vain qu'il proteste : ses protecteurs sont trop loin ; car François I^"" est prisonnier à Madrid, et Marguerite est en route pour le délivrer. Sur une accusation de Boucher, docteur en Sorbonne , le voilà donc conduit au Chàtelet, qui lui inspirera son Enfer. Mais un ami de Marguerite, Gaillard, évèque de Chartres, l'en tire, pour le faire transférer dans son évêché, où, à l'ombre des grands arbres, dans une captivité très supportable en somme, le poète peut rélléchir aux inconvénients de la légèreté et aux avantages de la circonspection.

Ses réflexions ne lui profitèrent guère, car à peine libéré, par les ordres du roi, dont il était devenu valet de chambre, à la place de son père, ne s'avisa-t-il pas, en dépit de sa position officielle, d'arracher des mains de la prévôté un homme qu'on menait en prison? Incarcéré de nouveau, il sollicita sa grâce dans une épitre au roi, qui pardonna cette fois encore, après quelques semaines. Il est possible, cependant, qu'à la suite de cette aventure, Marot ait perdu son titre ; car il se retira auprès de Marguerite, devenue reine de Navarre, après la mort du duc d'Alençon, et qui continuait, dans sa cour de Nérac, à se faire la protectrice des gens de lettres.

Pendant que Marot se tenait éloigné de la Cour, ses ennemis j'^ travaillaient contre lui. Aussi, lorsque, en 1536, il y voulut rentrer, se heurta-t-il contre de violentes inimitiés. C'est à cette époque que se rattache sa querelle avec François Sagon,

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curé de Boauvais, un mauvais poète d'ailleurs, qui eut beau jeu à attaquer, au nom de la morale, les poésies licencieuses et la conduite libertine du protégé de la reine de Navarre. Une lourde et grossière diatribe de Sagon provoqua une réplique étincelante de verve et de malice, qui réduisit au silence Sagon et ses adhérents, La Huetterie, Mathieu de Routigny et Jean le Blond.

Le roi, le croyant désormais assagi, charmé d'ailleurs par la publication de ses œuvres de jeunesse, faite en 1532, sous le litre de rAclolcAccacc Clémentine, semble lui avoir alors rendu sa faveur, puisqu'il était, en 1533, à Blois, avec la Cour, lorsqu'un nouveau coup de foudre éclata. Des placards huguenots^ contre la messe furent une nuit affichés dans Paris, aux portes des églises. Sur une dénonciation que les rancunes de la Sorbonne pourraient fort bien expliquer, Marot fut porté sur une liste de soixante-treize suspects ajournés à comparaître. Une perquisition dans sa bibliothèque prouva tout ce qu'on voulait découvrir sur son compte. Il possédait des /tires de dcffense et même d'arï magie, comme tout érudit et tout lettré en pouvait avoir : on allait le faire arrêter. Mais il se souciait peu de retomber entre les griffes des « juges d'Enfer ». Il se sauva donc au plus vite en Béarn, puis de là à Ferrare, chez une princesse entièrement dévouée à la Réforme, la duchesse Renée de France, sœur de Marguerite. C'est de là qu'il envoya à François I"'" une épitrc nouvelle, oii il tentait de le fléchir, en affirmant, malgré les apparences, sa parfaite orthodoxie. Il n'eut pas le temps d'attendre la réponse, car, sur l'invitation du pape Paul III, le duc de Ferrare dut Je chasser de ses États : il s'enfuit à Venise.

Le roi, après tout, aimait ce poète, qui faisait grand honneur à son siècle : il lui permit de revenir en Francp^ en 1536; mais il dut abjurer solennellement à Lyon, par-devant le cardinal de Tournon. Il rentre alors à la Cour, où François I^'' lui conseille de traduire les Psaumes de David en vers. Le succès fut considérable dès l'apparition des premiers, d'autant plus que chacun les chantait sur un air de son choix, tantôt cavalier, tantôt populaire. Par malheur, les réformés les chantaient aussi, quoique sur un ton grave. Aussitôt la Sorbonne, qui ne cherchait qu'une occasion de compromettre encore le poète, porte ses doléances au roi, qui ordonne à Marot de ne pas continuer une œuvre dont lui-même avait été l'inspirateur. Si les choses n'allèrent pas plus loin, ce ne fut

pas la faute des « sorbonistes ». Mais Marot fatigué de toutes ces chicanes, et persuadé qu'il trouverait plus de liberté dans la cité protestante de Genève, où l'appelait Calvin, dont il avait fait la connaissance à Ferrare, s'y rendit aussitôt.

Nouvelle déception. Aux yeu.x; des réformés, son esprit pouvait être converti, ses mœurs ne Tétaient pas. 11 resta homme de Cour et de plaisir, à Genève cnniim' nilli'urs. L'austérité genevoise fut scandalisée ; le poète dut aller chercher asile à Turin, où la Sorbonne ne pouvait l'atteindre, bien que la ville lut alors possession française.

C'est à Turin, et s ur la terre d'exil, en somme, que mourut, à l'automne de 1344, à l'âge de quarante-neuf ans, dans l'oubli et la pauvreté, ce poète aimable, ce brillant courtisan, qui n'avait jamais rêvé que la douceur d'une vie luxueuse et facile, que le contact des gens d'esprit et de la société raffinée, et auquel il n'a manqué, pour réaliser pleinement son rêve, qu'un esprit moins aiguisé, une prudence plus éveillée. et surtout un caractèrej)lus^ ferme et moins flottant.

Spji tepipérament. — Marot est, avant tout, un artiste et u n;Je tiré^ .'Curieux de belles formes et de pensées bien expriniées.T)e l'artiste, il a l'absence de sens pratique, de direction : auss' sera-t-il un vagabond, incapable de se lixer, n'aimant guère que ceux qui penseront, pour lui, à assurer son existence matérielle, à le défendre contre les ennemis extérieurs ; de là, son attachement inébranlable à Marguerite. Ajoutez qu'il aime d'instinct la vie brillante et fastueuse, et que la Cour, en dépit des ennuis qu'il y peut éprouver, l'attire invinciblement, comme le papillon va droit à la flamme qui lui brûlera les ailes. Aussi est-il à la Cour dans son élément naturel : elle l'enveloppe," lé pénètre, le grise, lui infuse à son insu l'esprit même de la Renaissance, en sorte que c'est pour elleTet pour lui plaire, qu'il ciarilieen lui le vieil esprit gaulois; de cet esprit un peu fruste et lourd qui animait le ff^man de Renaît, les poésies de Rutebeuf et celles de Villon, il sait faire jaillir des trésors de finesse et de grâce, .tout à fait en harmonie avec l'esprit de son temps.

C'est en cela, précisément, que Marot est surtout un artiste. Il a compris à merveille que la prolixité et le pédan- Irîsme de nos écrivains d'autrefois ne sauraient convenir à une société élégante et qui, au milieu de la splendeur du règne de François 1"='', ne concevait plus la poésie sinon comme

rorneinent d'une conversation brillante et d'une existence heureuse. Or, il voulait à tout prix se faire lire des seigneurs et des daines; il fallait donc, avant tout, n'être pas ennuveux et cherciier à divertir : le vrai moyen pour y parvenir fut de viser à la clarté, a~Ia brièveté et à Tesprit. Il y réussit sans peine, et se révéla comme l'ouvrier le plus habile en tours de phrases, en rythmes, en choix d'expressions, que la littéra~ ture française eût encore connu.

Il est, de plus, un lettré délicat et consciencieux, bien qu'il n'ait jamais été, à proprement parler, un homme d'étude. Fils d'un poète, qui lui a inspiré le goût et l'amour de la poésie, IL a e u pour maitres dans cet art ces hommes doctes qui furent lës^ disciples des rhétoriQueurs, sans avoir leurs défauts, et qui s'appellent Le Maire de Belges et Guillaume Crétin. Sous leur inOuence, Marot prit goût aux anciens, aux Italiens et aux vieux poètes français, et se mit à lire avec avidité les poètes latins Ovide et Martial, le Roman de la Rose, enfin Villon. Bien qu'on trouve plus tard, dans ses œuvres, des élégies, des églogues, des épîtres, des épigrammes, qui sont des genres antiques, il ne tardera pas, toutefois, à secouer le joug des anciens, que lui avait imposé son éducation; il ne conservera des Italiens que le nécessaire pour plaire à une Cour polie au contact de l'Italie, et les quelques sonnets qu'il composera viendront de là. Mais, par tempérament, il se tournera surtout vers le moyen às^e, auquel il devra les ballades, les chants royaux, les rondeaux, les chansons. Amateur passionné de lecture, il recherchera de plus en plus les écrivains délicats et fins, Virgile, Catulle, Pétrarque et Boccace; mais c'est au moyen âge, à Jean de Meung, à Villon, qu'il reviendra toujours de préférence, comme il le déclare avec complaisance :

•J'ay leu Alain, le très noble orateur', Et Lancelot, le très plaisant menteur.

J'ay leu aussi le Roman de la Rose, jNIaistre en amours

Aussi, ne serons-nous pas surpris de voir ce poète de Cour

■ se faire, par instants, homme de cabinet, non seulement pour

traduire Martial, Ovide, Virgile, Lucien, Pétrarque et Erasme,

mais aussi pour devenir éditeur du Roman de la Rose et des

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