Différant
Qui brusquement eust dit, avecq' une sambieu :
« Ouy, bien povir vous, Monsieur, qui ne croyez en Dieu! »•
Sotte discrétion ! je voulus faire accroire Qu'un poëte n'est bizarre et fascheux qu'après boire. Je baisse un peu la teste, et tout modestement Je luy fis à la mode un petit compliment. Luy, comme bien appris, le mesme me sceul rendre, Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre, Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir à Rome pauvre entre les mains des Juifs'. Il me prit par la main après mainte grimace,
Changeant sur l'un des pieds à toute heure de place.
Et, dansant tout ainsi qu'un barbe encaslelé^. Me dist, en remâchant un propos avalé :
« Que vous estes heureux, vous autres belles âmes,
Favoris d'Apollon, qui gouvernez les dames.
Et par mille beaux vers les charmez tellement.
Qu'il n'est point de beautez que pour vous seulement !
Mais vous les méritez : vos vertus non communes
Vous font digne, Monsieur, de ces bonnes foiiunes. ».... D'assez d'auti-es propos il me rompit la teste.
Voilà quand et comment je cogneu ceste beste;
Te jurant, mon amy, que je quittay ce lieu
Sans demander son nona et sans luy dire adieu. Je n'eus depuis ce jour de luy nouvelle aucune.
Si ce n'est ce matin que, de maie fortune.
Je fus en ceste. église où, comme j"ay conté.
Pour me persécuter Satan l'avoit porté.
Après tous ces propos qu'on se dit d'arrivée-'.
D'un fardeau si pesant ayant l'arne grevée.
Je chauvy de l'oreille'', et demeurant pensif,
L'eschine j'allongeois comme un asne rétif.
Minutant'' me sauver de ceste tirannie.
Il le juge à respect'"' : « 0! sans cérémonie,
Je vous suply, dit-il, vivons en coiupagnons. »
Ayant, ainsi qu'un pot, les mains sur les roignons",
1. Comme il l'a été, sans cloute, lors 4. Je dressai l'oreille.
de sou séjour eu cette ville, à la suite 5. Sougeaut à me sauver.
du cardinal de Joyeuse. 6. Il preud mon silence pour un
2. Cheval au sabot trop étroit, et qui témoignage de respect.
a peine à rester d'aplomb. 7. Régnier excelle à peindre ainsi un
3. Lorsqu'on se rencontre. personnage, en un vers très pittoresque.
INIATHURIN REGNIER. 329
Il me pousse en avant, me présente la porte, Et. sans respect des saincts, hors l'église il me porte. Aussi froid qu'un jaloux qui voit son corrival. Sortis, il me demande : « Estes vous à cheval? Avez vous point icy quelqu'un de vostre troupe' ?
— Je suis tout seul, à pied. » Lui, de m'olîrir la croupe^. Moy, pour m'en depestrer, luy dire tout exprès :
« Je vous baise les mains, je m'en vais icy près.
Chez mon oncle disner'. — O Dieu ! le galand homme!
J'en suis''. » Et moi pour lors, comme un bœuf qu'on as-
Je laisse cheoir la teste, et bien peu s'en falut, [somme.
Remettant par despit en la mort mon salut.
Que je n'allasse lors, la teste la première.
Me jetter du Pont-Neuf'^ à bas en la rivière.
Insensible, il me traine en la court du Palais", Où, trouvant par hazard quelqu'un de ses valets. Il l'apelle et luy dit : « Holal hau 1 Ladreville, Qu'on ne m'attende point; je vais disner en ville. »
Dieu sçait si ce propos me traversa l'esprit ! Encor n'est-ce pas tout : il tire un long escrit Que voyant je frémy. Lors, sans cageollerie" : « Monsieur, je ne m'entends à la chicannerie**. Ce luy dis-je, feignant l'avoir veu de travers.
— Aussi n'en est-ce pas : ce sont de meschans vers (Je cogneu qu'il estoit véritable à son dire")
Que, pour tuer le temps, je m'etforcc d'escrire ; Et pour un courtisan, quand vient l'occasion. Je monstre que j'en sçay pour ma provision. »
11 lit, et, se tournant brusquement par la place, Les banquiers"* estonnez admiroieut sa grimace. Et monslroient en riant qu'ils ne luy eussent pas Preste sur son minois quatre doubles ducats,