‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 153 sur 215 · Les méchants. 4. Affamés comme des loups · texte numérisé non relu

Les méchants. 4. Affamés comme des loups

2. Vous qui êtes iilougés dans le 5. Cf. LtJCAIx, PJiaisale, VI, 110. malheur. 6. Sans liésitatlon. — Dangiei; dans

3. Viande, étyuiol. : vU-enda, h\ noiir- le Roman de la Rose, personnifie la rituie en général. Crainte.

AGRIPPA DAUBIGNE. 259

La Icrre sans façon a lioiilc de se voir,

Cerchu encore des mains et n'en peut plus avoir.

Tout logis est exil : les villages champeslres,

Sans portes et planchers, sans meubles et fenestres.

Font une mine allVeuse, ainsi quclc corps mort

Monstre, en monstrant les os, que quelqu'un lui fait lori.

Les loups et les renards et les bestcs sauvages

Tiennent place d'humains, possèdent les villages.

Si bien cju'en mesme lieu où en paix on eut soin

De resserrer le pain, on y cueille le foin.

Si le rustique peut desrobbcr à soi-mesme

Quelque grain recelé par une peine extrême.

Espérant sans espoir la fin de ses malheurs,

Lors on peut voir couppler ' troupe de laboureurs

Et d'un soc attaché faire place en la terre,

Pour y semer le bled, le soustien de la guerre;

Et puis l'an ensuivant les misérables yeux

Qui des sueurs du front trempoyent, laborieux,

Quand, subissans le joug des plus serviles bestes.

Lie/ comme des bœufs, ils se couploient par testes,

Voyent d'un estraiiger la ravissante main

Qui leur tire la vie et l'espoir et le grain.

Alors, baignés en pleurs, dans les bois ils retournent;

Aux aveugles rochers les allligez séjournent;

Ils vont souffrans la faim qu'ils portent doucement

Au pris du desplaisir et continu tourment

Qu'ils sentirent jadis, quand leurs maisons remplies

De démons encharnez, sepulchrcs de leurs vies,

Leur servoient de crottons, ou pendus par les doigts

A des cordons tranchans, ou attachez- au bois

Et couchez dans le feu, ou de graisses flambantes

Les corps nuds tenaillez, ou les plaintes pressantes

De leurs enfans pendus par les pieds, arrachez

Du sein qu'ils empoignoient, des tetins asséchez;

Ou bien, quand du soldat la diette alouvie

Tiroit au lieu de pain de son hoste la vie,

Vengé, mais non saoulé, père et mère meurtris

Laissoient dans les berceaux des enfans si petis

1. S'accoupler pour tramer la char- D'Aubigué, selon sou habitude, u'a prorue, les bêtes de somme taisant défaut, bablemeut pas relue, est d'une correc-

2. Fendus et ullac/uz se rapportent à tion douteuse. (7^ si-tiHrent. — Toute cette période que

Qu'enserrez de cimois', prisonniers dans leur couche. Ils mouroient par la faim: de l'innocente bouche L'ame plaintive alloit en un plus heureux lieu Esclatter sa clameur au grand throne de Dieu ; Cependant que les Rois parez de leur substance En pompes et festins trompoient leur conscience. EstofToient leur grandeur des ruines dautrui, Gras du suc innocent, s'egayanls de Tennuy, Stupides, sans gouster ni piliez ni merveilles. Pour les pleurs et les cris n'ayants yeux ni oreilles.

Une scène des guerres viriles.

Ici je veux sortir du gênerai discours De mon tableau public; je fléchirai le cours De mon fît entrepris, vaincu de la mémoire Qui effraye mes sens d'une tragique histoire : Car mes yeux sont tesmoins du subjet de mes vers.

J'ai veu le Reistre noir foudroyer- au travers Les masures de France, et comme une lempeste. Emportant ce qu'il peut, ravager tout le reste. Cet amas affamé nous fit à Montnioreau-' Voir la nouvelle horreur d'un spectacle nouveau ; Nous vinsmes sur leurs pas, une troupe lassée. Que la terre portoit, de nos jîas harassée. Là de mille maisons on ne trouva que feux. Que charongnes, que morts ou visages affreux. La faim va devant moi, force est que je la suive. J'oy d'un gosier mourant une voix demi-vive : Le cii lue sert de guide et fait voir à l'instant D'un homme demi-mort le chef se débattant. Qui sur le sueil d'un huis dissipoit sa cervelle. Ce demi-vif la mort à son secours appelle De sa mourante voix; cet esprit demi- mort Disoil en son patois (langue de Perigort) : « Si Aous estes François, François, je vous adjure. Donnez secours de mort : c'est l'aide la plus scure

1. Cimoù, lisières dont ou attachait 3. Passer comme la foudre. les enfants au berceau ; étymol. : ci- 3. J/onfmofeuii, près de Biubezieiix mussa, lanière. (Charente).

AGSaPPA D AUIilGNE. 261

Que j'espère de vous, le moyen de guérir.

FaictesmoY d'un bon coup et pronipfenient mourir.

Les reistres m'ont tue par faute de viande,

Ne pouvant ni fournir ni ouïr leur demande.

D'un coup de coulelas l'un d'eux m'a emporté

Ce bras que vous voyez près du lict à coslé;

.T'ay au travers du corps deux balles de pistolle. >>

Il suivit', en coupant d'un grand vent sa parolle :

'< C'est peu de cas encor et de pilié de nous :

Ma femme en quelque lieu, grosse, est morte de coups.

Il y a quatre jours cju'ayans cslé en fuilte,

Chassez à la minuict, sans qu'il nous fut licite

De sauver nos enfans liez en leurs berceaux,

Leurs cris nous appelloient, et entre ces bourreaux

Pensans les secourir nous perdismes la vie.

HelasI si vous avez encore quelque envie

De voir plus de malheur, vous verrez là dedans

Le massacre pileux de nos petits enfans. »

J'entre, et n'en trouve qu'un, qui lié dans sa couche

Avoit les yeux flestris, qui de sa pasle bouche

Poussoil et retiroit cet esprit languissant.

Qui, à regret son corps par la faim délaissant,

Avoit lassé sa voix bramant après sa vie :

^oici après entrer l'horrible anatomie-

De la merc asséchée : elle avoit de dehors

Sur ses reins dissipez-^ traîné, roulé son corps.

Jambes et bras rompus, un' amour maternelle

L'esmouvant pour autrui beaucoup plus que pour elle.

A tant ' elle approcha sa teste du berceau.

Le releva dessus; il ne sortoit plus d'eau

De ses yeux consvimcz; de ses playes mortelles

Le sang mouilloit l'enfant; point de laict aux mammelles,

-Mais des peaux sans humeur. Ce corps séché, retraict.

De la France qui meurt fut un autre portraict.

Elle cherchoit des yeux deux de ses fds encore;

Nos fronts l'epouvenloient ; enfin la mort dévore

En mesme temps ces trois. J'en peur que ces esprits

Protestassent mourans contre nous de leurs cris :

Page 1