‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 108 sur 215 · BrunetièrE, ibid · texte numérisé non relu

BrunetièrE, ibid

JOACHLM DU BELLAY. 181

piller les anciens, et, chose curiense, il est le moins antique des poètes de la Pléiade, bien qu'il ait été très capable de se montrer tel, puisqu'il avait traduit le Banquet de Platon et des fragments d'Homère, de Virgile, de Juvénal, d'Ovide, etc. Il y recommande une poésie savante, aristocratique, et nul poète ne fut plus simple, disons le mot, plus humble que lui. Il y interdit d'écrire en latin, et une partie de son œuvre poétique est en vers latins. Qu'en conclure, sinon que Du Bellay, avec des idées très arrêtées et un goût très net, ne fut ni un sectaire, ni un intransigeant, et que ses attaques delà Défense furent dirigées contre les exagérés et les extravagants"? De plus, c'était un artiste, un fin connaisseur, persuadé que, si les générations passent, la beauté demeure : aussi, aux admirations de complaisance ou de commande qu'on afl'ectail autour de lui, pour les « épisseries » des poètes de cour, a-t-il voulu substituer une manière de louange qui ne dépendît plus du goût intéressé d'un prince, mais de la connaissance des lois éternelles de l'art.

Ajoutons encore que cet artiste était un délicat; que ce délicat, doublé d'un érudit, fut parfois choqué de voir que les épigrammes grossières ou que les épîtres prosaïques de Marot ne laissaient soupçonner ni la grâce, ni la majesté dont notre langue était capable : c'est pour cela qu'il a demandé aux poètes de faire effort pour assurer, dans le monde, à la langue française, une réputation égale à celle des langues anciennes.

Mais il avait, en même temps, le goût trop large et trop hospitalier, pour se montrer exclusif et injuste envers les poètes de l'école marotique : c'est pour cela qu'il n'a point hésité, quand l'occasion s'est présentée, à louer Marot en de jolis vers, et à chanter Saint-Gelais avec quelque enthousiasme.

Il était en même temps trop perspicace et trop conscient de son propre génie, pour le contraindre à observer des règles qui l'eussent déformé et en eussent terni la fraîcheur. C'est pourquoi il a laissé l'ode pindarique à son ami Ronsard; il n'a pas abordé non plus le " long poème françois •>, le poème épique, qui devait avoir chez nous si triste destinée ; il s'en est remis, enfin, à l'impatient Jodelle du soin d'adapter la tragédie antique aux exigences de l'esprit français.

Son génie, il le savait, était ailleurs. D'un caractère doux et triste, mais facilement aigri et irritable, en raison, peut-

être, de sa mauvaise santé, il sentait en lui fermenter riiumeur satirique et mordante, avec le besoin d'afTection, de plainte et d'expansion, si vif au fond des cœurs mélancoliques.

Une fois qu'il fut dégagé de l'influence italienne, les circonstances favorisèrent ses tendances naturelles : les déceptions qu'il éprouva à Rome révélèrent en lui un poète satirique, comme l'impression première laissée par la Ville Éternelle avait révélé l'artiste discret et exquis; enfin la passion contrariée et le regret de la terre natale arrachèrent à l'élégiaque les sanglots les plus purs qui soient jamais sortis d'un cœur de poète.

Le poète. — Du Bellay a commencé par être un pétrarquiste dans YOIive. Mellin de Saint-Gelais venait d'introduire le sonnet d'Italie en France, quelques années auparavant. Mais ce fut Du Bellay qui l'acclimata et l'imposa, pour ainsi dire, à la nouvelle école. On peut assurément lui reprocher d'avoir trop imité les grâces maniérées et tendres de la Délie de Maurice Scève et des Canzoni de Pétrarque. 11 aime, lui aussi, les métaphores suivies, les comparaisons forcées, les antithèses laborieuses, dont l'écho se prolongera, en passant par Théophile *, jusqu'à Corneille- et Bacine^. Aussi VOlive n'est-elle point une œuvre de verve et de sincérité. Le souci de la recherche y est trop évident; on en pourrait citer maint exemple; un seul suffit : le poète auteur de VOHve, anagramme de M"*^ de Viole, est étendu sous « l'arbre pâle » de l'olivier :

Et de son fruit amer uic repaissant,

Aux plus beaux jours de mes vertes années

Un triste hiver sens en moi renaissant.

A côté de ces fadaises et de ces mièvreries, on trouve d'ailleurs de beaux vers. Certes, il ne faut pas demander à Du Bellay le tour passionné ou voluptueux de certaines pièces des Amours de Ronsard : il n'était pas, pour cela, de complexion assez amoureuse. Sa passion a quelque chose de platonique, et ([ui s'exprime admirablement dans ce sonnet, où

1. (C L'heureux objet qui me rend 3. « Pour réparer des ans l'irréparable

[malheureux. » [outrage. » (Atlialie.)

Page 1