Le brouillon eu fut recueilli par édit
fois d'autant que l'artifice humain, expérience et labeur le peuvent porniettrc, j'ay Ijicn voulu t'en donner quelques reigles icy, à fin qu'un jour tu puisses estre des premiers en la cognoissance d'un si ag|rrcable mestier. à l'exemple de moy qui confesse y estre assez passablement versé.
Viennent ensuite des détails sur les origines de la poésie. Puis Ronsard recommande de s'inspirer de la lecture des bons poètes, de « corriger et limer » les vers, de converser « doucement et honnestement » avec les poètes du temps, au jugement desquels il est toujours bon de se soumettre, avant de publier quoi que ce soit. Il arrive ainsi à parler de. la mesure des vers, de l'alternance des rimes masculines et féminines, tout en recommandanfexpressément, en excelleivt mu^sicienqu^il était, de songer que les vers, doivent être musicaux et harmonieux, pour être chantés :
Tu feras tes vers masculins et féminins, tant qu'il te sera pos sible, pour estre plus propres à la Musique et accord des instrumens, en faveur desquels il semble que la Poésie soit née; car la Poésie sans les instrumens, ou sans la grâce d'une seule ou plusieurs voix, n'est nullement aggréable, non plus que les instrumens sans estre animez de la mélodie d'une plaisante voix.
Ronsard veut que la langue soit bien française, et en cela VArt Poétique est entièrement d'accord avec la Défense. Mais il la faut enrichir, et pour cela il déclare qu'jJLe-StJlécessaire de faire des emprunts à la vieille langue française, aii langage des métiers, aux patois français, enfin aux langues anciennes :
Tu ne rejetteras point les vieux mots de nos romans, ains les elioisiras avecques meure et prudente élection. Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mestiers, comme de Marine, Vénerie, Fauconnerie, et principalement les artisans du feu, Offèvres, Fondeurs, Mareschaux, Minerailliers; et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avecques les noms propres des mestiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait; car la Poésie ne peut estre plaisante sans belles inventions, descriptions, comparaisons, qui sont les nerfs et la vie du livre qui veut forcer les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux et maistre du temps. Tu sçauras dextremcnt choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons ny de si propres en ta nation; et ne se faut soucier si les vocables
sont Gascons, Poictevins, Normans, Manceaux. Lionnois, ou d'autres pais, pourveu qu'ils soient bons et que proprement ils
signifient ce que tu veux dire Je te veux encore advertir de
n'écorcher point le Latin, comme nos devanciers qui ont trop sottement tiré des Romains une infinité de vocables cstrangers, veu qu'il Y en avoit d'aussi bons en nostre propre langage. Toutesfois, tu ne les desdaigneras s'ils sont desja receus et usitez d'un chacun; tu composeras hardiment des mots à l'imitation des Grecz et Latins, pourveu qu'ils soient gracieux et plaisans à l'aureille, et n'auras soucy de ce que le vulgaire dira de toy, d'autant que les Poètes, comme les j)lus hardis ont les premiers forgé et composé les mots, lesquels pour estre beaux et significatifs ont passé par la bouche des orateurs et du vulgaire, puis finalement ont été receus, louez et admirez d'un chacun.
De plus, Ronsard autorise le poète à former des néologismes, en les tirant, par dérivation, des mots en usage :
Tu ne desdaigueras les vieux mots françois, d'autant que je les estime tousjours en vigueur, quoy qu'on die, jusques à ce qu'ils ayent fait renaistre en leur place, comme une vieille souche, un rejetton; et lors tu te serviras du rejetton et non de la souche, laquelle fait aller toute sa sutjstance à son petit enfant, pour le faire croistre et finablement l'establir en son lieu. De tous vocables quels qu'ils soient, en usage ou hors d'usage, s'il reste encores quelque partie d'eux, soit en nos verbe, adverl)e, ou participe, tu les pourras par bonne et certaine analogie, faire croistre et multiplier, d'autant que nostre langue est encores pauATC, et qu'il faut mettre peine, quoy que murmure le peuple, avec toute modestie, de l'enrichir et cultiver. Exemple des vieux mots : puisque le nom de verve nous reste, tu pourras faire sur le nom le verbe verver, et l'adverbe vervement; sur le nom à'essoine, essoiner, essoinement, et mille autre tels; et quand il n'y auroit que l'adverbe, tu pourras faire le verbe et le particijDe librement et hardiment; au pis aller tu le cotteras en la marge de ton livre, pour donner à entendre sa signification; et sur les vocables receus en usage comme pays, eau, feu, tu feras payser, ever, fover, eveinent, fovement; et mille autres tels vocables qui ne voyent encores la lumière, faute d'un hardy et bienheureux entrepreneur.
Il est donc évident que Ronsard n'a jamais voulu surcharger la langue française de mots grecs et latins, puisqu'il recommande les emprunts aux langues anciennes, au même titre seulement que les emprunts au vieux français, aux termes des métiers, aux patois et aux néologismes formés par dérivation.
Relativement au style, VArt Poétique, comme la Défende, le veut noble et aristocratkiuc. Aussi fait-il l'éloge de cette
splendeur de paroUes bien choisies, et ornées de graves et courtes sentences, qui font reluire les vers, comme les pierres précieuses
bien enchâssées les doigts de quelque grand seigneur Pour ce
tu te dois travailler d'cstre copieux en vocables, et trier les plus nobles et signifians pour servir de nerfs et de force à tes carmes, qui reluiront d'autant plus que les mots seront significatifs, propres et choisis. Tu n^ublieras les £OmparaisonSj les descriptions des lieux, fleuves, forestsTniontagnes, de la nuict, du lever du soleil, du midy, dos vents, de la mer, des dieux et déesses, avecques leurs propres mestiers, habits, chars et chevaux, te façonnant en cecy à l'imitation d 'Homère.
Ou voit, par cette citation, l'importance que la Pléiade attachait aux périphrases et surtout aux descriptions. La Défenae en avait déjà parlé ; Ronsard y reviendra encore dans la Préface de la Franciade.
Quant aux épithètes, VArt Poétique se montre plus tolérant et plus large que la Défense, qui déclarait les adjectifs " froids ou ocieux )). Ronsard répronvR seulement les cpithètes-g.éDérales ou «naturelles », mais il permet l'emploi des épithètes « sîgnîliantés », qui ajoutent à l'expression une idée particulière :
Je te veux advertir de fuir les épithètes naturels qui ne servent de rien à la sentence de ce que tu veux dire, comme la rivière courante, la verde ramée. Tes épithètes seront recherchez pour signifier, et non pour remplir ton carme, ou pour estre oiseux en ton vers; exemple : le ciel voûté encerne tout le monde. J'ay dit voûté, et non ardant. clair, ni haut, ny azuré, d'autant qu'une voûte est propre pour embrasser et encerner quelque chose. Tu pourras bien dire : le bateau va dessur l'onde coulante, pource que le cours de l'eau fait couler le bateau. Les Romains ont esté tres-curieux observateurs de cette reigle. et entre les autres Virgile et Horace. Les Grecz, comme en toutes choses appartenantes aux vers, y ont esté plus libres, et n'y ont advisé de si prés. Tu fuiras aussi la manière de composer des Italiens, en ta langue, qui mettent ordinairement quatre ou cinq épithètes les uns après les autres en un mesme vers, comme aima, bella , anyelica e fonunata
donna Bref, tu te contenteras d'un epithete, ou pour le moins
de deux, si ce n'est quelquefois par gaillardise qu'en mettras cinq ou six; mais si tu m'en crois, cela t"ad viendra le plus rarement que tu pourras.
La Défense avait peu insisté sur les questions de rythmique ; VArt Poétique, au contraire, semble y attacher une importance extrême. Ronsard y recommande les rimes pleines et fortes, d'autant plus riches que les vers sont plus longs, afin que l'oreille n'en perde pas le son d'un vers à l'autre. Il exige toutefois, — et en cela, il devance Boileau qui l'a si rudement exécuté, — que le poète n'ait pas la superstition de la rime au point de lui sacrifier le sens et l'invention :
La ryme n'est autre chose qu'une consonance et cadance de syllabes, tombantes svu- la fin des vers, laqiielle je veux que tu observes tant aux masculins qu'aux fœminins, de deux entières et parfaites syllabes, ou pour le moins d'une aux masculins, pourveu qu'elle soit resonnante, et d'un son entier et parfait. Exemple des fœminins : France^ espérance, despence, négligence, familière, fourmilière , chère, mère. Exemple des masculins : surmonter, monter, doubler, sauter. Jupiter. Toutesfois, tu seras plus spigneux de la beUoj^nvention et des juofs que de la ryme, laqiielle vient asséz^ aisément d^elle-mesmc, après quelqiië~peu d'exercice et labeur. ' ~~
VArt Poétique conseille vivement aussi l'emploi de l'alexandrin, comme étant le seul et vrai vers noble français :
Les alexandrins tiennent la place, en nostre langue, telle que les
vers héroïques entre les Grecz et les Latins La composition des
alexandrins doit estre grave, hautaine, et (s'il faut ainsi parler) altiloque, d'autant qu'ils sont plus longs que les autres, et sentiroient la prose, s'ils n'estoient composez de mots esleus, graves et resonnans, et d'une ryme assez riche, à fin que telle richesse empesche le style de la prose, et qu'elle se garde tousjours dans k's aureilles, jusques à la fin de l'autre vers.
Sur cette question de l'alexandrin, d'ailleurs, Ronsard a varié, par timidité de caractère, peut-être; car, après avoir commencé la Franciade en décasyllabes, il ajouta, en 1573, le passage suivant, à celui que nous venons de citer, sur la rime :
Si je n'ay commencé ma Franciade en vers alexandrins, lesquels j'ay mis, comme tu sçais, en vogue et en honneur, il s'en faut pi-endre à ceux qui ont puissance de me commander et non à ma volonté; car cela est fait contre mon gré, espérant un jour la faire marcher à la cadence alexandrine ; mais pour cette fois il faut obéir.
Or, remarquons qu'à la même époque, il paraissait, d'autre part, complètement converti aux idées de ceux qui avaient « puissance de le commander », puisqu'il déclarait, dans la première préface de la Franciade, que les alexandrins « sentent trop leur prose »; et, dans la seconde préface, il ajoutait que, s'étant autrefois abusé sur la valeur des alexandrins, il les reconnaissait désormais « trop énervés et trop flasques, si ce n'est pour les traductions ». Dans tous les cas, cette conversion atteste seulement chez Ronsard un tempérament respectueux de la volonté des puissances établies, et ne permet pas de conclure qu'il ait été l'ennemi de l'alexandrin, puisque, au contraire, l'honneur de la Pléiade est d'avoir fait la fortune de ce vers, et que'Tïôrisard niêîiie ne manque jamais une occasion de s'en faire gloire.
La plupart des doctrines exposées dans la Défense et dans l'Art Poétique se retrouvent dans les préfaces de la Franciade. C'est d'abord la recommandation formelle d'écrire en français :
Je supplie très-humblement ceux auxquels les Muses ont inspire leur faveur, de n'cstre plus latineurs ni grecaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfans, de leur pauvre mère naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'ad venir, que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter : car quelque chose qu'ils puissent escrire, tant soit-clle excellente, ne semblera que le cry d'une oye, au prix du clumt de ces vieils cygnes, oiseaux dédiez à Phebus Apollon. Apres la première lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de conte que de sentir un bouquet fané. Encore vaudrait-il mieux, comme un Ijon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne scay quelle grammaire latine qui a passé son temps.
Pour l'enrichissement de la langue, Ronsard recommande ici encore d'avoir recours aux comparaisons prises dans les termes de métiers, aux expressions empruntées du langage populaire, aux patois français, à la vieille langue française, et enfin, comme il l'a dit dans VArt Poétique, aux néologismes formés par provignement :
Quant aux comparaisons tu les chercheras des artisans de fer
et des veneurs, comme Homère, pescheurs, architectes, massons, et, brief, de tous mcstiers dont la nature honore les hommes. Il faut les bien mettre et les bien arranger aux lieux i^ropres de la poésie : car ce sont les nerfs et tendons des Muses, quand elles sont placées bien à propos, et servantes en la matière
Davantage je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux, pourveu qu'ils soient moulez et façonnez sus un patron dcsja receu du peuple. Il est fort difficile d'escrirc bien eu nostrc langue, si elle n'est enricliic, autrement qu'elle n'est pour le présent, de mots et de diverses manières de parler. Ceux qui escrivent journellement en elle sçavent lîien à quoy leur en tenir : car c'est une extrême geine de se servir tousjours d'un mot.
Outre je t'adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue françoise, j'enten de celle qui eut cours après que la latine n'eut plus d'usage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatifs, non seulement dudit langage, mais de toutes les provinces de France, pour servir à la poésie lorsque tu en auras besoin.
Malheureux est le debteur lequel n'a qu'une seule espèce de monnoye pour payer son créancier. Outre plus, si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arljres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons', tu le pourras provigncr, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau : exemple de lobbe, qui est un vieil mot françois qui signifie mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur ce nom le verbe iohber, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle fa:'on.
C'est encore le style aristocratique que préconise Ronsard dans la préface dë"la trand'ade .'Tl le veut différent du langage ordinaire, et celuide la Cour lui semble, à ce titre. le modèle le plus parîârT:
Je te conseille d'user indifféremment de tous dialectes, comme j'ay desja dit : entre lesquels le courtisan est tousjours le plus beau, à cause de la majesté du prince.
La véritable manière d'a£guérir cette distlnc^tion dans l'expression, c'est^cômine il l'a dit plus haut, d'avoir recours aux comuiraisons, « qui sont les nerfs et tendons des Muses », et