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LAMARTINE, La Vigne et la Maison, ilébut

Deux autres livres, Les Feux, Les Fers, sont le tableau sinistre des supplices infligés aux huguenots, sur les bûchers, dans les cachots. Enfin les derniers livres. Les Vengeances et Le Jai/eî^en^, montrent, d'une part, les bourreaux châtiés ici-bas, et condamnés, d'autre part, aux supplices éternels, par le tribunal de Dieu.

Au premier abord, Les Tragiques semblent un véritable contresens littéraire. Dans l'esprit de D'Aubigné, ce poème est moins un pamphlet et une satire qu'une sorte de martyrologe épique. Or, le poème épique vit surtout du passé, de ses légendes, de ses héros, assez éloignés pour ressembler à des demi-dieux plutôt qu'à des hommes. Pùen de tout cela dans Les Tragiques : ils sont le récit d'événements actuels, fait par un auteur qui, plus que personne, a eu le sens de l'actualité; ils sont l'œuvre d'un esprit net et précis, auquel l'intelligence du passé faisait défaut, mais qui, en revanche, excellait à découper vigoureusement des silhouettes contemporaines, à peindre des tableaux dont il avait eu l'original sous les yeux.

L'impression qui se dégage d'une lecture suivie des Tragiques est la monotonie. Cette division en sept catégories de supplices ou de forfaits, cette accumulation de reproches toujours présentés sous la même forme, fatiguent, à la longue, l'attention la plus soutenue. Pour échapper à cette monotonie narrative, D'Aubigné a eu recours à des procédés factices, qui n'ont fait qu'aggraver le mal. Tantôt il s'adresse à la rhétorique, en usant d'allégories ou de prosopopées: il met ainsi d'interminables discours dans la bouche des personnages abstraits qui fourmillent en son œuvre : Conscience, Vertu, Fortune, Justice, Envie, Avarice, etc. Tantôt il entasse les exemples et les parallèles, rapprochant les tyrans de Néron, de Claude, citant, à propos de cruautés, Plialaris, Procuste, Dioctétien, nommant, au sujet d'un acte de courage, Cynégire, Léonidas, Mucius Scœvola. Les Tragiques sont, à cet égard, un véritable répertoire de l'histoire ancienne : un nom amène le souvenir de vingt autres, et l'on a déjà perdu de vue le point de départ, au moment même oîi le poète nous y ramène.

Mais tous ces défauts sont amplement compensés par des qualités extraordinaii'es et peu communes. De sa phrase en-^ chevètrée ou obscure, de ses idées brusques et bizarresr D'Aubigné tire parfois des effets extraordinaires. Il n'a nP clarté, ni ordre, ni mesure; ses antithèses violentes et ses hy-

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perboles outrées dépassLMit à chaque instant la raison; mais il n'en est que plus saisissant, et l'inspiration jaillit avec une puissance sans égale de ce mélange confus. Le goût du grandiose et du terrible lui arrache çà et là des cris d'éloquence en des vers si admirablement frappés, c[u'on les croirait sortis du moule où les coulera Corneille.

Quelques-uns de ces vers sont détachés de l'ensemble avec un relief extraordinaire et sont vraiment dignes d'un grand poète. On en pourrait multiplier les citations : quelques-uns seulement suffiront pour faire comprendre la force poétique de D'Aubigné :

Il avait peur do tout, tout avait pour de lui....

Do l'enfer il ne sort Que réternollc soif de l'impossible mort....

A l'heure que le ciel fume de sang et d'âmes....

Lair n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges....

Citons encore cette fleur de poésie d'un incomparable parfum :

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.

Du reste, cette puissance et cette vigueur de coloris qu'il doit à son talent dramatique et oratoire ont contribué aussi à l'éclat de certaines scènes saisissantes, et dont le groupement harmonieux est de l'efl'et le plus heureux. C'est ainsi qu'il montre les éléments venant, au jour du jugement, reprocher aux persécuteurs de les avoir employés comme instruments de leurs atrocités. D'Aubigné trouve, pour exprimer leurs accusations, des paroles qui donnent conmie un frisson d'épouvante. Ici, la rhétorique du temps est d'accord avec le génie du poète, et l'on oublie les abstractions du Feu, de l'Air et de l'Eau, pour ne songer qu'aux crimes dont ils sont les personnifications.

D'Aubigné reste, en somme, le seul poète qui, à la fin du xvie si'''cle, ait réagi contre l'alanguissement de la poésie et en particulier de la versification. Il a su conserver l'allure du vers plein, vigoureux, tel que le pratiquera la tragédie dans l'époque suivante : il est en cela un des dépositaires de la

tradition classique, entre Ronsard, qu'il adorait, et Malherbe, qu'il ne pressentait pas. Pourtant le xviie siècle s'est effarouché de ses témérités, et n'a point deviné que son goût heurté cachait la matière d'un vrai poète, auquel n'a manqué," peut-être, qu'une étude plus attentive de ses propres forces . et de ses qualités naturelles.

Le xix*' siècle a été plus généreux pour D"Aubigné. Il a compris que, malgré ses défauts, ce Juvénal, inspiré du souflle d'Ézéchiel, a, le premier, fait jaillir de notre sol des sources de poésie souvent sanglante, mais toujours sincère. On ne peut lire Les Tragiques sans songer aux (luUlments de Victor Hugo, et ce rapprocliement involontaire entre deux œuvres, d'ailleurs fort différentes à tous égards, n'est pas l'un des moindres titres de gloire qui s'attache au nom de D'Aubigné.

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