‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 136 sur 215 · Par MSI. RÉAU.ME et de C'aus-ade · texte numérisé non relu

Par MSI. RÉAU.ME et de C'aus-ade

anciens compagnons. Son Histoire Universelle, écrite dans une langue véhémente, où l'on peut admirer le talent du peintre et du narrateur, est en apparence un exposé des guerres civiles, et en réalité une apologie du calvinisme.

Cette œuvre, comme la précédente, révèle le talent de polémiste d'Agrippa D'Aubigné ; mais ce talent n'est nulle part plus évident que dans le pamphlet intitulé la Confession de M. de Sancy. D'Aubigné suppose qu'un gentilhomme huguenot, récemment converti au catholicisme, confesse ses erreurs passées, avec une naïveté cynique qui fait son procès et celui de tous les renégats. Cette satire par ironie est le procédé qu'emploiera Pascal dans les Provinciales. L'auteur, jouant le rôle d'agent provocateur, arrache au renégat les aveux qui tourneront à la confusion de ce dernier, et pour y parvenir, il use d'une ironie d'autant plus féroce qu'elle est patiente et concentrée. Malheureusement, le fiel déhorde dans ce réquisitoire, et D'Aubigné, dans son indignation contre les apostats, passe parfois la mesure, el; s'abaisse à des injures qui prouvent moins d'esprit que de violence.

Le Baron de Fœneste, écrit sous la régence de Marie de Médicis, est une véritable étude de mœurs, d'un ton bien différent. D'Aubigné voit avec peine les jeunes seigneurs, les hobereaux rainés, les cadets de Gascogne, abandonner leurs terres, prendre le chemin de la cour, où ils vont s'avilir dans une domesticité brillante, sans respect des noms qu'ils portent et des aïeux dont ils descendent. A ces vaniteux qui préparent la ruine de la noblesse, et que D'Aubigné personnifie sous les traits du baron de Fœneste, celui qui veut paraître (çaivec-ai, paraître), il oppose le sage M. d'Enay, celui qui est réellement (î'vî's être) le représentant des vieilles • traditions seigneuriales, vivant aisément, sur' ses terres, de tranquillité et d'action. Fœneste est un fanfaron d'honneur, de courage, de galanterie, partout hué et toujours trompé, tandis que d'Enay, protestant convaincu, est un modèle de valeur, de bon sens et de patriotisme.

En résumé, toutes les œuvres en prose de D'Aubigné révèlent en lui le pamphlétaire ardent, î'àpre censeur, l'ironiste mordant. Mais il a par-dessus tout l'échaulTement de la i-onviction, et c'est ce qui le porte parfois à ces hauteurs où il atteint l'éloquence la plus majestueuse et la plus enflammée dont l'œuvre d'un pamphlétaire ait jamais été animée.

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D'Aubigné poète. — L'œuvre poétique de D'Aul)ii;n6 comprend : l» un poème sur la Création, inspiré de Du Bartas, et sur lequel nous ne nous arrêterons pas, car celte froide et plate imitation est absolument indigne de lui; 2" des poésies de jeunesse, intitulées Le Prlntcmp>i ; 3" son chef-d'œuvre, Les TrarjiqncA, qui retiendra particulièrement noire attention.

•; 1. Les Poésies de jeunesse. — Le recueil intitulé Le Printemps nous montre en D'Aubigné un disciple de Ronsard, pour lequel nous avons déjà signalé sa fervente admiration. Ce recueil est divisé en plusieurs parties. Dans la première, intitulée Hécatombe à Diane, il fait « babiller à ses vers » son amour pour M"« de Lezay, à laquelle il consacre une centaine de sonnets; les deux autres parties, les Stances et les Odes, sont bien inférieures à la première.

Il faut avouer que Le Printemps, s'il range D'Aubigné parmi les meilleurs disciples de Ronsard, ne révèle en lui rien autre chose, et ne donne pas l'idée d'un talent bien original. Il ne fait point avancer d'un pas la poésie, ne lui donne ni plus de précision, ni plus de goût : l'auteur atteint parfois Ronsard, même en ce qu'il a de meilleur, mais il ne le dépasse jamais. Il occupe, à côté de Desportes et de Du Bartas, une place honorable dans cette <' seconde volée » de poètes éclos au nid de la Pléiade; il a plus de génie, plus de force et de goût même que Du Bartas et Desportes ; mais il n'échappe point à la subtilité maniérée que ces poètes imitateurs tenaient de l'influence italienne, et à laquelle ils devaient leurs succès mondains ; il n'échappe pas davantage aux tendances parfois emphatiques des disciples directs de Ronsard, qui, eux, tenaient plus du collège que du monde, parce que l'esprit leur faisait souvent défaut. Or, c'est ce mélange d'aspirations vers les grands sujets et vers la poésie spirituelle qui caractérise D'Aubigné, plus encore que les autres poètes du groupe de ibSO.

Cette subtilité, qu'on peut trop souvent reprocher au Printemps, consiste en pointes et en jeux de mots, dont le tour puéril n'ajoute rien à la réputation d'un poète, bien au contraire. Elle consiste encore en explications mjstiques de la mythologie antique, sur lesquelles il revient plus d'une fois, pour la plus grande édification du chrétien, mais au grand détriment de la poésie : ne s'avise-t-il pas de comparer les douze travaux d'Hercule aux douze grandes épreuves par lesquelles doit passer l'àme chrétienne?

Il voit dans la littérature un amusement, un passe-temps de société, dont il faut tirer parti le plus heureusement possible. Mais cette fière conception de la poésie conduit trop aisément à l'alTectation pour qu'il soit possible d'échapper toujours au ridicule ; de là à se livrer à des exercices étranges, la distance n'est pas considérable à franchir. D'Aubigné la franchit donc aisément : on le voit, par exemple, se livrer à un déplorable travail de mosaïque, où le bon sens perd tous ses droits, puisque les mots s'y rapportent, non aux mots voisins, mais à ceux qui leur sont symétriques dans une autre partie de la phrase. On le voit encore s'appliquer à des bizarreries rythmiques, en écrivant, par exemple, des vers mesurés par dactyles et spondées, des vers qu'il est possible de couper en deux, et qui présentent un sens différent selon qu'on en lit une des deux moitiés ou qu'on en lit les deux parties réunies.

De pareils badinages excluent toute poésie, et, à s'y attarder longtemps, on risque de devenir un bien fade versificateur, et rien de plus. Mais D'Aubigné avait en lui la flamme poétique, en sorte qu'après avoir quelque temps sacrifié à ces grâces mièvres et ennuyeuses qui pouvaient charmer ses contemporains, il revint bien vite, et dans son Printemps même, à une inspiration plus sincère et plus vraie.

Ce n'est pas que cette inspiration soit encore dépourvue de tout apprêt, de tout ce qui sent la manière et le procédé : on n'échappe ni si facilement, ni si vite, aux défauts de son temps. Mais elle a quelque chose d'une berçante et tendre mélodie, qu'on ne s'attendrait guère à trouver chez ce rude jouteur. Ce fanatique ardent n'est pas seulement saisissant dans ses colères; il l'est encore dans ses instants de rêverie cl d'abandon.

0 giron, doux support au dief qui se tourmente! 0 mes yeux bienheureux éclairés de ses yeux! Heureux qui meurt ici et mourant ne lamente!

Qui ne reconnaît dans le sonnet que terminent ces vers, comme un écho lointain du tendre Du Bellay'? — Quel symbolisme un peu maladif aussi dans celui qui commence ainsi :

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux....

Mais où D'Aubigné s'est élevé plus haut encore que dans cette poésie amoureuse, c'est dans les pièces animées par

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le sentiment religieux, qui lut en lui si vrai et si profond. Il montre une inspiration vraiment dégagée de toute entrave, dans le sonnet qu'il intitule E.ïiast;; mais il ira plus haut encore, lorsque, à la pensée de la mort consolatrice qui dégage l'âme des liens matériels du corps, il écrira cette belle pièce, — son chef-d'œuvre peut-être, — qu'on a pu rapprocher avec raison de l'un des plus purs passages qu'ait écrits Lamartine', et dont la conclusion semble se perdre dans un infmi de poésie et de grandeur religieuse :

Mais la mort n'est pas loin. Cette mort est suivie

D'un vivre sans mourir, fin d'une fausse vie.

Vie de nostre vie et mort de nostrc mort.

Qui liait la sûreté pour aimer le naufrage?

Qui a jamais été si friand du voyage,

Que la longueur en soit plus douce que le port?

>; 2. Lc!< Tragiques. — Les Tragiques sont un monument unique dans notre littérature : D'Aubigné y est à la fois THomère et le Tyrtée de la guerre civile. A la vérité, ce poème n'est guère qu'une ébauche, mais une ébauche sombre, éclairée çà et là par des reliefs de bûchers ou d'incendies, et traversée de cris lugubres arrachés à l'indignation du poète.

Les Tragiques furent commencés en 1577, cinq ans après la Saint-Barthélémy, au moment même où Henri III révoquait redit de pacification. D'Aubigné, mis en danger de mort par une blessure reçue au combat de Castel-Jaloux, se vit condamné au repos. Tout frémissant encore des luttes qu'il venait de traverser, exalté par la maladie et la colère, il écrivit ce livre, pour « faire grincer de rage » les vainqueurs. La publication comprit deux fragments, dont l'un parut vers la fin du règne de Henri III, l'autre vers 1594. C'est en 1616 seulement que l'ouvrage vit le jour en entier.

Ce poème est un tableau saisissant des horreurs de la guerre civile. Il est divisé en sept livres, dont le déroulement se présente comme celui des cercles d'un Enfer où Dante luimême se serait reconnu. Les trois premiers livres ont pour titres : Les Misères, Les Princes, La Chambre dorée. Ils mettent successivement en scène les horreurs de la guerre, la corruption de la cour, la lâcheté et la vénalité des Parlements.

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