Sous le nom de Cliarles Fontaine
Une autre nouveauté qui résulta de cette théorie fut l'établissement d'une distinction des genres, d'autant plus rigoureuse qu'elle s abritait sous l'aulorité de l'antiquité. La Pléiade préludait ainsi à l'œuvre du classicisme, en empêchant le poète de s'abandonner à sa fantaisie, puisque cette distinction rigoureuse contenait en germe l'unité de composition et l'unité de ton, qui seront la marque des siècles classiques.
La Défense expose ensuite une doctrine pleine d'idées originales sur le style et la langue poétiques, comme sur la rythmique.
Relativement au style et à la langue, elle les veut distincts de la prose comme chez les anciens, et c'est encore là une tendance aristocratique de la Pléiade, pour rendre la poésie inaccessible au vulgaire. Pour créer cette langue, elle conseille les néologismes, et elle renferme même tout un chapitre sur ce sujet. Elle ne recommande nullement de former des mots composés, dont Ronsard, d'ailleurs, quoi qu'en ait pensé Boileau, s'est très modérément servi, tout en regrettant de n'en pouvoir user davantage. S'il a voulu mettre en circulation des expressions telles que : toux ronge-poumon, gosier mâchelaurier, Bacchiis aime-pampre, etc., il a fort bien senti tout ce que ces audaces avaient de compromettant, et jamais, dans son œuvre, il n'a parlé grec et latin en français, laissant à du Bartas ces extravagances dont l'ignorance du xvii^ siècle l'a rendu à tort responsable. La Défense recommande simplement de faire des mots nouveaux, en ressuscitant les vieux mots français oubliés, « ajourner pour faire jour, annuiter pour faire miit, assener pour frapper où Von visoit, isnel pour léger ». — Ronsard exprimera la même idée dans ses traités, et, pendant les deux siècles qui suivront, La Bruyère, Fénelon, Voltaire, réclameront énergiquement l'emploi des termes tombés en désuétude. Loiji d'être révolutionnaire, la Pléiade était donc, au fond, essentiellement conservatrice, malgré l'opinion généralement reçue.
Quant au style, elle le veut imagé, rempli de périphrases, — et, en enseignant ainsi le^mépris du mot propr^e et popula,ire, elle fait encore œuvre ~arisTôcî"atique. MaisTce qu^e demande, par-dessus toutes choses, c'est une syntaxe imitée du latin, employant tantôt l'infinitif à la place du nom, comme dans le vivre, le dormir; tantôt, le nom à la place de l'adverbe, par exemple : il fuit léger; tantôt enfin, elle préconise l'emploi du nom pour l'adjectif, comme dans l'expression : le frais
des cim.v. Le style noble de répofiue classique ne sera pas autre chose que Tapplication exagérée de cette doctrine.
Relativement à la rythmique, la Pléiade ne pouvait rien emprunter aux anciens. Aussi la Défense reconnaît-elle la rime comme un élément essentiel de notre versification, bien qu'elle la qualifie de « fâcheux et rude geôlier ». Elle la veut I' propre et naturelle », c'est-à-dire juste, riche sans affectation, « comme une harmonieuse musique tombante en bon et parfait accord ». Sur toutes ces questions de prosodie, la Défense est déjà entièrement classique ; car elle reconmiande de ne jamais sacrifier la raison à la rime ; elle proscrit l'inversion, l'hiatus; elle veut le repos à rhémistiche et n'accepte renjambement qu'en souvenir des anciens. Enfin elle approuve Talternance des rimes masculines et féminines, et l'élision de Vc muet dans l'intérieur du vers. On croirait déjà, en un mot, entendre Malherbe faire ses recommandations.
Il faut écrire en sa langue. — Ainsi, pour la première fois, une école poétique, avec de chaleureux accents, faisait des lettres une partie de notre honneur national et comme une proviricirdirtâ patrie. La Défense revient, versTa fin, sur cette idée, en exhortant encore les Français à écrire en leur langue, en faisant un bel éloge de la France, et en montrant enfin que les plus savants hommes de l'époque n'ont pas dédaigné d'écrire en leur « vulgaire ».
S'il est ainsi que de nostre tems les astres, comme d'un accord, ont par une heureuse influence conspiré en l'honneur et accroissement de nostre langue, cjui sera celuy des sçavans qui n'y voudra mettre la main, y répandant de tous cotés les fleurs et fruictz de ces riclies cornes d'abundance grecque et latine? Ou, à tout le moins, qui ne louera et approuvera l'industrie des autres? Mais qui sera celuy qui la vonldra blâmer? Nul, s'il n'est vrayment ennemy du nom françoys. Ce prudent et vertueux Themistocle Athénien montra bien que la mesme loy naturelle, qui commande à chacun défendre le lieu de sa naissance, nous oblige aussi de garder la dignité de nostre langue, quand il condamna à mort un herault du roi de Perse, seulement pour avoir employé la langue attique aux commandemens du Barbare. La gloire du peuple l'omain n'est moindre (comme a dit quelqu'un) en l'amplification de son langaige que de ses limites: car la plus haulte excellence de leur republique, Toire du tems d'Auguste, n'etoit assez forte pour se deffendre contre l'injure du tems par le moyen de son Capitole, de ses
Thermes et magnifiques palaiz, sans le bénéfice de leur langue, pour hiquele seule nous les louons, nous les admirons, nous les adorons. Sommes nous doncques moindres que les Grecz ou Romains, qui faisons si peu cas de la nostre? Je n'ay entrepris de faire comparaison de nous à cculx là, pour ne faire tort à la vertu françoise, la conférant à la vanité gregeoyse; et moins à ceux cy, par la trop ennuyeuse longueur que ce seroit de repeter Torigine des deux nations, leurs faictz, leurs lois, meurs et manières de vivre, les Consuls. Dictateurs et Empereurs de l'une, les Roys, Ducz et Princes de l'autre. Je confesse que la fortune leur est quelquefois plus favorable qu'à nous : mais aussi diray-je bien que la France, soit
en repos ou en guerre, est de longue intervalle à préférer à l'Italie, serve maintenant et mercenaire de ceux auxquels elle vouloit commander
Pourquoy donc sommes-nous si grands admirateurs d'autruy"? Pourquoy sommes-nous tant iniques à nous-mêmes? Pourquoy mandions-nous les langues ostrangères, comme si nous avions honte
d'user de la nostre'? Quand Cicêron et Virgile se mirent à écrire
en latin, l'éloquence et la poésie étaient cncor eu enfance entre les Romains, et au plus haut de leur excellence entre les Grecz. Si doncques ceux que j'ay nommez, desdaignans leur langue, eussent écrit en grec, est-il croyable qu'ilz eussent égalé Homère et Démosthène? Pour le moins n'eussent-ilz esté entre les Grecz ce qu'ilz sont entre les Latins. Pétrarque seml)lablement et Boccacc, combien qu'ilz aient beaucoup escrit en latin, si est ce que cela n'eust esté suffisant pour leur donner ce grand honneur qu'ilz ont acquis, s'ilz n'eussent escrit en leur langue. Ce que Inen cognoissans, maintz lions esprits de nostre tems, combien qu'ilz eussent jà acquis un bruyt non vulgaire entre les Latins, se sont neantmoins convertis à leur langue maternelle, mesmes les Italiens, qui ont beaucoup plus grande raison d'adorer la langue latine que nous n'avons. Je me contenteray de nommer ce docte cardinal Pierre Bembe, duquel je doute si onques homme imita plus curieusement Ciccron, si ce n'est paraventure un Christofle Longueil i. Toutesfois par ce qu'il a escrit en italien, tant en vers comme en prose, il a illustré et sa langue et son nom trop plus qu'ilz n'estoient au paravent.
Quelqu'un jieut cstre déjà persuadé par les raisons que j'ay alléguées, se convertiroit volontiers à son vulgaire, s'il avoit quelques exemples domestiqvies : et je dy que d'autant s'y doit il plus tost mettre, pour occuper le premier ce à quoy les autres ont failly. Les larges campagnes grecques et latines sont déjà si pleines que bien peu reste d'espace vide. Jà beaucoup d'une course légère ont attaint le but tant désiré. Long tenis y a que le prix est gaigné. Mais, o
1. LoN'GUEUi (1490-1522), uo à Ma- un admirateur passionné de Cicéron.et lines ; chancelier d'Aune de Bretagne l'un de ses fervents imitateurs, comme et professeur de droit à Bourges. Il fut le cardinal Bembo.
DOCTKIiNES LITTÉRAIRES DE LA PLEIADE. 71
Iwn Dieu, comljicii de mer nous reste encorcs, avant qtic soyons parvenuz au port! Toutcsfoys je te veux bien avertir que tous les sçavans hommes de France n'ont point mesprisé leur vulgaire. Ccluy qui fait renaître Aristophane*, et faint si bien le nez de Lncian, en porte bon tesmoignage. A ma volont-'2 que beaucoup en divers genre d'escrire volussent faire le semljlable, non point s'amuser à desroljcr l'escorce de celuy dont je parle, pour en couvrir le boys tout vermoulu de je ne scay quelles lourderics si mal plaisantos qu'il ne faudroit autre recepte pour faire passer l'envie de ryre à Democrite. Je ne craindray point d'alcguer encores pour tous les autres ces deux lumières françoyses, Guillaume Budè^ et Lazare de Bayf*. dont le premier a cscrit non moins amplement que doctement Ylnstitmion du Prince, œuvre certes assez recommandé par le seul nom de l'ouvrier. L'autre n'a pas seulement traduict l'Electre de Sophocle, quasi vers pour vers, chose laborieuse, comme entendent ceux qui ont essayé le semblable : mais davantaige a donné a nostre langue le nom d'epi(/ram;nes et d'elegies. avecqucs ce beau mot composé aigredoulx, afin qu'on n'attribue l'honneur de ces choses à quelque autre. Et de ce que je dy, m'a asseuré un Gentilhomme mien amy, homme certes non moins digne de foy que de singulière érudition et jugement non vulgaire. Il me semble, lecteur amy des Muses françoyses, qu'après ceux que j'ay nommez, tu ne doys avoir honte d'escrire en ta langue : mais encores doibs tu, si tu es amy de la France, voyre de toy mesmes, t'y donner du tout, avecqucs ceste généreuse opinion, qu'il vault mieux estre un Achille entre les siens qu'un Diomcde, voyre bien souvent un Thcrsite. entre les aultres.
(Béf. et Illustr. de la Lang. fr., liv. II. ch. xii.)
Conclusion. — La Défenfie est terminée par une conclusion vigoureuse, qui recommande, en substance, aux poètes d'être à la fois anciens et français, mais c[ui, malheureusement, n"^indiqùé^)as assez quel serrait le moyen de concilier ces deux termes, dont nous avons déjà relevé la contradiction apparente :
Or sommes nous, la grâce à Dieu, par beaucoup de pcrilz et de flots estrangers renduz au port, à seureté. Nous avons eschappé •lu milieu des Grecz, et par les scadrons romains pénétré jusques
1. RoKSARD, qui traduisit le Plutus II écrivit un traité sur la RéfornuUion fl' Aristophane. des Études littéraires, et un traité inti-
2. A ma volonté, c'est-à-dire : je son- tulé De Asse (1544) fixant la valeur des haiterais. monnaies romaines à toutes les époques.
3. BuDÉ (1467-1540), savant hellé- 4. Père du poète Axtoixe de Baïk niste et professeur au Collège de France.
au sein de la tant désirée France. Là doncqucs, Françoys, marchez couraigeusement vers ceste sujjerbe cité romaine; et des serves despouilles d'elle (comme vous avez faict j^lus d'une fois) ornez vos temples et autels. Ne craignez plus ces oyes criardes, ce fier JNIanlie et ce traistre Camille, qui soubs omljre de bonne foy. vous surprenne tous nudz contans la rançon du Capitole. Donnez en ceste Grèce menteressc, et y semez encor un coup la fameuse nation des Gallogrecz. Pillez moy sans conscience les sacrez thresors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez faict autrefoys; et ne craignez plus ce muet AjîoUon, ces faulx oracles, ny ces flesclies rebouschees. Vous souvienne de vostre ancienne Marseille, secondes Athènes, et de vostre Hercule galliquei, tirant les peuples après luv par leurs oreiUes^^^vecc^ues uncche^ à sa languèT
[Déf. et Illustr. de la Lang. fr.. Concl.)
Tel fut ce manifeste que les partisans de Marot appelaient fort injustement VOffense et Déuigvation de la langue française^. Certes, on y peut relever des contradictions, d'injustes dédains, des traces de pédantisme, des fautes de composition. Mais de quel enthousiasme n'est-il pas animé ! et de quelle prophétique éloquence sont inspirés les conseils qu'il donne aux poètes ! Il contient tout le programme de la Pléiade ; mais il renferme aussi, en germe, toutes les idées qui feront la force et la gloire des siècles classiques : c'est par là qu'il reste, en même temps que le premier en date des monuments de la critique littéraire française, l'un des plus curieux documents qu'il nous soit donné d'étudier sur l'époque de la Renaissance.
La Défense et Illustration de la Langue française n'est pas le seul exposé important des doctrines de la Pléiade. Ronsard a lui-même consigné ses propres idées dans un Abrcç/é d'Art poétique français, écrit en 1565, c'est-à-dire seize ans après la Défense, et dans deux Préfaces de la Franciade, composées l'une en 1572, l'autre vers 15'74-^.
VArt Poétique'', dédié à l'abbé Delbenne, débute par des préceptes généraux sur la poésie :
Comljien que l'art de Poésie ne se puisse par préceptes comprendre ny enseigner pour estre plus mental que ti'aditif, toutes-
1. V. Lucien, Béraclès, ch. III. Binet, dans les papiers de Ronsard,
2. Barthélémy Aneau dans le Qm!'/- api es la mort du poète. /Il Horatiiin. 4. Édition Saixte-Belve (Ganiier,