Alaix Chartikr
œuvres de Villon. 11 ^n rétablit les textes, corrige les erreurs de manuscrits, s'informe, réfléchit, critiqjtic- Il a si bien le sens littéraire, qu'après avoir, quelque part, fait un éloge de Villon, auquel tout le monde pourrait souscrire, il lui reproche, avec non moins de raison, d'avoir été, dans ses Teslaments, beaucoup trop un poète de circonstance, pour que certaines parties n'en deviennent pas inintelligibles, et il conclut par ce précepte excellent : « Pour cette cause, qui voudra faire une œuvre de longue durée, ne prenne son sujet sur telles choses basses et particulières. »
Et il a tellement le souci de son art, qu'il en discute même dans ses vers, et qu'on l'y voit, par exemple, résoudre une difficulté sur l'accord du participe. C'est, en somme, un homme d'inlelligence vive et pénétrante, qui, en dépit de sa légèreté de caractère, se fait une haute idée de la poésie, s'5^ nfôntre^ assez laborieux et aussi consciencieux qu'il est possible de l'être.
Cette réputation de légèreté lui a fait du tort à tous égards. On est trop porté à ne voir, en lui, que l'incorrigible étourdi qu'il fut en effet, que l'épicurien ami de ses aises, et qui, par crainte du bûcher, s'empressa de mettre la frontière entre les juges de la Sorbonne et lui, que le courtisan aux abois, cherchant à obtenir quelque argent du roi, pour se tirer des griffes de ses créanciers. Il y a du vrai dans tout cela; mais on ne doit pas oublier que cet étourdi, malgré ses rétractations, de pure forme d'ailleurs, n'a pas hésité à compromettre la sécurité de son existence, en s'engageant dans la Réforme : en effet, il est à peu près acquis aujourd'hui qu'il est mort protestant, et que le vieil esprit d'hérésie du Midi a survécu chez lui, comme un legs d'hérédité. N'oublions pas non plus que cet épicurien, s'il fuyait devant les juges d'Enfer du Chàtelet, narguait la peste « le dos au feu, le ventre à table «, et qu'il s'est fait blesser « tout oultre rudement » à Pavie, aux côtés du roi. Enfin, en grattant le courtisan spirituel et railleur, nous trouvons en Marot une âme capable de sensibilité, bien£ujjjrait été, à vrai dire. nTïïn sentimental, ni un passionné. Les souffrances des malheureux enfermés au Chàtelet lui arrachent, par exemple, dans VEnfer, ce cri de sincère pitié :
0 chers amys, j'en ay veu niartyrer Tant, que pitié m'en mettoit en esmoy.
. CLÉMENT MARUT. 7
Lorsqu'il part en exil, il a beau cliercher à oublier : le souvenir de ses enfants le hante, bien qu'il s'elïorce de se persuader qu'il ne regrette rien de son pays :
■. Tu nicnts, jNIarot; grand regret tu sentis \ Quand tu pensas à tes enfants pctis!
Et ailleurs, il faut voir avec quelle tendresse il parle de ses « petits marotteaulx », et de sa femme, « son humble bergère tïe!»
"En résumé, si Marot n'a rien de profond, si toute son àme tend à la joie et au plaisir, il n'en faut peut-être accuser que son temps : homme de la Renaissance, avant toutes choses. il a l'ivresse de la vie qu'il trouve précieuse et belle, et il rend ses impressions comme il les sent. Cet,te ivresse du cœur lui monte au cerveau, et ce poète léger devient ainsi un hunianiste de première valeur, un amateur cTe beaux livres et de nobles pensées. A le considérer ainsi, comme poète et coinmc humaniste, il est vraiment l'un des initiateurs les plus inlluents du xvi^ siècle.
Marot poète. — 1° Son œuvre. — L'œuvre de Marot est assez considérable et assez inégale en même temps. Durant le premier tiers de sa carrière, il continua la tradition des Meschinot, des Crétin, des Molinet, et ses poésies ne sont guère, alors, que des pastiches gâtés par l'allégorie, la mythologie, l'emphase, l'obscurité de la construction. Tel est le caractère du premier recueil de ses poésies, publié en iS29, sous le titre de F Adolescence Clémentine, et comprenant, outre les petits poèmes du Temple de rAmour, de la Queste de fausse Amour, du Jugement de Minos, quelques épitres, complaintes, ballades, rondeaux, dizains, chansons, compliments, déclarations, épitaphes, presque toutes œuvres de commande sur les événements du jour, écrites par un poète de cour. La deuxième manière est plus libre; il s'est mis à l'école des vieux poètes français et de la Cour. C'est la période de ses premiers déboires, à laquelle appartiennent ses pièces les plus remarquables : ses poésies familières, Épitres Au Roi ou A Lyon Jamet, ses épigrammes, ses ballades, son épître virulente sur VEnfer, contre les gens de justice qu'il a connus de trop près; citons encore, mais pour mémoire seulement, ses
Zi/rt.soHs', sacrifices faits à la littérature galante du temps, et ses Coq-à-Vàne- dont Tincohérence apparente lui servit à voiler la hardiesse de certaines satires. On doit rattacher aussi à cette période la Réponse a Sagon, qu'il met dans la bouche de son valet Frippelipe et cjui est un chef-d'œuvre de hardiesse et de piquante raillerie.
Enfin, les dernières années de Marot furent marquées par une traduction en vers des Psaumes, où il se montra écrivain élégant, en même temps que versificateur habile.
2" En quoi il est médiocre. — Marot est incapable de grandes envolées. Quand il veut s'élever et pt«drt?'iser, il retombe à plat" et devient ridicule. Aussi, les pièces de circonstance qu'il a composées, comme ses épithalames A la Royve Éléonor, Au Roi d'Escosse, ou ses vers pour célébrer l'entrée d'une l'eine dans une ville, le départ d'une princesse, et même le vainqueur de Gérisoles, sont-ils d'une froideur caractéristique. En cela, il n'a pas su faire son profit du reproche qu'il adressait à Villon, d'avoir trop souvent écrit pour ses contemporains, au lieu d'avoir en vue la postérité, qui s'intéresse, avant tout, aux idées générales. Il en est résulté, relativement à ce genre de pièces, un double discrédit pour Marot : d'abord, parce que le souffle lui manquait, ensuite parce que la matière était d'un intérêt trop particulier. C'est donc en vain qu'il a appelé à son aide l'allégorie, la mythologie, l'érudition; il n'a jamais su emboucher
la trompette Ix'Uicqiie Du grand Yirjjile ou d'Homère aiieieu.
C'est aussi pourquoi ses Psaumes et ses idylles théologiques ne produisent pas l'effet qu'on en pourrait attendre : il a beau étudier « l'art de harper », tous les élans de sa plume essorée n'aboutissent pas à l'entraîner bien haut. Il en a conscience d'ailleurs, et il en prend son parti avec esprit, en rejetant la faute de cette infériorité, injustement du reste, sur son style trop mince.
1. BiASONis, descriptions clogieuses 2. Coq-a-l'ase, désignés au moyen
ou satiriques des diverses parties d'un âge sous le nom de fralrasies ou resre-
objet, et qui, dans la littérature ga- nés : pièces incohéreutes formant une
lante du timps, furent apiiliquées à la sorte de jeu d'esprit, description des yeux, de la bouche, etc. de la femme.
Mais, s'il est excusable pour cette faiblesse, à laquelle il ne pouvait vraiment remédier, il ne Test guère en tant que poète versificateur, que personne ne l'obligeait à devenir et à rester. On a de lui des vers bien inférieurs à ses pièces de circonstances, des vers fabriqués, au sens propre du mot, par un professionnel, un artisan de poésie qui se montre là le disciple des rhétoriqueuvs du xv^ siècle. Ces vers sont un tissu de puérilités rythmiques, d'équivoques, de calembours-rimes, absolument impardonnables. C'est, par exemple, une ballade, en rimes de ac, ec, ic, oc et uc, et dont voici un spécimen :
Or est Noël venu son petit trac, Sus donc aux champs, hergoros de respec; Prenons chacun pannetier et Ijissac, Flûtes, flageol, cornemuse et rcbec;....
Chantons, sautons et dansons rie à rie; Puis allons voir l'enfant an pauvre nie
et ainsi de suite, jusqu'à trente-neuf vers aussi niais et dépourvus de raison que ceux-ci. C'est encore, au milieu d'une pièce sérieuse, une sottise de ce genre qui surprend et déconcerte :
L'une maudit par angoisse très dure
Le jour auquel elle se maria:
L'autre se plaint que jaloux mari a
On ferait une liste des plaisanteries de ce goût que l'on peut cueillir dans Marot. Tout au plus, pourrait-on dire, à sa décharge, qu'il pav-e ici comme un dernier tribut au mauvais goût de ses devanciers, pour qui les équivoques et les rytlimes bizarres étaient une preuve de talent et de supériorité.
3° En quoi il eut supérieur. — Le souvenir de tous ces enfantillages s'efface aisément, lorsqu'on songe que Marot fut l'un des princes de l'esprit français, et en restera l'un des plus éminents représentants. Il a, à la fois, l'esprit de La Fontaine, dans ses pièces familières, et quelque chose de celui de Voltaire, dans ses épigrammes et ses pièces satiriques. T-e poète familier est, chez lui, d'une délicatesse et d'un charme infini. Il n'a rien de guindé ni de pédant; mais son style est facile, et son allure est libre. Ses pièces les plus courtes comme les plus longues sont, en ce genre, d'une
perfection inimitable : elles ont le ton d'une causerie ingénieuse et légère, et qui va, avec rapidité et concision même, droit au but ciu'elle poursuit. La Fable du Lion et du Rat est, à cet égard, un modèle d'esprit. naturel, d'aisance et de peinture achevée. Son Epître au Roi pour avoir été dérobé est un chef-d'œuvre de gaité fine et d'entrain. Qu'on relise la poésie commençant par ce vers :
Au bon vieulx temps un train d'amour régnait
On sera surpris d'y rencontrer cette grâce émue et caressante qui fait songer à certains passages de Musset. C'est pourquoi, dans le compliment et le madrigal, où il faut beaucoup d'esprit, une pointe de coquetterie souvent tendre, quelquefois voisine de l'impertinence, et qui réclament, en un mot, cet « élégant badinage » dont parle Boileau, Marot s'est montré très supérieur. 11 a su précisément éviter l'écueil du genre, la préciosité, parce ([u'il s'est abandonné, sans réserves, à son naturel aimable et facile, à cette grâce enjouée qui est un présent des dieux, et que nul ne saurait se flatter d'acquérir, s'il ne l'a apportée avec lui en entrant dans le monde.
Comme polémiste, Marot est mordant au plus haut degré. S'il" faut paîTôîs regretter la crudité de son expression, il est juste d'ajouter qu'il ne pouvait guère s'affranchir, sous ce rapport, du mauvais goût de ses contemporains et de leurs violences. Mais il manie plus souvent la raillerie aiguë et l'ironie pénétrante que l'insulte grossière, et il y réussit à meTYcille. De même que son Épitre à Sagon est une œuvre satirique de premier ordre, pleine d'énergie et de vivacité, ses épigrammes sont aussi de purs chefs-d'œuvre, à cet égard : il s'y montre aussi prompt à l'attaque qu'à la riposte, spirituel, vif et clair, avec des malices inattendues et dont l'effet est irrésistible. En quelques vers incisifs et tranchants, que termine une pointe bien aiguisée, il déchire et perce l'adversaire, qui ne s'en relèvera pas. L'épigramme bien connue Sur Semblançay et le lieutenant Maillard peut donner l'idée du procédé, ainsi que l'épigramme De M. Vabbé et non valet, qui n'est pas moins parfaite. Voltaire seul en retrouvera le secret, dans ses colères contre Fréron7 et dâns^c~ës" luttes sans merci au milieu desquelles il passa sa vie.
Enfin, si léger qu'il ait été dans sa conduite, et quelquefois dans ses écrits, Marot ne s'est pas seulement montré supé-
rieur dans la poésie satiri([ue. Il a su atteindre un véritable degré d'élévation dans cortninp^ pirr»'^ p/.ijn^i^n.. ayp.-iTn'^nt très noblement des sentiments philoso pluipi e s e 1 reli i;i eux qui ne sortent pas de Tàme d'un libertin ou d'un ctePaucne vulgaire. Dans la Déploration de Messire de Rohertet, il a écrit une Complainte de la Mort d'une beauté grandiose, et qui par l'inspiration dont elle est animée, par sa forme élevée et son expression ferme, laisse bien loin derrière elle les vers saisissants, mais de pure sensation, que Villon a consacrés à la Mort. Il la montre comme une libératrice que l'âme doit bénir, car elle
la tire hors de sa prison vile, Pour d'ici-bas la renvoyer aux cieux.
C'est le même sentiment chrétien et philosophique, à la fois, qui domine dans son épître Au Roi du temps de son exil à Ferrure, lorsque, en vers magnifiques, il demande à Dieu, puisqu'il ne l'a pas prédestiné au martj're, de faire au moins qu'il ne perde jamais confiance en sa bonté :
....que je puisse avant que d'assoupir Vous invoquer jusqu'au dernier soupir.
De tels morceaux nous font voir dans Marot un poète qui peut s'élever parfois jusqu'à la fj;ra,vité la plus haute. Par cela même, il est le premier qui ait introduit en France la poésie i/^ philosophique avant Ronsard et la Pléiade.
Sur bien des points, d'ailleurs, il a devancé Ronsard et même Malherbe. Merveilleux ouvrier de la langue et du vers, il a su leur donner, dans la forme, l'aisance, la netteté, la force, et dans le fond, ce tour d'esprit spirituel, aimable, que retrouveroiît du Bellay, Voiture, La Fontaine, Voltaire et Musset. Aussi, d'instinct, les connaisseurs iront-ils vers ce « gentil Marot », capable, nous l'avons vu, de pensées élevées, auquel les choses de la critique et de l'humanisme ne sont point étrangères, et qui garde dignement l'entrée de ce xvi* siècle si fécond en grands écrivains, en profonds penseurs et en artistes délicats.