L'expérience. 3. Pour partager
2. C.-à-d. pourquoi auriez-vou^< gardé 4. Ce que la faim et la mort avaient envers les hommes une conduite raison- oublié île détruire.
nable?...
Cette rage s'est veuë, et les mères non mères Nous ont de leurs forfaicts pour tesmoins oculaires. C'est en ces sièges lents, ces sièges sans pitié, Que des seins plus aimants s'envole l'amitié. La mère du berceau son cher enfant deslie; L'enfant qu'on desbandoit autrefois pour sa vie Se desveloppe ici par les barbares doigls ' Qui s'en vont destacher de natui-e les lois. La mère defîaisant^, pitoyable et farouche, Les liens de pitié avec ceux de sa couche. Les entrailles d'amour, les filets de son flanc. Les intestins bruslans par les tressants du sang. Le sens, l'humanité, le cœur esmeu qui tremble. Tout cela se destord et se desmele ensemble. L'enfant, qui pense encor aller tirer en vain Les peaux de la mammelle, a les yeux sur la main ()ui deffaict le cimois : cette bouche alTamée, Triste, sourit aux tours de la main bien-aimée. Cette main s'employoit pour la vie autrefois; Maintenant à la mort elle employé ses doigts, La mort qui d'un costé se présente, cITroyable, La faim de l'autre bout, bourrelle impitoyable. La mère ayant longtemps combatu dans son cœur Le feu de la iDitié, de la faim la fureur. Convoite dans son sein la créature aimée Et dict à son enfant (moins mère qu'affamée) : « Rends, misérable, rends le corps que je t'ay faict ; Ton sang retournera où tu as pris le laict ; Au sein qui l'allaictoit rentre contre nature : Ce sein qui t'a nouiTi sera ta sépulture. » La main ti-emble en tirant le funeste couteau. Quand, pour sacrifier de son ventre l'agneau. Des poulces ell' estreind la goi'ge qui gazouille Quelques mots sans accents, croyant qu'on la chatouille. :
Sur l'ellroyable coup le cœur se refroidit. :
Deux fois le fer cschappe à la main qui roidit. '■.
Tout est troublé, confus, en l'ame qui se trouve i
N'avoir plus rien de mcre et avoir tout de louve. J
1. C.-à-d. l'eufaut dont ou dénouait 2. Liens de pitié, entrailles d'amour, 'J:
autrefois les lisières, pour lui appremlie ,t>lets de son liane, intestins bruslans, etc., \i
à marcher comme dans la vie. eu est sont des compléments directs Je def- ',;
aujourd'hui délivré par... etc. faisant. .t
AGRIPPA DAUBIGNE. -265
De sa Icvrc Icrnic il sort des feux ardens.
Elle n'appresle plus les lèvres, mais les dcnis:
Et des baizers changés en avides morsures
La faim achevé tout de trois rudes blessures :
Elle ouvre le passage au sang et aux esprits ' .
L'enfant change visage, et ses ris en ses cris ;
Il pousse trois fvuneaux, et n'ayant plus de mère.
Mourant, cerche des yeux les yeux de sa meurtrière.
On dit que le manger de Thyeste pareil Fit noircir et fuir et cacher le soleil. Suivrons-nous plus avant? Voulons-nous voir le reste De ce banquel d'horreur, pire que de Thyeste '^.i* Les membres de ce fils sont connus au repas. Et l'autre estant deceu'^ ne les connoissoit pas. Qui pourra voir le plat où la ])este farouche Prend les pelils doigts cuits, les jouets de sa bouche. Les yeux csteints, auxquels il y a peu de jours Que de regards mignons s'einbrazoyent ses amours. Le sein douillet, les bras qui son col plus n'accollenl. Morceaux qui saoulent peu et qui beaucoup désolent? Le visage pareil encore se fait voir.
Un portraict reprochant, miroir de son miroir'. Dont la reflexion de coulpable semblance Perce à travers les yeux l'ardente conscience-'. Les ongles brisent tout, la faim et la raison Donnent pasture au corps et à l'àmc poison. Le soleil ne peut voir l'autre table fumante : Tirons sur cette-ci le rideau de Timanthe'"'.
Rois de Jadis et tyrans d'aujourd'hui.
Jadis nos Kois anciens, vrais pères et vrais Rois, Nourrissons de la France, en faisant quelques fois
1. Aux esprits vitaux qui aniniuieiit 5. Cette /■«i«m6fa«ep, qui l'eud la niêie
l'eufaut. plus coujiable encore, éveille le remords
•2. Pire que le festiu de Tllye^te. dans sa conscience.
3. Tromp?, abusé. — C'est-à-dire que 6. Timanthe, célèbre peintre grec Ju Tliyeste dévorait, sans le savoir, les temps de Philippe de Jlaccdoine. Dans membres de sou fils, tandis que cette son tableau du Sacrifice d' Iphigiînie, ne mère, elle, n'ignore pas son forfait. sachant comment peindre la douleur
4. L'enfant se mire dans sa mère, à d'Agamemnon, il imagina de le reprélaquelle il ressemble, et elle-même se senter le visage voilé.
mire en lui.
Le tour de leur pais en diverses contrées,
Faisoyent par les citez de sviperbes entrées.
Chacun s'esjouïssoit, on sçavoit bien pourquoy.
Les enfans de quatre ans crioyent : Vive le Roy !
Les villes employoient mille et mille artifices
Pour faire comme l'ont les meilleures nourrices.
De qui le sein fécond se prodigue à l'ouvrir.
Veut monstrer ciu'il en* a pour perdre et pour nourrir
Il semble que le pis. cjuant il est esmeu, voye :
Il se jette en la main, dont^ ces mères, de joye,
Font rejaillir aux yeux de leurs mignons enfans
Du laict qui leur regorge; à leurs Rois Iriomphans,
Triomphans par la pais, ces villes nourricières
Prodiguoient leur substance, et en toutes manières
Monstroient au Ciel serein leurs thresors enfermez,
Et leur laict et leur joie à leurs Rois bien-aimez.
Nos tyrans aujourd'hui entrent d'une auti'e sorte; La ville qui les void a visage de morte. Quand son Prince la foulle, il la voit de tels yeux Que Néron voyoit Rome en l'esclat de ses feux. Quand le tyran s'esgaie en la ville où il entre, La ville est un corps mort, il liasse sur son ventre : Et ce n'est plus du laict qu'elle prodigue en l'air. C'est du sang, pour parler comme peuvent parler Les corps qu'on trouve morts : portez à la justice. On les met en la place, afin que ce corps puisse Rencontrer son meurtrier; le meurtrier inconnu Contre qui le corps saigne est coupable tenu-'.
Henri '', qui tous les jours vas prodiguant ta vie Pour remettre le règne, osier la tyrannie. Ennemi des tyrans, ressource des vrais Rois. Quand le sceptre des lis joindra le Navarrois'', Souvien-toi de quel œil, de quelle vigilance Tu vois et remédie aux mal-heurs de la France;
1. .£■« désigne ]o mot ^((i7, que l'auteur rouvrait, et le siiug recommençait à, a dans sa pensée, et qu'il explique plus couler (V. Ciihestien de Troyes, Le\ loin. Cliuvalier au Lion, v. 1179).
2. Dont veut dire ici d'oM et se rap- 4. Henri de Navarre, porte ^ pis. 5. Le sceptre navarrais ; c.-à-d.quan^
3. On croyait jadis que, lorsque le tu seras roi de France en même temps cadavre d'un homme assassiné était mi.s que de Kavarre. en présence de l'assassin, la plaie se
AGRIPPA DAUBIGNÉ. :^67
Souvien-toy quoique joui- combien sont ignoians Ceux qui pour esirc Rois veulent estre tyrans.
Ces tyrans sont des loups, car le loup, quand il entre Dans le parc des brebis, ne succc de leur ventre Que le sang jjar un trou, et quitte tout le corps. Laissant bien le troupeau, mais un troupeau de morts. Nos villes sont cbarongne et nos plus chères vies. Et le suc et la force, en ont eslé ravies. Les pais ruinez sont membres retranchez Dont le corps séchera, puis qu'ils sont asséchez.
La France agonisante.
France, puis que tu perds tes membres en la sorte, Appreste le suaire et te conte pour morte : Ton poulxfoible, inégal, le trouble de ton œil Ne demande plus rien qu'un funeste cercueil.
Que si tu vis encor, c'est la mourante vie Que le malade vit en extrême agonie, Lors que les sens sont morts, quand il est an rumeau ', El que d'un bout de plume on l'abeche^ avec l'eau.
Si en louve tu peu dévorer la viande, Ton chef mange tes bras: c'est une faim trop grande. Quand le désespéré vient à manger si fort Apres le goust perdu, c'est indice de mort.
Mais quoi .' tu ne fus oncq si fiere en ta puissance, Si roide en tes efforts, ô furieuse France! C'est ainsi que les nerfs des jambes et des bras Roidissent au mourant à l'iieuie du trespas.
On resserre d'impost le tralic des rivières. Le sang des gros vaisseaux et celui des artères. C'est faict du corps auquel on tranche tous les jours Des veines et rameaux les ordinaires cours.
Tu donnes aux forains '^ ton avoir qui s'esgare; A celui du dedans rude, sèche et avare. Cette main a promis d'aller trouver les morts, Qui sans humeur dedans est suante au dehors.
1. Etre au riimeau, ctre au ràle, n 3. Aux gen.s du dehors, aux étranl'agonie (lat. rheuma'i; grec ■^i'J\xa.). gcr.s.