Entre eux et vous
« Laissez toute espérance, n
AGRIPPA D AUBIGNE. 291
(lourez au feu brusler, le feu vous gèlera, Noyez-vous, l'eau est (eu, l'eau vous embrasera; La peste n'aura plus de vous miséricorde ; Estranglcz-vous, en vain vous tordez une corde; Criez après l'enfer, de l'enfer il ne sort Que rélernelle soif de l'impossible mort'.
Hymne des Elus.
Sainct, sainct. sainct le Seigneurl ô grand Dieu des art)e ces beaux Cicux nouveaux les voûtes enflammées 'mées! Et la nouvelle terre et la neufve Cité, Hiérusalem la saincte, annoncent ta bonté. Tout est plein de ton nom. Syon la bienlicureuse N'a pierre dans ses murs qui ne soit précieuse, Ne citoien que sainct, et n'aura pour jamais Que victoire, qu'honneur, que plaisir et que paix. Là nous n'avons besoing de parure nouvelle. Car nous sommes veslus de splendeur éternelle; Nul de nous ne craint plus ni la soif ni la faim; Nous avons l'eau de grâce et des anges le pain. La pasle mort ne peut accourcir ceste vie. Plus n'y a d'ignorance et plus de maladie. Plus ne faut de soleil, car la face de Dieu Est le soleil unique et l'astre de ce lieu 2. Le moins luisant de nous est un astre de grâce. Le moindre a pour deux yeux deux soleils à la face; L'Elcrncl nous prononce-' et crée de sa voix Roys, nous donnant encor plus haut nom que de Roys : D'eslrangers il nous faict ses bourgeois, sa famille.
Nous donne un nom plus doux que de filz et de filles. »
Les Aposlres ravis en l'esclair de la nuë Ne jettoient plus çà bas ny mémoire ny veuë; Femmes, parents, amis, n'esloient pas en oubly, Mais n'estoieut rien au prix de Testât anobly Où leur chef rayonnant de nouvelle figure Avait haut enlevé leur cœur et leur nature,
1. D'Aubigné attend tout de l'éter- 2. Cf. Apomlypse, vu, 16. nelle Justice, parce que le triomphe des 3. Fait entemlre notre nom. méchants n'est, à tes yeux, que le présage de leur châtiment.
Ne pouvant regretter aucun plaisir passé.
Quand d'un plus grand bonheur tout heur fut elîacé.
Nul secret ne leur peut estre lors secret, pource
Qu'ils puisoient la lumière à sa première source :
lis avoient pour miroir l'œil qui faict voir tout œil.
Ils avoient pour flambeau le Soleil du soleil.
11 faut qu'en Dieu si beau toute beauté finisse
Veut-il ' souefve odeur. '> 11 respire l'encens Qu'olfrit Jésus en croix, qui, en donnant sa vie. Fut le prestre, l'aulel et le temple et l'hostie. Faut-il des sons? le Grec- qui jadis s'est A-anté D'avoir ouy les cieux, sur l'Olympe monté, Seroit ravy plus haut quand cieux, orbes et pôles Servent aux voix des Saincts de luths et de violes. Pour le plaisir de voir, les yeux n'ont point ailleurs Veu pareilles beautez, ny si vives couleurs
Ainsy, dedans la vie immortelle et seconde Nous aurons bien les sens que nous eusmes au monde. Mais, estans d'actes purs, ils seront d'action Et ne pourront soufTrir infirme passion : Car ailleurs leurs elTecls iront chercher et pi-endre Le voir, l'odeur, le goust, le touscher et l'entendre. Au visage de Dieu seront nos saincts plaisirs. Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs. Désirs, parfaicts amours, hauts désirs sans absence-', Car les fruicts et les fleurs n'y font qu'une naissance.
Chetif, je ne puis plus approcher de mon œil L'œil du ciel; je ne puis sui^porler le soleil. Encor tout esbloiiy, en raisons je me fonde Pour de mon ame voir la grande ame du monde, Sçavoir ce qu'on ne sçail et qu'on ne peut sçavoir, Ce que n'a oùy l'oreille et que l'œil n'a peu voir : Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moy s'envolle. Le cœur ravy se taist, ma bouche est sans parolle : Tout meurt, l'ame s'enfuit et reprenant son lieu. Extatique, se pasme au giron de son Dieu!
1. C'est le corps qui est sujet sous 2. Pytl].T.gore. entendu. 3. Sans faiblesse.
Étude biographique et littéraire.
L'homme. — l.c 21 dccembre lo7:3, naissait à Chartres Matliurin Ilégnier, lo plus original, le plus mordant et le plu? libre des satiriques français. Il appartenait à une bonne famille de bourgeoisie, bien qu'on ait prétendu, depuis, qu'il était rds d'un tenancier de tripot, parce que son père avait fait bâtir, pour utiliser de vieux matériaux, un jeu de paume surnommé le tripot Régnier.
Par sa mère, Régnier était neveu du poète Philippe Desportes, abbé de Tiron. Son père, rêvant pour lui la fortune de l'abbé, résolut de le faire entrer dans l'Eglise : il le fit tonsurer en 1582, à neuf ans, ce qui lui permit d'obtenir, quelques années après, un canonicat de la cathédrale de Chartres. Il est certain toutefois que Régnier, bien que tonsuré, n'entra jamais dans les ordres, et qu'il se borna à en recueillir les bénéfices.
« La tradition, h Chartres, dit Brossette, est que Régnier, dès sa première jeunesse, marqua son inclination à la satire. Les vers qu'il faisait contre divers particuliers obligèrent son père à l'en châtier plus d'une fois', en lui recommandant de ne point écrire, ou du moins d'imiter son oncle, et de fuir la médisance. » Son père, paraît-il, aurait même cherché à le détourner de la poésie. Mais le jeune homme comprit que, pour avoir la protection de Desportes, et pour recueillir au moins ses bénéfices, il devait s'adonner à la culture des lettres avec plus d'ardeur que jamais. Son ambition, d'ailleurs, toute modeste qu'elle lut, était nette et précise :
Un sini])lc briièt'icc et iiuelquo |)cii de nom.
Mais ni l'un ni l'autre ne lui venaient dans sa ville natale. Il résolut alors de chaïKjcr soii humeur et d'aller chercher
1. Et bien que jeune entant mon père me tansast Ht de verges souvent mes chansons menassat.
(Sfjf. IV, V. 62.)
fortune au dcliors. A vingt ans clone ', affole par la panvreté, il se fit attacher au service du cardinal de Joyeuse, protecteur des affaires de France à Rome, et qui partait en Italie. Il y passa huit années, pendant lesquelles il sut se concilier d'illustres sympathies, mais qui furent perdues pour ramélioration de sa fortune : son goût très vif pour le plaisir l'entraîna, en effet, à de folles dissipations. De plus, le cardinal de Joyeuse, indisposé contre lui, peut-être à cause des désordres de sa conduite, semble s'être fort peu préoccupé du bienêtre de son secrétaire, qui, s'il faut l'en croire lui-même, vivait à Rome dans un état voisin de la misère :
.... Si jeune, abaiulouuant la France, •J'allai, vif de courag"c et tout chaud d'espérance, En la eour d'un prélat, qu'avec mille dangers J'ay suivy, courtisan, aux pays estrangcrs; J'ay changé mon himieur, altéré ma nature, J'ai beu chaud, mangé froid, j'ay couché sur la (lui-c. Je l'ay, sans le quitter, à toute heure suivy ; Donnant ma liljerté, je me suis asscrvy. N'ayant d'autre intérêt, de dix ans jà passez. Sinon que sans regret je les ay despensez.
II revint alors en France, mais il n'y fd qu'un court séjour-. Il repartit bientôt pour Rome, à la suite de Philippe de Bé- Ihune, ambassadeur de Henri IV auprès du Saint-Siège. Au bout de deux ans, il était de retour à Paris, mais sans avoir encore avancé ses affaires.
Cependant, en IG06, à la mort de Desportes, il trouva, suivant sa propre expression, la pie au nid. Le marquis de Cœuvres, gendre de Philippe de Rélhune, lui fit obtenir une pension de deux mille livres sur l'abbaye des Vaux-de- Cernay, qu'avait possédée son oncle défunt. Tallemant parle même, bien que le fait soit fort douteux, d'une autre abbaye de cinq mille livres de rente, que lui aurait fait donner le maréchal d'Estrées. Enfin, en 1609, il prit possession du canonicat de la cathédrale de Chartres, qui lui avait été dévolu dans sa première jeunesse.
1. D'autre' disent à quatorze ans, eu taiu= proverbes espagnols traduits jjar 1.t87. lui, que Régnier spjoui'na en Espagne.
2. On a soutenu aussi, d'après cer- à la suite du cardinal de .Joyeuse.
MATIIUKIN P.EGNIEK. 301
l)('> lors, |»roU''gô (lu roi, honoré de? grands, assuré contre rinrorlunc, il pouvait se laisser aller doucement
à la !) )nn(' Idv naturi'lk',
et réaliser enfin son rêve de
Dorniir dedans un lit la grasse matinée.
Mais cette période lut aussi la plus féconde de sa vie : c'est alors, en eÛ'et, qu'il publia ses premières satires, dont le succès fut considérable. Un contemporain, TEstoile', en déclare même le recueil <i un des bons livres de ce temps ».
Malheureusement, Régnier ne sut pas maîtriser ses passions, ni apaiser dans son existence cette fougue de tempérament qui fait la puissance et roriginalité de son œuvre. Les dérèglements de sa vie amenèrent sa fin prématurée. « 11 mourut à Rouen... le 22 octobre 1613, en l'hôtellerie de l'Ecu d'Orléans », au cours d'un voyage en cette ville. « Ses entrailles furent portées en l'église paroissiale de Sainte-Marie de Rouen, et son corps, ayant été mis dans un cercueil de plomb, fut transporté à l'abbaye de Royaumont, lieu qu'il aimait beaucoup, et où il voulut être enterré 2. » Régnier disparaissait à quarante ans, à l'apogée de son talent, laissant une œuvre vigoureuse, à laquelle il n'a manqué, pour être parfaite, que ces retouches dont l'auteur l'aurait certainement fortifiée, si l'âge du calme et de l'apaisement était venu pour lui.
Son tempérament. — Mathurin Régnier est né dans un pays de traditions gauloises et populaires, en pleine Beauce. Itudes y sont les saisons, et les températures sont extrêmes sur ce plateau de terres franches et grasses qu'on appelait jadis le grenier de la France : l'été, un soleil ardent s'appesantit sur l'étendue des vastes plaines, où moutonne, à perte de vue, la vague des blés jaunis; les rivières et les sources sont rares, plus rares encore les bouquets de bois dont les taches intermittentes marquent les oasis de ce désert fertile;
1. L'ESToiLE, Registre-Journal, «lit. 2. BiïOsseitk. ChampoUion, t. II, p. 494 (15 janvier 160?).
seule, l'ombre gigantesque de la cathédrale de Chartres se détache à plusieurs lieues sur l'iinraensité des champs de blé. L'hiver, un vent âpre et mordant souille sur ce plateau dépouillé de ses récoltes: une bise glaciale pénètre dans les rues de la vieille cité chartraine, y l'ait tourbillonner sur les places publiques la poussière ou la neige. Son souffle ne rappelle en rien le vent qui vient de la mer, dont il n'a ni la tiédeur, ni les puissants déchaînements ; mais c'est un souffle irritant, qui prend l'homme au visage, s'insinue en lui, lentement, douloureusement, avivant ses nerfs jusqu'à l'impatience, fouettant ses passions jusqu'à l'exaspération.
Régnier fut donc ce que le sol natal l'avait fait : un tempérament gaulois, un esprit mordant, un passionné, dont les ardeurs ne connurent pas de frein.
Ce qu'il aime avant tout, c'est la nature, c'est le bon sens; et, parla, il est un des représentants les mieux établis de l'esprit français, entre Montaigne et Molière. Il tient même, de plus près qu'on ne le pense ordinairement, à l'un et à l'autre. Comme Montaigne, il ferait volontiers de « ce grand monde le livre dans lequel on doit apprendre toutes choses :
Sçais-tu, pour sçavoir Ijicii, ce qaïl nous faut sçavoirV C'est s'affiner le goût de cognoistre et de voir, Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de jDhilosoplùe....
Et, pour montrer que, lui aussi, préfère une tète bien faite à une tête bien pleine, il a soin d'ajouter
.... qu'avecq' la science il faut un bon esprit.
Il a, de plus, le scepticisme aimable et enjoué de Montaigne : sa curiosité naturelle le porte, tout comme un autre, à sonder les grands problèmes; mais il n'a pas plus le désir que la prétention de s'y attarder :
Or, ignoi'ant de tout, de tout je me veux rire.
Comme Molière, c'est un observateur profond et pénétrant des ridicules et des vices, dont il excelle à démasquer la laideur. A ce titre, « son poète, son pédant, son fat, son docteur, comme l'a fait remarquer Sainte-Beuve, ont trop de saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. La fameuse
MATIIUKIN REGNIER. :50:5
Macelto, ([ui est la potitc-fille de Palhelin et l'aïeule de Tartufe, montre jusciu'où le génie de Régnier eût pu atteindre, sans sa fin prénialuiée. Dans ce chel"-d'(euvre d'une ironie anière, d'une vertueuse indignation, les plus hautes qualités de poésie ressortent du cadre étroit et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. ^
Ajoutons que ce grand rieur nous dit quelque part qu'il est mélancolique, que sa façon est rustique, et qu'il n'a pas même rcspril cVctrc méchant. Espère-t-il donc, par cette déclaration, nous faire excuser le relâchement de sa morale? Il n'y parait guère, car, s'il est parfois cynique, il n'en a nulle conscience, et c'est là précisément ce qui l'excuse. Nourri de Villon et de Rahelais, qui furent ses premiers maîtres, il n'a pas conçu d'idéal plus grand que leur franchise, souvent rude et brutale. 11 a suivi naturellement le premier au cabaret de la Pomme de Pin, et s'est installé avec le second à l'abbaye de Thélème, où il a compromis sa Muse, sans songer à mal. Il a péché, en somme, par oubli plutôt que par calcul, et cette naïveté seule est la révélation d'un caractère. Ajoutez qu'il ne brave jamais l'honnêteté; il l'ignore seulement, et la faute en est bien un peu à son siècle, dont la moralité est fort contestable : on ne revient pas à l'adoration de la nature sans lui sacrifier quelque peu les convenances. Mais ce relâchement n'est pas seulement dans les mœurs; il est partout dans les écrits du temps. Les écrivains en tous genres semblent s'accorder avec Régnier, pour
Sçavoir que le bon vin ne pLMit être sans lie.
11 suffit, pour s'en rendre compte, de feuilleter Marot ou Ronsard, et l'on s'apercevra vite qu'ils n'ont pas toujours craint, selon le mot de Boileau, d'alarmer les oreilles pudiques.
Régnier, d'ailleurs, a senti la pente dangereuse sur laquelle il glissait, et, avec sa sincérité ordinaire, il n'a pas craint de nous faire les aveux les plus sincères, mais qui, par leur franchise même, attestent une fois de plus son inconscience du mal. Il se déclare donc coupable; mais, par une déplorable faiblesse de caractère, il affirme aussi qu'il est impénitent et incapable de mettre fin aux désordres de sa vie. Sans doute, il a parfois de fugitifs accents de repentir; mais ne sont-ils pas les cris d'angoisse d'un malade mortellement atteint, plutôt que les larmes d'un cœur résolu à guérir"?
Aussi, (luelquo scvériti' qvie iiiérile la faiblesse morale de Uégnier, on peut lui pardonner beaucoup, ])arce qu'il a eu au plus haut point trois qualités qu'on trouve rarement réunies dans le même homme : la fierté, l'indépendance et la l'ranchise du caractère.
L'inspiration chez Régnier. — Il y a dans lîégnier un moraliste, un satirique et un peintre, qui se confondent; et cependant, à de certains moments, on pourrait dire qu'il est un moraliste plus encore qu'un auteur de satires. Il ne s'attaque pas, comme le fera plus tard Boileau, à des hommes de son temps, à des personnages vivants. Son inspiration est plus générale; car ce sont des caractères généraux, des tijiies qu'il met en scène. Son Fâcheux, son Pédant, son Usurier, son Bavard, son Hypocrite, n'appartiennent pas plus au .\vi<= siècle qu'à tout autre, en apparence du moins. Régnier lui-même a'vo'ulu qu'il en fût ainsi. Il vit, en eiïet, à une époque où l'on a cessé toute polémique violente. C'est le temps de Henri IV; les esprits sont pacifiés; on a soif de calme el d'apaisement. Un retardataire, comme D'Aubigné, aura seul l'audace de ces attaques personnelles auxquelles tous ont renoncé.
A vrai dire, en effet, si Régnier avait été tourmenté du démon de Juvénal, s'il avait bridé de flageller les vices de ses contemporains, il eût produit au jour ses satires plus tôt qu'il ne l'a fait. Or, la première qu'il jugea digne de la publicité fut composée quand il avait près de trente ans^. Jusque-là, cédant à ce qu'il appelait son ver-coquin, il s'était constamment adonné à la poésie; mais il s'était bien gardé de rien faire paraître, tant qu'il ne s'était pas senti maître de sa plume et de son inspiration.
Il voulait, en effet, faire de la satire à la façon antique, en imitant Horace et Juvénal. Mais là ne se bornait pas son ambition. Nos vieux auteurs lui étaient familiers. Ce Beauceron, dans lequel continuait à vivre le vieil esprit bourgeois de Villon et de Jean de Moung, avait savouré l'inspiration délicate ou grossière de nos fabliaux po])ulaires, coinme il avait, malgré sa paresse, goûté les finesses de Marot et la sève enivrante de Rabelais. Songez, en outre, que douze années de
1. Cette satire, la vr' des recueils^ en est mal déterminé. Ht-gnier imite les n'est jias uu elief-d'œiivre ; car le plan Cajntuli de l'Italien Mauro.
séjour à Rome l'avaient mis en contact avec les auteurs italiens, et que, s'il échappa à l'influence mièvre du Pétrarquisme, il se porta, d'instinct, vers les burlesques comme le Berni et le Caporali, auxquels il a su emprunter tant de traits étincelants. Régnier a donc combiné Finspiration gauloise avec l'esprit bourgeois, l'imitation des anciens et colle des italiens modernes, et son talent naturel est devenu d'autant plus vigoureux et plus robuste, qu'il était fortifié par tant d'influences diverses.
Ainsi, grâce à cette imitation originale qui lui a permis de peindre les vices et les ridicules de tous les pays et de tous les temps, Régnier a inauguré en France la littérature impersonnelle : il ne cherche point à se peindre lui-même, ou plutôt, quand il exprime ses sentiments et son âme dans des stances, des odes, des élégies et des sonnets, il ne s'attarde jamais. Ces menues fleurs de la poésie ne l'attirent pas, ou du moins ne le retiennent guère. Sa véritable passion, c'est la satire, et il y revient sans cesse, parce qu'il n'a jamais écouté que sa libre fantaisie. Il ne l'aime pas, certes, parce qu'elle permet à la malice, voire même à la méchanceté, de se donner libre cours : ses accents d'indignation généreuse démentent, à cet égard, ce que sembleraient prouver les invectives de la satire ix contre Malherbe et son école. D'ailleurs, Régnier nous a dit lui-même ce que ses contemporains pensaient de son caractère :
Et le surnom de bon me va-t-on reprochant D'autant que je n'ay pas l'esprit d'estre meschant.
C'est donc pour une tout autre raison que Régnier s'est porté vers la satire avec tant d'ardeur et de passion véritable. Nous avons indiqué qu'il n'avait jamais eu l'intention d'être le censeur des mœurs de son temps, et qu'en apparence, il avait toujours peint des types généraux. Mais, en examinant son œuvre de près, on s'aperçoit qu'il a, en réalité, moins que tout autre échappé à la loi commune aux observateurs de tous les âges. Ses satires sont une galerie vivante de Parisiens du xvi^ siècle, et ses personnages ne sont si parfaits que parce qu'il les a vus de près. Si Régnier fut un grand satirique, c'est parce qu'il fut un grand peintre de mœurs.
Régnier peintre de mœurs. — Toute son originalité est donc dans la peinture des mœurs, et surtout de celles qu'il eut
M. La poésie de la RenaUsance. 20
sous les yeux. En dehors de là, il n'invenle rien, ne crée rien : ses idées sont vagues et banales. Mais il a Tavantage d'avoir vu le monde de bonne heure, de s'être heurté aux hommes, depuis les courtisans jusqu'aux gens du peuple. Une vision nette et précise est restée, dans son esprit, de ce Paris où l'on voyait, à la fin du xvi^ siècle, la politesse castillane couvrir la grossièreté des mœurs. Toutes les classes de la société défilent donc dans ses Satires, avec une puissance de relief, une vie intense et débordante : ce sont les petits-maîtres, les marjoUets, comme Régnier les appelle, ces « mignons du siècle », qui croient tout permis
PourvL'u qu'on soit niorgant, qu'on Ijride sa moustache. Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pannache. Qu'on parle barragouyn et qu'on suive le vent
Ce sont les médecins qu'on voit « vendre leur caquet »
Ou Ijien tastant le poulx, le ventre et la poitrine, .... former une ordonnance Diui rechape s'il 'peut, puis d'une révérence Contrefaire l'honneste, et quand viendroit au point, Dire en serrant la main : <( Dame! il n'en falloit point. ■>
Ce sont encore les pédants qui traversent cette galerie vivante, « marchant pedetcntim », les poètes crottés et toujours affamés, qui
sans sovdiers, ceinture ny cordon, L'œil farouche et troublé, l'esprit à l'abandon, Vous viennent accoster comme personnes yvres.
Que de silhouettes se détachent ainsi, claires et vives, au point de donner, par un trait physique bien observé et bien rendu, l'impression d'un détail moral ! Boileau, qui s'y connaissait, a parfaitement compris que Régnier avait au plus haut point l'art de voir et de peindre, lorsqu'il a écrit, dans ses Réflexions sur Longin : « Le célèbre Régnier est le poète français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu avant Molière les mœurs et les caractères de la nature humaine. » Aucun trait, aucune nuance de tempérament ou de profession, n'a échappé, en effet, à son observation incisive et pénétrante. Cet esprit d'observation est si développé chez
Rrgnier, qu'il lo porto jusque clans les moindres détails cxtrrieurs, jusque dans le pittoresque du cadre où s'agitent et grouillent ses personnages. Tantôt c'est un rude proverbe populaire qui lui monte aux lèvres, pour caractériser une physionomie difforme et boufibnne :
Ses yeux. Ijordès de rougo. csgaroz, sombloient estre L'un à Montmartre, et l'autre an eluisteau de Bicestre.
Tantôt c'est une bruyante onomatopée rabelaisienne, donnant la sensation vigoureuse d'une bataille entre conviés pris de vin. et qui
S'en vinrent du parler à tic-tac. torche, lorgne.
Et ce n'est pas seulement par ses qualités de peintre de mœurs que Régnier est un satirique de premier ordre; c'est aussi par son inspiration vraiment dramatique : il excelle, en effet, à décomposer les éléments d'une scène, à en graduer les mouvements, projetant sur les uns une vive lumière, laissant les autres dans une ombre discrète. Comparez, à cet égard, le liepas ridicule de Boileau et celui de Régnier : quelle verve fantaisiste et puissante, quel coloris éclatant chez le second, quand on songe à la monotonie du premier! Régnier seul, avec son talent très dramatique, pouvait peindre, en quelques vers expressifs et naturels, l'entrée du laquais :
Un gros valet d'estable, Glorieux de porter les plats dessus la table. D'un nez de majordome et qui nargue la faim, Entra, serviette au bras et fricassée en main.
De même, il atteint Molière, qui, plus d'une fois, se souviendra de lui, lorsqu'il peint la démarche affectée de Mac.ette, cette a'ieule de Tartufe,
Dont l'œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite,
et qui vient, sous des apparences vertueuses, glissant à petit bruit, pour ne point éveiller l'attention, empoisonner les âmes de t^es discours perfides et immoraux :
.... à pas lents et posés, La parole modeste et les yeux composés.
De pareilles peintures, vivantes et colorées, font oublier certaines scènes que Fauteur étale sous nos yeux avec une complaisance trop grande, qu'expliquent peut-être, sans les justifier, la liberté des mœurs de Tépoque et le tempérament trop libre de l'auteur. Aussi ne ^^eut-on que souscrire à ce jugement porté par Sainte-Beuve sur Régnier poète satirique :
0 Une bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, du bon sens, une malice exquise, par instants une amère éloquence, des récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieu; aux mains, en guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, du laid et du grotesque à foison; c'est ainsi qu'on peut se figurer en gros Mathurin Régnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos et regarde le xvi"; il y tend la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais. );
Les doctrines littéraires de Régnier. — Régnier est un adorateur de Ronsard et de la Pléiade. Il a pour eux l'admiration que manifesta tout son siècle, ébloui par l'éclat incomparable qu'ils avaient projeté autour d'eux. Et pourtant nul poète ne semble plus éloigné que lui des gorits aristocratiques et des tendances érudites de la Pléiade. Régnier, au contraire, est un poète d'allures populaires; il aime les locutions énergiques, mais triviales; les mots de terroir ou de carrefour, les dictons originaux mais A'ulgaires; il fait bon marché de la syntaxe, qu'il disloque avec un sans-gêne incroyable, entraînant sa phrase au but sans se préoccuper des constructions estropiées qu'il laisse derrière lui. Nul doute que Ronsard eiit -renié ce poète, qui n'a jamais songé ni aux provignemcnts, ni aux composés, ni à tous les procédés recommandés par la Pléiade, pour arriver à l'enrichissement et à Villiislration dej la langue.
Par contre, pour Régnier, comme pour son oncle Desportes,' Ronsard était un dieu. Le jour où Malherbe osa porter la main sur l'idole, Régnier, avec une verve admirable, mais plusJ chaleureuse que logique, prit sa défense, en écrivant sa| neuvième satire. Le prétexte de la querelle fut, dit-on, une boutade brutale que Malherbe, d'ailleurs coutumier du fait,] avait lancée contre les Psatimes de Desportes.
Quoi qu'il en soit, Régnier faisait dans cette satire sa propre] apologie, plus encore que celle de Ronsard. Poète de premier!
jet, exubérant, mais incapable de s'astreindre à un travail de patience, Réi^nier défendait, en efTet, le naturel négligé et l'absence d'étude, contre Malberbe, qui demande, avant tout, au poète l'attention et l'elTort d'une volonté soutenue. Cette apologie est d'ailleurs si i)ien présentée, que Régnier, quelque éloigné qu'il soit de la Pléiade par son naturel et sa tournure populaire, se rapproche d'elle et confond sa cause avec la sienne, en réclamant la liberté dans la poésie. Il croit, en effet, comme Ronsard et ses disciples, que la libre inspiration est le principe supérieur de l'art, qu'il faut, avant toutes choses, être appelé par la voix du génie pour avoir le droit de s'abandonner à sa verve. Partant de là, qu'importe le travail, qu'importent la ténacité et la patience? Arrière donc lefe partisans de la nouvelle école, pour qui la poésie n'est affaire que de labeur et d'exercice; le génie suffit à tout; le reste n'est rien.
On comprend, dès lors, sans les approuver tous, les reproches que Régnier, dans sa neuvième satire, adresse à Malherbe et à ses disciples :
.... Leur savoir no s'étend seulement
Qu'à regratter un mot doubteux au jugement
Ils rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions. • Froids à l'imaginer; et, s'ils font quelque chose, C'est proscr de la rime et rimer de la prose.
Ce dernier vers est, en propres termes, l'expression même dont s'était servi Ronsard, dans son Art Poétique, pour railler les versificateurs sans inspiration. Au fond, Fiégnier devait sentir qu'il exagérait, en traçant ce portrait des novateurs-; mais il leur en voulait des contraintes qu'ils imposaient à la poésie :
Ils retiennent .sous l'art sa nature offusquée, Et de mainte figure est sa beauté masquée.
Ne va-t-il pas jusqu'à les comparer à des femmes coquettes et fardées, à la parure desquelles il oppose la beauté naturelle :
Son front, lavé d'eau claire, éclate d'un beau teint,
De roses et de lys la nature la peint....
Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
Il s'imaginait, de bonne foi, il est vrai, qvie Ronsard n'avait connu que le beau simple et nu, tandis qu'il avait été, au contraire, un artiste scrupuleux, au moins autant que Malherbe, en sorte que, sans le vouloir, Régnier, s'attaquant à l'art, écrivait contre Ronsard le plus violent des l'équisitoires. C'est là une première contradiction de celte satire; il en existe une autre : Régnier s'indigne du conseil donné par Malherbe, recommandant de
Parler comme à Saint Jean parlent les crochetcurs.
Mais lui-même n'avail-il pas prêché d'exemple, en émaillant son œuvre de toutes les locutions triviales, de tous les proverbes populaires qui s'étaient trouvés sur son chemin, et n'avons-nous pas vu qu'il doit à ces emprunts le plus pur de sa sève gauloise et de son originalité?
Qu'importaient, d'ailleurs, à ce libre esprit, ennemi de toute discipline étroite et rigoureuse, les contradictions les plus évidentes? Dans ses attaques contre Malherbe, comme partout ailleurs, il allait de l'avant, uniquement préoccupé de terrasser l'adversaire, le front vers les étoiles, et se vantant, puisque l'inspiration soulevait son aile, de
Laisser aller la jilume où la verve remporte.
Conclusion sur Régnier. — Régnier est, en un mot, un écrivain de génie, très personnel, très original, quoiqu'il emprunte beaucoup à tous, aux Latins comme aux Italiens, comme aux vieux auteurs français. Il sait l'art de transformer ses emprunts, de les faire entrer dans la trame de ses pensées, de les convertir pour ainsi dire en sa propre substance.
Mais, nous l'avons vu, sa syntaxe est souvent obscure et confuse; ses périodes sont mal construites et se développent avec peine : en cela il laisse voir son manque de travail, son mépris de la correction dès l'instant qu'il en doit coûter quelque chose à sa paresse et à son insouciance. Seulement, Régnier a du génie, ce qui n'est pas donné à tous les grands écrivains, même à Malherbe, et c'est là ce qui lui assure l'immortalité littéraire : par là, en effet, il trouve de verve et d'instinct ces mots bien frappés, qui surprennent et font image; il éclaire toute une phrase d'une seule expression piquante ou vigoureuse; il ajoute à ce qu'il appelait lui-même
:\IATHURIN REGNIEK. 311
« la moisson de Konsard » quelques gerbes sans lesquelles la récolte poétique du xvi» siècle n'eût pas été complète.
A ce trésor de poésie, chacun avait apporté sa part : Marot l'esprit, Ronsard la force, Du Bellay la mélancolie, d'Aubigné la chaleur. Régnier apporta une qualité nouvelle, sans laquelle il n'est pas d'inspiration heureuse : c'est l'aisance, c'est la liberté, c'est la grâce naturelle qui va droit au cœur et l'enchante.
En sorte que Malherbe, dans son œuvre de réforme, n'a pas, malgré les apparences, de meilleur auxiliaire que Régnier. Le vieux poète ne s'y trompait pas, lorsqu'on s'étonnait, autour de lui, qu'il n'eût point répondu aux attaques de la ix« satire : sur le champ de bataille, on ne tire pas sur ses alliés, alors même que leurs coups s'égarent. Or, Malherbe sentait que Régnier réformait par instinct, de même que lui par calcul. En travaillant à séparer le bon grain de l'ivraie, dans les richesses de la poésie française, à laquelle il allait donner la noblesse, il avait pu deviner ce que la fougue de Régnier avait de fécond, comme il avait aperçu sans doute les paillettes d'or que recelaient les eaux souvent troublées de son exubérante inspiration.