Drag-on, bourgeon
surtout d'employer de fréciuentes descriptions, ainsi que VArt Poétique le déclarait déjà :
Tu n'oiibliras aussi la piste et battement de pied des chevaux, et représenter en tes vers la lueur et la splendeur des armes frappées de la clarté du soleil, et à faire voler les tourbillons de poudre soubs le pied des soldats et des chevaux courants à la guerre, le crv des soldats, froissis de picques, brisement de lames, accrochemont de haches, i-t le son diabolique des canons et liarquebuses, qui font trembler la terre et froisser l'air d'alentour.
Ronsard, en outre, proscrit absolument l'emploi des inversions, dont l'école de Marot faisait abus, à tout propos, ce qui explique la défense un peu trop exclusive formulée dans la préface de la Franciade :
Tu ne transposeras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers : car nostre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : le roy alla coucher de Paris à Orléans; et non pas : à Orléans de Paris le roy coucher alla.
Enfin, sur les questions de métrique, Ronsard se montre plus libéral que la Défense, en autorisant l'enjambement. Quant à l'hiatus, qu'il permet également en certains cas, avec juste raison, — n'en déplaise à Malherbe et aux théoriciens de la poésie classique, — il a tort de s'appuyer, pour le tolérer, sur l'exemple des anciens, chez lesquels la voyelle s'élidail, tandis qu'en français elle vient heurter l'autre voyelle :
•J'ay esté d'opinion en ma jeunesse, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'estoieut pas bons en nostre poésie; toutcsfois j'ay cognu depuis le contraire jjar la lecture des autheurs grecz et romains, comme
Lavinia venit
Littora.
•J'avais aussi pensé, que les mots finissans jjar voyelles et diplitongues, et rencontrans après un autre vocable commençant par une voyelle ou diphtongue, rendoient le vers rude : j'ay appris d'Homère et de Virgile, que cela n'estoit point malséant, comme
£Ub Illo alto, lonio m mac/no Je suis d'advis de permettre
quelque licence à nos poètes françois, pourveu qu'elle soit rarement prise.
Ainsi, la préface de la Franciade, comme VArt Poétique de Ronsard, comme la Défense et Illustration de la Langue fran-
çaise, montrent dans quel sens la Pléiade entendait l'innovation, la rénovation de la langue et de la poésie françaises, et comment Ronsard fut plus français et moins grec et latin qu'on ne l'a voulu dire. On peut sourire, sans doute, de la confiance trop absolue que semblentavoir des hommes d'une pareille valeurdans les procédés poétiques qu'ils^jexposent; m"àîsirouT5ïïôns"pas qu'avant de composer, ils onrvouru, les premiiiis, suhxg avec méthode un chemin régulier et savoir où ils allaient. N'oublions pas enfin que ces curieux manifestes précèdent en date les grands monuments de la prose au xvi« siècle, et que certaines pages d'entre eux, par la verve et l'éclat du style, sont entre les plus belles de notre littérature.
Étude biographique et littéraire.
L'homme. — Le H septembre 1524, naissait au château de la Poissonnière, au village do Couslure, « en la Varennc du bas Vendùniois », du mariage de Louis de Ronsard et de Jeanne de Chaudrier, un enfant dont la destinée devait être des plus brillantes. De bonnes fées durent présider à sa naissance et le combler de faveurs; elles déroulèrent, pour commencer, autour de son berceau, le tissu merveilleux des gracieuses légendes, dont elles se plaisent à orner Tenfance des grands hommes. Selon l'assertion de Claude Binet, l'ami et le disciple de Pierre de Ronsard, le jour de son baptême, comme on le portait du château à l'église, sa nourrice le laissa par mégarde échapper de ses bras, en traversant un pré, et il roula, sans se l'aire aucun mal, sur une touffe d'herbe et de fleurs qui aiuortit sa chute. Ainsi, le chantre de la rose, des bois et du printemps, fit son entrée dans le monde en tombant sur la verdure et parmi les fleurs.
Le père de Ronsard, descendant d'une famille flamande, plutôt que hongroise, comme l'affirmait plus tard le poète, aimait lui-même la poésie, et composait des vers en style marotique. Pour initier son fils aux belles-lettres, il l'envoya à Paris, au collège de Navarre. L'essai ne fut pas heureux. Le jeune Pierre se dégoûta probablement des procédés d'éducation à la mode dans les collèges du temps, et dont Montaigne nous a donné une idée si peu favorable. Sa santé s'altéra, si bien que son père, alors maître d"hôtel de François P'', qui se tenait à Avignon, où il préparait la guerre contre (Charles-Quint, le fit venir près de lui et l'attacha, comme page, au service du dauphin François.
Dès lors, il va mener, pendant plusieurs années, une existence nomade et décousue. Il passe, à la mort du dauphin François, aux mains de Charles, duc d'Orléans, second fils du roi de France, puis devient page de Jacques Stuart, roi d'Ecosse, près duquel il j;éside deux ans. Il s'en sépare, fait en
M. La poésie de la Renaissance. 6
Angleterre un court séjour qui lui suffit pour apprendre un peu la langue anglaise; enfin, il rentre en France, et s'attache de nouveau au duc d'Orléans, jusqu'en 1540. Le nouveau dauphin Henri, le lutur Henri H, se l'attache à ce moment, le met en relations avec Lazare de Bail", diplomate, et pardessus tout, lettré, poète et humaniste distingué, qui ne tarde pas à remarquer la vivacité d'esprit du jeune Ronsard, agi' alors de seize ans seulement. Il l'emmène avec lui à Spire, dans une mission diplomatique, et en fait, au retour, le compagnon de son jeune fils, Antoine de Baïf : il ne se doutait guère qu'il lui donnait un maître, et que de cette amitié de jeunesse, Antoine conserverait surtout l'admiration, à laquelle , Ronsard devrait plus tard un de ses disciples les plus fer- ' vents.
11 accompagna, bientôt après, en Piémont, où il séjourna quelque temps, le capitaine Langey du Bellay, puis revint à Paris, en lo42, sachant en somme fort peu de chose, mais ayant beaucoup vu, connaissant le monde bien plus qu'il n'est ordinaire chez un jeune homme de dix-huit ans. Grand, blond, élégant, parleur charmant, il devait plaire à la cour et s'y trouver lui-même fort à l'aise. Éveillé aux premières ivresses de la vie, il connaissait déjà la douceur d'aimer, ayant laissé bon cœur à Blois, en 1541, quand un accident subit changea sa destinée d'homme de plaisir en une vie d'homme d'études et de retraite.
11 fut atteint de surdité, et dès lors il comprit que, ne pouvant plus rien attendre de la société brillante et mondaine, il devait chercher ses distractions et ses plaisirs en la conqjagnie des illustres morts de l'antiquité, dont les chefs-d'œuvre récemment exhumés ouvraient à l'enthousiasme des lettrés comme une source de vie et de jeunesse éternelles.
Mais pour s'y abreuver sans peine, comme sans amertume, il fallait se remettre à l'étude, redevenir écolier. Ronsard n'hésita pas, et à l'âge où d'autres considèrent leurs classes comme terminées, il se remit au travail avec ardeur. Du palais des Tournelles, près la Bastille, où il habitait, il passa l'eau chaque jour pour venir, rue des Fossés-Saint- Victor, partager les leçons que son ami Antoine de Baïf prenait près de Jean Daurat. Pendant quatre ans, il s'acharna ainsi à l'étude, un peu malgré son père, et sous la direction de ce Daurat, froid versificateur en latin et en grec, mais l'un des hommes les plus doctes de son temps, et qui savait en-
sci^nor par degrés, en faisant (h'sirer à ses disciples des révélations sur l'antiquité.
En lo44-, Daurat lut nommé principal du collège de Coqueret. Son premier soin fut d'y grouper, autour de lui, en une sorte d'académie, ses élèves les plus studieux, jeunes ou vieux. Honsard et Baïf s'y installèrent, et eurent pour condisciples Antoine de Carnavalet, Reniy Belleau, Jodelle, Lancelot de Caries et Marc -Antoine Muret. On se grisait d'antiquité, lisant, traduisant, imitant à qui mieux mieux : Ronsard, surtout, entraînait les autres et leur communiquait sa fièvre, « ayant esté, dit Binet, comme charmé par Daurat du phyltre des bonnes lettres ». Aux le(;ons de ce maître préféré, il ajoutait encore celles de Turnèbe : c'est ainsi qu'il se fit révéler Homère, Pindare, Eschyle. « Quoi! s'écriait-il, le jour où Daurat lui lut « de plein vol » le Proniéthée de ce dernier, m'aviezv(uis si longtemps caché toutes ces richesses? »> — Lui-môme -i' met à l'œuvre : il traduit en vers le Pliitus d'Aristophane, '[u'il fait jouer au collège même; il compose de petits poèmes où paraissait, écrit Binet, « je ne sais quoi du caractère magnanime de son Virgile ». Bref, pendant sept ans, de 1542 à lo49, c'est au milieu d'une exaltation perpétuelle que vit Ronsard, communiquant aux autres son enthousiasme, et s'entendant prédire par Daurat « qu'il serait quelque jour l'Homère de la France ». *
On avait fait, d'ailleurs, de nouvelles recrues, vers la fin de ces sept années. C'est ainsi qu'en 1349, Ronsard, revenant de Poitiers à Paris, avait, dans une hôtellerie, rencontré Joachim du Bellay, jeune gentilhomme angevin. Une sympathie réciproque les avait unis dès le premier moment, et Ronsard avait amené à Paris son nouvel ami près de Daurat, pour l'associer aux études communes de ces jeunes esprits amoureux de l'antiquité, et qui avaient déjà donné à leur société le nom modeste de Brigade. Ainsi, dit Sainte-Beuve, «. au milieu des veilles laborieuses et des discussions familières, au sein de cette école normale du temps, si l'on peut ainsi dire, Ronsard jeta les fondements de la révolution littéraire qui changea l'avenir de notre langue et de notre poésie ".
Les aspirations de la Brigade ne tardèrent pas à se faire jour. Cette même année 1549, en souvenir des sept poètes d'Alexandrie, s'apercevant qu'ils étaient sept eux aussi, les amis de Ronsard groupés autour de lui, du Bellay, Baïf, Belleau, Jodelle, Pontus de Thyard, et Daurat, leur initiateiir à
tous, prirent le nom ambitieux de Pléiade, qu'ils allaient rendre à jamais célèbre.
Sentant alors que le moment était favorable, Ronsard ouvrit, dès février 1549, la période militante, en lançant la Défense et Illustration de la langue française, son œuvre propre, aus3i bien que celle de du Bellay, sous le nom duquel elle figure : quelques mois après, paraissaient les quatre premiers livres des Odes de Ronsard, qui mettaient en pratique les théories de la Défense. L'admiration générale fut vigoureusement contre-balancée par les protestations des poètes de l'ancienne école, des disciples de Marot. L'un d'eux, Barthélémy Aneau, publia une réfutation en règle de la Défense, sous le titre de Quintil Horatian*. Un autre, Mellin de Saint- Gelais, attaqua si violemment les Odes de Ronsard, que celuici s'écrie, dans une strophe adressée à l'ombre de Marguerite de Navarre :
Prèserve-moy d'infamie, De toute langue ennemie Et de tout acte malin; Et fay que devant mon prince, Désormais plus ne me pince La tenaille de Mellin !
Cependant, grâce à l'intervention de la deuxième Marguerite et d'un ami commun, Guillaume des Autels, les clameurs ne tardèrent pas à s'apaiser ; Ronsard fut salué de toutes parts comme le plus grand poète du siècle; la vieille école déposa les armes, par l'organe de son représentant Mellin, qui dédia au chef de la Pléiade un sonnet flatteur, placé par celui-ci, en 1553, en tète de la seconde édition de ses Amours.
Le triomphe est complet : les adhérents viennent de toutes parts à la doctrine nouvelle : Héroet, Maurice Scève se convertissent; Thomas Sibilet oublie qu'il a rédigé un Art Poétique de l'école de Marot, et passe au camp des « ronsardisants ». Henri H et François II ont pour Ronsard des attentions de toutes sortes, et favorisent ses tentatives. C'est ainsi que la Pléiade peut s'emparer du théâtre, où Jodelle, l'un des disciples les plus fervents, fait représenter sa Cléopâtre, en 1552. Le succès fut si grand, qu'à l'issue de la représentation, un banquet réunit à Arcueil Ronsard et ses
]. Qiiiii/il Iloralian. eu souvenir du critiqui- Quiutiliiis. vanté par Horace.
amis : on inlroduisil .lodolle, paré à la mode antique, avec acrompagneuient de dillivrambes; puis, on promena devant les conviés un bouc couronné de fleurs. Les partisans des mystères agonisants, et les calvinistes offensés par Ronsard, ne manquèrent pas de tirer parti de cette fête tragique, pour déclarer que la joyeuse compagnie avait sacrifié le bouc à Bacchus, d'une âme toute païenne.
A dater de 1560, la gloire de Ronsard s'accroît de jour en jour. Jusqu'en 1574, son existence ne connaîtra que les joies du succès et de l'heureuse fortune : comme un éblouissant météore, dont la clarté n'est pas encore éteinte, il traversera le règne de Charles IX, dans un perpétuel enivrement d'égards et d'hommages.
Il était vraiment l'oracle du Parnasse, et jamais renommée n'avait fait autant de bruit. On passait pour savant rien qu'à l'admirer, car certaines parties de son œuvre n'étaient pas accessibles à tous : aussi, peu s'en fallut que de son vivant même, il eût des interprètes et des commentateurs. Le célèbre botaniste Belon ne sauva sa vie, au milieu des guerres civiles, qu'en invoquant sa parenté avec le grand monsieur de Ronsard. Sa surdité fut considérée, un moment, comme un signe de vocation poétique, et il fut de mode d'avoir l'ouïe paresseuse, chez ceux qui manifestaient quelque prétention à la poésie. Sa réputation à l'étranger était considérable : en 1571, Le Tasse considéra comme \m honneur de lui être présenté, et d'avoir son avis sur les premiers chants de la Jérusalem délivrée. MaVie Stuart lui écrivait, tandis que la reine Elisabeth lui envoyait un diamant, en souvenir d'elle, et bien qu'il eût chanté sa gracieuse rivale. En France, les plus grands personnages le considéraient avec respect : tandis que la ville de Toulouse lui faisait hommage d'une Minerve en argent, que Montaigne le déclarait supérieur à tous les poètes anciens, Pierre Lescaut lui décernait l'apothéose, en sculptant la Muse épique de la Franciade, en face de la Gloire du roi, sur un fronton du Louvre. Charles IX ne pouvait voyager sans l'avoir à ses côtés, et les beaux vers qu'il lui adressait, dit-on, sont dans toutes les mémoires :
L'art de faire des vers, dùt-oii s'en indigner, Doit être à plus liant prix que celui de régner. Tous deux, également, nous portons des couronnes : Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
Ton esprit, cnflainoié cVnne céleste ardeui-,
Éclate par soi-même, et moi jiar ma grandeur
Ta lyre, C|ui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai cpic les corps. Elle ten rend le maître, et te fait introduire Où le plus fier tyran n"a jamais eu d'empire; Elle amollit les cœurs, et soumet la beauté. Je puis donner la mort, toi l'immortalité!
Une seule voix, celle de Rabelais, protesta contre cet enthousiasme; un seul nuage obscurcit un moment ce bonheur: vers 1563, Ronsard crut pouvoir parler en homme d'État; il composa son Discours sur les misères du temps et plusieurs poèmes du même genre, dans lesquels il maltraitait les calvinistes. Ceux-ci ripostèrent et, n'osant nier son génie, l'accusèrent d'être athée et de mener une vie licencieuse : il répondit d'une façon virulente, et par une éloquente justification, dans laquelle il donnait de curieux renseignements sur sa personne et son genre de vie.
Mais, en même temps, sa situation de poète officiel le contraignait à écrire des pièces de circonstance, et le jetait ainsi vers recueil le plus dangereux que puisse rencontrer un poète de sa trempe : non pas qu'il n'ait su faire preuve, à l'occasion, dans les morceaux qui forment son Bocage royal, d'un talent très réel et très sur; mais la postérité n'aime point à s'arrêter devant ces œuvres de menue poésie, non plus que devant les églogues, élégies, mascarades, gaietés, épigrammes et épitaphes, réunis d'abord en un «seul recueil intitulé Poèmes. Son admiration va droit aux œuvres humaines, par excellence, à ces Sonnets immortels dans lesquels le poète a chanté successivement, tantôt avec une tendre mélancolie, tantôt avec l'ivresse de la passion, les trois inspiratrices qui charmèrent sa vie : c'est Gassandre, sa première vision, entrevue dans une petite ville de province, et dont le frais et riant souvenir parfume ses dix-sept ans d'une senteur printanière d'amour; doux éveil du cœur, illusions d'une heure, que demain ternira , rougeurs subites et charmantes qui montent de l'âme au visage, regards échangés où se lit l'infini des espérances qui s'elfeuilleront si vite, il a connu tout cela en la rencontrant, et avec elle il a déchiffré dans l'éternel poème les premières lignes, celles que l'on n'oublie plus, parce qu'elles sont tout à la fois les plus mystérieuses et les plus vraies. Sa seconde passion, celle de sa pleine jeunesse. Ma-
rie, rut plus ardente peut-être, mais moins vive : enlevée par une mort prématurée, elle eut la gloire d'être pleurée par le poète, qui la comparait à la lleur dont le ciel lui-même est Jaloux,
Qiiaïul raul)c, do ses ploufs, au point du jour l'arrose.
Enfin Hélène charma sa pensée, durant ses dernières années. Il avait connu, à la cour, M'^« Hélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis : il demeura, jusqu'à la fin, son adorateur platonique et respectueux. Cette tendresse, — la dernière, — est aussi la plus mélancolique : les ombres du déclin planent déjà au-dessus de sa tête; devant lui, il n'aperçoit plus les parterres fleuris, où jadis il invitait Cassandre à venir cueillir, à ses côtés, les roses de la vie. Mais il entrevoit déjà les rivages glacés où conduit la vieillesse; il commence à songer qu'il lui faudra bientôt prendre son repos « par les ombres myr teux » ; et s'apercevant r[ue la joie est brève, il évoquera le douloureux tableau des tristes veilles des vieillards solitaires et conseillera à Hélène de jouir de la vie au plus vite, avant qu'elle soit
bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès dvi feu, dévidant et filant.
Les années de tristesse arrivent en effet, et à grands pas. La mort a enlevé à Ronsard ses meilleurs amis, .Joachim du Bellay et Olivier de Maguy en io60, Grévin en lolO, .lodelle on 1573. Henri HI n'a point, pour lui, la même afTection que Charles IX; Marie Stuart lui écrit encore, mais de sa prison où elle attend l'échafaud. Enfin, s'il est appelé par le roi à faire partie de V Académie du Palais, récemment fondée, s'il compte encore d'illustres disciples, tels que Pontus de Thyard et Baïf, il voit se lever à l'horizon de nouvelles gloires inquiétantes, et il se plaint à juste titre de ce que Desportes et du Bartas soient désormais les poètes préférés de la cour.
Des scrupules religieux l'attristaient d'ailleurs, et l'amenaient à retoucher son œuvre, à l'expurger d'une façon parfois maladroite, dans cette édition de lo84, qu'il voulait laisser comme l'expression de sa pensée définitive. L'excès
de travail l'avait enfin prématurément usé. Il ne sentait plus, en lui, fermenter la sève de vie,
Comme on voit en septembre aux tonneaux angevins Bouillir en ècumant la jeunesse des vins,
ainsi qu'il l'écrivait à son ami .lean Galland, principal du collège de Boncourt. Mais des infirmités l'affligeaient : malade de corps et d'esprit, il espérait trouver un allégement à ses souffrances comme à ses déceptions en changeant à tout moment de résidence. Ne pouvant plus accompagner ses amis sous les ombrages des bois de Meudon, ou s'abandonner avec eu.x aux charmes d'une intimité pleine de souvenirs, dans leurs agapes du faubourg Saint-Marcel, il prit le parti de se retirer à l'abbaye de Croix-Val, en Vendômois, sur la lisière de la forêt de Gastine, dont les échos avaient répété les chants joyeux de sa jeunesse, près de cette fontaine Bellerie, dont les eaux transparentes ne reflétaient plus que ses traits fatigués...
Et lorsque ces lieux lui parlaient avec trop de mélancolie de tout ce qu'il avait aimé, de tout ce qu'il avait rêvé, des plaisirs qu'il avait savourés, des illusions si vite envolées, il allait chercher l'oubli à Cousture, son pays natal, pareil à l'oiseau blessé qui retourne au nid. Là, du moins, il n'avait plus à redouter l'amertume des souvenirs; mais cette tranquillité même ne tardait pas à lui peser, et bientôt il se rendait, près de Tours, au prieuré de Saint-Cosme, qui devait être son dernier asile.
C'est là que la mort l'atteignit, en effet, le 2" décembre 1585 : deux mois auparavant, il avait fait part de ses pressentiments d'une fin prochaine, dans une lettre à son ami (ialland, entre les bras duquel il expira, à l'âge de soixante et un ans. Ce poète qui, pendant vingt-cinq ans, avait joui d'une gloire incomparable, fut inhumé, sans pompe, dans le chœur de l'église du prieuré. Le 24 février lo86, Galland fit célébrer, en son honneur, dans la chapelle du collège de Boncourt, une cérémonie solennelle à laquelle assistèrent des princes du sang, le parlement de Paris et l'Université, et dans laquelle du Perron, depuis évèque d'Evreux et cardinal, prononça l'oraison funèbre du poète. Mais ce fut seulement au bout de vingt-quatre ans, que Joachim de la Chétardie, prieur-commondataire de Saint-Cosme, fit élever, à la mémoire de Ronsard, un tombeau de marbre, surmonté d'une statue.
PIEKKE DE KONSARD. 89
lionsard ontiait modestement dans rimmortalité ; sa gloire allait pâlir pendant deux siècles, mais pour refleurir de nos jours, plus vive et plus brillante, pareille à ces fleurs délicates qui s'étiolent et languissent durant quelques heures, pour s'épanouir ensuite, plus vermeilles et plus éclatantes que jamais.
Son tempérament. — La Renaissance a marqué son empreinte sur Uonsard plus que sur tout autre poète : elle l'a fait voluptueux et même sensuel, à la façon de ses modèles païens; elle lui a donné un sentiment très vif de la nature qu'il a su comprendre et aimer; enfin, elle a déposé en son cœur le germe de cette douce mélancolie, qui s'éveille à la pensée de la brièveté de nos joies, et dont la Muse antique avait favorisé ses élus. Par cela même, il avait des dispositions au lyrisme élégiaque; car les impressions qui, très fortement, venaient frapper son âme, y trouvaient cet écho douloureux ou joyeux qui est la source de toute poésie intime.
Seulement, la Renaissance en a fait aussi un érudit, dont la mémoire est surchargée des souvenirs de l'antiquité classique : ces souvenirs l'obsèdent, au point d'étouffer parfois son originalité propre, en sorte qu'avant de projeter sur l'univers ses impressions personnelles, il les fait souvent passer par sa mémoire, comme au travers d'un prisme qui les dévie, ou d'un verre dépoli qui en atténue la fraîcheur et l'éclat.
il arrive cependant que son tempérament l'emporte ou qu'il se trouve d'accord avec sa passion d'érudit. C'est alors qu'il s'envole vers les régions de la haute poésie, refoulant les réminiscences antiques, ou donnant à ses sentiments spontanés la forme idéale et exquise que lui fournit l'imitation : c'est ainsi qu'il est bien lui-même dans ses délicats poèmes d'amour, à Cassandre, à Marie, à Hélène, dans ses chansons parfois un peu tristes, dans ses hymnes mouvementés, dans toutes ces pièces enfin, dont le caractère subjectif rend avec tant de transparence et de netteté, et dans des rythmes si bien appropriés, les formes du monde extérieur.
11 a, d'ailleurs, des qualités morales qui sont le fruit d'une nature très poétique. Il aime, en effet, la solitude et la retraite, ces deux compagnes silencieuses du génie. Sa jeunesse bruyante et voyageuse a fini prématurément; les sept années de studieux recueillement passées au collège de Coqueret
Font habitué à vivre à Técart : ce n'est plus à la cour qu'il se plaît; c'est à Croix-Val, près de la forêt de Gastine, à Bourgueil en Touraine, à Saint-Cosme-en-l'Isle près Tours, ou encore à Saint-Cloud, à Gentilly, à Meudon. au milieu des sites boisés des environs de Paris.
Aussi, en tout ce qui regarde les affaires publiques, est-il timide, craintif et même effacé. A part quelques vivacités, il redoute les luttes et les polémiques; il est, en politique, conservateur assez timoré, et c'est en ce sens qu'il a, une fois, donné son avis sur les agitations de son temps et sur les novateurs qu'il déteste franchement. Les combats littéraires ne lui agréent pas davantage, et chaque fois qu'il s'emporte, il tombe dans la violence, il s'y montre lourd et sans esprit. Il n'est réellement à son aise que lorsqu'il échappe aux vulgaires conflits, pour s'élever à des hauteurs d'oîi son regard embrasse des étendues immenses, sans en discerner les menus détails. Non pas qu'il soit orgueilleux, ni qu'il se laisse étourdir par son éblouissante fortune. Il est même, à cet égard, relativement modeste, car s'il s'écrie, en parlant aux poètes de son temps.
Vous êtes mes sujets, et je suis votre roi,
c'est que la plupart se faisaient gloire d'appartenir à son école et de pratiquer ses doctrines. Mais, jamais il n'hésite à se placer après ses devanciers, à se considérer comme leur obligé, et c'est en toute sincérité qu'il écrit :
A genoux Franciade!
Adore VÉnéide. adore VIliade
11 fut surtout un ambitieux, mais un ambitieux de génie dont le rêve était de s'envoler aussi haut que possible, mais qui, jamais, n'eut la Amanite de croire qu'il avait réalisé son rêve. Ame d'artiste, surtout, il a vécu pour l'Art et par lui; il lui a dû ses plus pures émotions et le meilleur de ce qu'il nous a laissé de lui-même. Il comprenait tous les plaisirs de l'esprit et les aimait : la peinture, la sculpture, la musique surtout, après la poésie, lui semblaient les plus douces et les plus nobles distractions dont un honnête homme puisse embellir sa vie; et c'est dans le charme de leur compagnie, en «e réchauffant aux souvenirs d'une première jeunesse ardente
et généreuse, qu'il a puisé la force nécessaire pour entreprendre l'œuvre qui fut sa passion maîtresse et le but suprême auquel il aspira.
Quelles influences littéraires ont formé Ronsard. —
Ronsard a apporté une idée nouvelle de la poésie et du rôle des poètes. Avec Marot, la Muse n'avait guère vécu que dans la brillante servitude des cours; elle était restée, pour ainsi dire, à la solde des grands, dont le poète n'avait été que le courtisan empressé. Ronsard la tira de cette domesticité, et, avec lui, elle apparut plus fière et plus haute, plus indépendante surtout; elle fut une sorte de religion. Le poète devint l'égal des grands seigneurs, des rois eux-mêmes; prêtre du culte nouveau, il ouvrit les portes de l'immortalité à ceux qu'il en jugea dignes. Ce n'est plus lui qui suivra le cortège des puissants du jour, mais ces derniers rechercheront, au contraire, ses faveurs et ses bonnes grâces. On comprend aisément qu'un homme si haut placé dans l'opinion publique ait eu le respect absolu de son œuvre, le désir très vif de la rendre aussi parfaite que possible, et de la faire aussi peu •accessible au commun des mortels qu'il dépendait de lui. C'était là, en effet, la condition essentielle de son autorité et ■de son prestige. 11 ne se conformera donc pas au goût d'un public frivole et ignorant; il évitera de faire rire et cherchera, avant tout, l'enthousiasme qui saisit et déconcerte; il saura braver, au besoin, les idées du vulgaire sur la poésie. Pour y arriver, il la jettera hors des voies populaires qu'elle a suivies; il tentera de hardies nouveautés en essayant de refaire la langue, de modifier les genres et de renouveler les thèmes poétiques, en combinant l'érudition la plus étendue avec une certaine noblesse aristocratique.
Cet art savant et distingué, Ronsard le doit à l'influence des Grecs et des Romains, ainsi que des Italiens, dont l'action sur la Renaissance française fut considérable. C'est précisément la combinaison de ces deux éléments qui a contribué à donner à son génie une tournure si particulière.
L'antiquité, du reste, avait inspiré déjà la littérature du moyen âge. Nulle œuvre n'en est plus pénétrée que le Roman de la Rose, où l'on retrouve, à chaque instant, sous la plume de Guillaume de Lorris et de .lean de Meung, des passages imités, voire même entièrement traduits de Cicéron, d'Ovide, de Tite-Live, de Boëce. Marot, lui aussi, avait imité et tra-
duit Virgile, Ovide, Martial et Lucien. Mais, en somme, si l'antiquité, pour renaître, n'avait point attendu, comme on le croit ordinairement, les poètes du xvi^ siècle, il n'en est pas moins vrai que Ronsard se distingue de ses prédécesseurs, en ce qu'il est plus savant qu'eux, en ce qu'il s'attaque, non plus comme Guillaume de Lorris et Jean de Meung à une antiquité un peu banale, non plus comme Marot à une antiquité aimable et aisée, mais aux écrivains anciens les plus ardus et les plus difficiles. C'est Pindare, c'est Aristophane, c"est Eschyle, qu"il vise à comprendre tout d'abord, et sa passion pour eux est d'autant plus vive qu'il a plus de peine à les saisir, qu'il travaille enfin sur des textes obscurs et mal établis. C'est en cela que Ronsard est un humaniste, et l'un des créateurs de l'humanisme, en ce qu'il aime et imite surtout les procédés littéraires les plus difficiles de l'antiquité. Il n'a point, comme ses contemporains, Érasme, Rabelais, Montaigne, le souci de chercher des idées philosophiques et morales chez les grands écrivains de la Grèce et de Rome, de ressaisir ces idées et de les transporter parmi nous : pour lui, comme pour toute la Pléiade, cette Renaissance des idées n'existe pas, mais l'essentiel est de faire renaître les procédés des poètes anciens, de les imposer à notre littérature, qui deviendra ainsi comme un moule où le classicisme français coulera, au siècle suivant, des idées plus nobles qu'originales.
L'Italie ne contribua pas moins que l'antiquité à l'éducation de Ronsard. C'est l'Italie, en effet, qui a complété et affiné la Renaissance française, dont l'éclosion, si l'antiquité seule avait suffi, aurait pu se faire deux siècles plus tôt; mais cette éclosion ne put avoir lieu qu'au xvi'^ siècle, lorsque l'Italie eut introduit dans notre littérature l'idée de l'art, qu'elle adapta à notre esprit. L'Italie, en elTet, avait la première découvert et senti la beauté des oeuvres anciennes; à la connaissance des Romains elle avait ajouté celle des Grecs, qui lui révélèrent tout le prix de la forme, toute la puissance de la pensée libre et de l'ai't créateur, grâce auquel la Renaissance échappa peut-être à l'imitation servile.et banale, pour s'élever jusqu'à l'originalité la plus pure. Ainsi appuyée sur l'antiquité, qui la ramenait à la nature et à la raison, l'Italie, ébranlée dans ses croyances chrétiennes, prenait conscience d'elle-même, de sa force, de son indépendance; elle s'attachait par là même à la vie, à tout ce qui la rend charmante et douce, à cette fête continuelle que donnent à l'ima-
gination et aux yeux les biens naturels que l'antiquité avait aimés, le ciel pur, les bois, les eaux, les fleurs. Elle concevait, en un mot, l'existence comme une œuvre d'art qu'il fallait orner de toutes les splendeurs de la beauté et du luxe, pour que l'homme y pût développer aisément les harmonies de son corps considéré, non plus, selon l'idée chrétienne, comme une vile enveloppe, mais comme une valeur en luimême, pour qu'il y put épanouir son âme en exerçant plus librement sa sensibilité, son intelligence et sa volonté. Dans ce milieu, où la délicatesse mondaine se mélangeait aux séductions de la beauté artistique, l'individu, pensant que sa valeur était surtout en lui, devait faire effort pour durer le plus longtemps possible, et prolonger son existence terrestre dans une vie idéale : or, la gloire lui offrait le moyen d'atteindre cette vie idéale, et la façon la plus aimable de l'acquérir était, à ses yeux, de faire effort pour réaliser dans l'art, comme dans la poésie italiennes, les formes parfaites dont les anciens lui ofl'raient le modèle. Pétrarque est précisément le représentant le plus éminent de cette poésie aristocratique, faite d'art, de délicatesse, de grâce, de beauté, et pénétrée en même temps d'une vive intelligence de l'antiquité. C'est pourquoi on peut le considérer, presque autant que les anciens, comme un des maîtres de Ronsard et de ses disciples. Ils trouvèrent en lui, en effet, un humaniste fort érudit, puis un poète d'une forme raffinée et exquise. Enfin, ils y puisèrent l'inspiration d'un sentiment qu'ils ont su rendre avec une pureté, une élévation incomparables : l'amour chaste et délicat, fait tout entier d'imagination et d'attendrissement, et qui dill'ère si profondément de l'amour passionné et violent peint par les écrivains de l'antiquité. En ce sens, Pétrarque complétait les anciens, et répondait aux plus intimes désirs de Ronsard, pour qui l'amour ainsi compris était encore une façon de différer du vulgaire.
C'est à cause de cela, également, que Ronsard peut être considéré comme redevable , en une certaine mesure, à d'autres poètes qui l'ont précédé. Cet amour sérieux et pur opposé à la licence de Marot attacha la Pléiade et son chef h Maurice Scève, qui, après avoir chanté librement dans le chœur des admirateurs de Marot, avait été séduit par le raffinement de la poésie de Pétrarque, dont il avait exagéré encore l'idéalisme et la subtilité. Il en fut de rnéme pour Héroët, autre introducteur de l'italianisme en France, qui se vanta
d'égaler Pétrarque dans sa Parfaite Amie, poème de métaphysique amoureuse, dont l'obscurité est quelquel'ois rachetée par de surprenantes délicatesses. Il n'est pas jusqu'à Jean Le Maire, dont les Illustrations des Gaules dénotent une érudition prodigieuse et une ambition de créer de nouveaux rythmes, ou d'en restaurer d'anciens, comme V alexandrin; il n'est pas, enfin, jusqu'au Uoman de la Rose, dont le symbolisme érudit et les allégories amoureuses n'aient dû plaire à Ronsard, et ne puissent être considérés comme ayant eu quelque influence sur les poètes de la Pléiade.
L'œuvre poétique de Ronsard. — L'ensemble de l'œuvre poétique de Ronsard peut se rattacher à trois périodes bien déterminées de sa carrière littéraire.
La première va de t550 à 1560 : c'est l'époijue où le poète, au sortir de sa docte retraite, l'esprit tout échautïe de la lecture des anciens, et particulièrement de Pindare, d'Anacréon, d'Horace, puis rempli d'enthousiasme pour Pétrarque, produit cinq livres d'Odes, les quatre premiers en 1550 et le cinquième en 1552; les Amours, recueil de sonnets à Cassandre et à Marie; les Hymnes, dont la publication avait commencé dès 1549.
La seconde période va de 1500 à 1574 : Ronsard, devenu poète de cour, n'a plus la même originalité; il compose des pièces de circonstance à allusion, Églogues, Mascarades, Entrées, Élégies, un recueil de mélanges sous le titre de Bocage royal; enfin, à partir de 1563, onze Discours, parfois très brillants, sur des événements contemporains, et, pour terminer, la Franciade inachevée, dont les quatre premiers livres paraissent en 1572.
Dans la troisième période, qui va de 1574 à 1584, Ronsard écrit moins, mais il est plus personnel; sa poésie a quelque chose de plus ému et de plus profond : c'est l'époque des Sonnets à divers, de deux livres de Sonnets pour Hélcnc, des Gaietés et des EpitapJœs. Ronsard est alors en pleine possession de sa personnalité et de son génie.
A ces trois périodes de la carrière de Ronsard, correspondent chez lui trois manières poétiques, trois inspirations dill'érentes, que nous allons successivement étudier : c'est d'abord Ronsard imitateur des anciens, puis Ronsard imitateur des Italiens, enfin Ronsard poète personnel.
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Ronsard imitateur des anciens. — La plus ardente et la preniiùre anibitiou de liousard l'ut d'iniitci' Pindare : avant lui, personne ne l'avait osé entreprendre, pas môme Horace. Le chef de la Pléiade eut cette audace, et ce fut un malheur pour roriginalitc de notre poésie lyrique. Le lyrisme grec, en elTet, n'avait aucun des caractères du lyrisme moderne vers lequel évoluait notre littérature, depuis les Troubadours jusqu'à Villon et Charles d'Orléans. Chez ces poètes, le lyrisme n'est, en ell'et, que l'expression pénétrante et aiguë de sentiments personnels à l'auteur qui s'applique à projeter son tenq)érament sur l'univers. Or, chez les Grecs, où l'homme se confond avec la cité, la poésie lyrique est nationale et collective. C'est pourquoi Pindare ne pouvait la concevoir que sous une forme dégagée de ses propres impressions. Or, en imitant Pindare, il est évident que Ronsard a rompu la tradition du moyen âge, pour ramener le lyrisme à ses origines antiques, aussi impersonnelles que possible. De là vient' que, pendant deux siècles, l'essor pris par le lyrisme français, tout personnel au xv siècle, a été subitement interrompu. On le retrous'e bien, comprimé et comme étouffé, au xvii« siècle dans la tragédie et dans l'opéra, mais il faudra, pour qu'il reprenne son vol et son originalité, attendre qu'au xix'^ siècle le romantisme le ramène aux sources de son inspiration première.
De ceci, toutefois, il ne faudrait pas conclure que Ronsard a fait de son modèle grec une imitation inintelligente. Sans doute, pour le fond très subtil et très abstrait, Pindare est inimitable, et Ronsard a eu le tort de croire, sur ce point, que l'ode ne devait servir qu'à célébrer les puissants du jour, même en France, où pourtant l'homme ne se confond pas avec la cité, comme en Grèce. Mais, pour la forme, il a su dérober à Pindare, avec beaucoup d'habileté, ses procédés habituels de composition, bien qu'il se soit servi, semble-t-il, d'une traduction latine pour le pénétrer-, ce qui fait que le mouvement et les nuances du texte lui échappent parfois. 11 a donc saisi, d'une façon très nette, la méthode générale du poète grec, et il arrive à rendre assez fidèlement ce mélange de lyrisme et d'épopée qui constitue l'ode pindarique. Qu'on lise, par exeuq)le, l'ode célèbre à Michel de l'Hospital, on verra
1. ilallierbo ayaut d'ailleurs suivi, 2. Il en avait paru une à Bâle eu sur ce poiut, la doctrine de Konsard. 1528 ; elle fut rééditée en 1535.
comment elle emporte dans son vol des récits, des légendes, des fragments épiques, ainsi qu'une ode de Pindare; maison sera surtout frappé de ce fait très caractéristique, que la partie épique déborde sur la partie lyrique et finit même par l'étouffer.
Ajoutons que la composition, dans Pindare, obéit à des lois secrètes d'harmonie et de flexibilité qu'il n'est pas facile de saisir, et qui, au premier abord, feraient croire à une sorte de désordre, à un manque de composition voulu et nécessité par le genre lui-même. Ces lois, Ronsard ne les a pas senties, et il a cru, précisément, que, par l'absence des transitions et les digressions brusques, il arriverait à rivaliser avec Pindare, dans lequel, lui aussi, comme plus tard Boileau, croyait voir un « beau désordre ». Et ce désordre sera, durant deux siècles, le fléau de notre poésie lyrique si peu française, à certains égards, pendant la période classique, à cause de son obscurité même.
Il faut reconnaître, d'ailleurs, que l'imitation de Pindare a produit quelques heureux fruits : ainsi, elle a donné à Honsard le goût de la strophe large, étoffée, pleine et d'une ampleur que la poésie n'avait point encore connue. A tout prendre, cet élargissement de la forme lyrique est bien un progrès, si l'on considère que l'habitude de l'alexandrin, calqué sur l'hexamètre latin, contribuait, sur un autre point, à la même œuvré féconde et durable.
Ronsard se fatigua vite de Pindare, pour se jeter sur Anacréon, avec l'avidité que nous lui connaissons. Henri Estienne venait de publier, en 1S54, une édition de ce gracieux poète, sous l'autorité duquel la Pléiade allait se placer, pour se reposer de cette antiquité tendue qu'elle avait connue avec le lyrique de Thèbes. Anacréon devait lui donner la grâce et la légèreté, lui faire connaître une antiquité plus aimable et plus facile. Aussi est-ce avec joie que Ronsard remercie Henri Estienne du présent qu'il a fait aux lettrés :
•Je vay boire à Henry Estienne Qui des enfers nous a rendu Du vieil Anacréon perdu La douce lyre tèïenne.
Il croit, en effet, avoir trouvé le modèle auquel il s'attachera définitivement :
Anacréon nie plait, le doux Anacréon,
s"écrie-t-il avec enthousiasme. Seulement, Ronsard n'a peutêtre pas le tact suffisant, pour saisir toutes les nuances, toutes les délicatesses de son modèle. Qu'on vcWseï Amour mouillé et VAmour pique par une abeille, et que l'on compare ensuite avec le texte du poète grec, on saisira sans peine le procédé de Ronsard, qui consiste à trop délayer, à trop appuyer sur des traits d'une élégance un peu frêle etque le moindre souffle ternit.
(Juand il imite Théocrite, Ronsard réussit mieux parce qu'il est plus à l'aise avec lui. Théocrite comprend la nature; Ronsard la sent et l'aime : c'était plus qu'il n'en fallait pour lui faire apprécier l'auteur des Idylles. Aussi l'imite-t-il à chaque instant, en l'entremêlant parfois de vulgarités ou de fadeurs, mais enfin en conservant quelque chose de ses grâces auxquelles il ajoute souvent de ses propres qualités.
Mais son poète de prédilection, c'est Homère. 11 le lit avec passion, s'il en faut croire le sonnet à Gorydon, et il le pilhî sans scrupules : il a su rendre, dans la perfection, certains passages de VIliade, tels que l'allégorie des Prières, Priam aux pieds d'Achille, ou encore Hélène sur les murs de Troie, dans un sonnet qui passe à juste titre pour l'un des chefsd'œuvre de Ronsard.
Virgile lui plait moins : il se horne à lui faire çà et là quelques emprunts assez gracieux et disséminés dans son œuvre générale. Mais il se dédommage dans la Franciade. A vrai dire, ce poème n'est guère qu'un froid pastiche de VÉncide; certains endroits en sont plutôt même une traduction qu'une imitation au vrai sens du mot : depuis le récit de la tempête décrite dans le premier chant de VÉnéide jusqu'au combat il'Enée contre Turnus dans le XI1« chant, et en passant par l'épisode de Didon, que Ronsard a dédoublé, et par la descente aux Enfers, tout Virgile y est contenu, mélangé à de froides allégories qui rappellent le Roman de la Rose.
Ronsard est plus heureux avec Horace, dont tous les procédés lui sont familiers. Chez lui, comme dans Horace, on retrouve ces chants aimables destinés à célébrer tantôt l'amour, tantôt les plaisirs du repos, tantôt les joies de l'esprit, tantôt enfin la rapidité de la vie, et la nécessité d'en jouir pendant qu'il en est temps encore :
Vit* .summa lirc^is spem nos vctat inclioarc longam
Quid sit futur uni cras, fn^o quioi-ore
Carpe dicm, quam minimum credula postero
M. Lu pcésie de la Renaissance. 7
<• Chassons les longs espoirs et les vastes pensées! Qu'importe ce que demain nous apportera! Jouissons du jour qui passe; ne comptons pas sur les joies de l'avenir n
La voilà, toute entière, cette aimable et souriante philosophie d'Horace, discrètement épicurienne, et c'est bien à elle que les hommes de la Renaissance devront remonter pour satisfaire leur aspiration à la vie, à ses douceurs, à ses enivrements. C'est donc avec transport que Ronsard, sur les pas d'Horace, voulut aller tremper ses lèvres à la fontaine de Bandusie, redevenue, après des siècles, comme une source de vie et d'espérance. Aussi trouve-t-on dans toute son œuvre l'écho de cette philosophie facile, comme une invitation à savourer les heures qui s'écoulent trop brèves ;
Tandis que vostro âge fleuroniie En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse
Cueillez dés aujourd'hui les roses de la vie.
C'est là ce qu'il écrit à celles qu'il aime, à Cassandre, à Hélène ; ou bien encore il demande à son page :
Ne vois-tu pas que le joiu' passe'.' Je ne v\ point au lendemain
Et toujours, cette mélancolique pensée de la fuite rapide des jours revient comme un refrain, à travers son œuvre, [{àtons-nous, jouissons, puisque
L'incertaine vie de Thommc De jour en jour se roule comme Aux rives se roulent les flots
Puis, écartant l'idée de la mort, Ronsard s'écrie dans une strophe qui pourrait servir d'épigraphe à son Iivre,icomme à celui d'Horace, et qui résume bien la pensée commune de ces deux aimables esprits :
Je ne veux, selon la eoustume.
Que d'encens ma tombe on parfume, Ny qu'on y verse des odeurs :
Mais tandis que je suis en vie, J'ai de me parfumer envie.
Et de me couronner de fleurs.
Ronsard imitateur des Italiens. — Cest à Tltalie que Roiii^ard a dû, peut-être, ce qu'il a en lui de plus exquis, de plus délicat, dans la peinture des sentiments de l'amour. Supprimez Tinfluence italienne, et vous enlevez du même coup la note vraie et délicieusement émue, qui fait le charme des Atiiouvs de Cassandrc, comme des Amours de Marie. C'est à Pétrarque, nous l'avons vu, qu'il doit son initiation à cette nuance nouvelle d'un sentiment que les poètes antérieurs avaient exprimé jusque-là avec fadeur ou grossièreté. C'est donc toute une révolution que cette substitution, dans la poésie, de la conception d'un amour épuré, respectueux sans alfectation, et tendre sans langueur, à celle de la passion allégorique et fausse du Roman de la Rose, comme à celle de l'ardeur charnelle et souvent grossière des Ballades de Marot.
L'esprit de Ronsard clarifie, en quelque sorte, et adoucit tout ce que cette expression de l'amour renferme de platonisme excessif chez Pétrarque. Il modère volontiers, et presque toujours avec tact, son imitation, et la ramène à des proportions plus humaines, moins mysli([ues et par conséquent plus
)mpréhensibles que celles du modèle. C'est ainsi qu'en atténuant Pétrarque, il arrive à rendre avec beaucoup d'agrément et d'élégance, tantôt l'émotion contenue et silencieuse qu'il éprouve en présence de celle qu'il aime, tantôt les regrets profonds autant que sincères arrachés à son âme par la mort de Marie, tantôt enfin la mélancolie des souvenirs évoqués par les lieux où il a laissé quelque chose de son cœur.
« J'ai conçu l'audace, écrit Pétrarque, d'aborder la cruelle avec des paroles respectueuses et courtoises, et dans une attitude humiliée et suppliante. Mais à l'instant, ses yeux rendent ma résolution vaine.... » C'est bien là, semble-t-il, l'expression de l'embarras très simple et très ingénu, en présence de la femme aimée : Ronsard se souviendra de ce que cette phrase renferme d'heureux et de vrai; mais il y mettra quelque chose de plus, à moins qu'il n'en retranche un je ne sais quoi, à peine sensible, mais qui établit comme on va le voir, une difl'érence réelle entre l'imitateur et son modèle, et cela, à l'avantage du premier :
Je veux souvent, pour rompre ton e.smoy. Te saluer; mais ma voix offensée De trop de peur se retient amassée Dedans la bouche et me laisse tout coy.
"OniversiTaJ* BIBMOTHPrA
11 en est de même de ce passage où Pétrarque rappelle sa dernière rencontre avec Laure, cju'il ne devait plus revoir. « Ses yeux, plus étincelants qu'à l'ordinaire, semblaient dire : Prends de moi ce que tu peux, car tu ne me verras plus jamais, dès que tu auras porté hors d'ici tes pas. » Et voilà maintenant comment Ronsard, parlant de Marie, transcrit cet endroit, cette fois sans y rien changer presque, comme pour ne pas laisser échapper une seule des grâces du texte :
Ayant sa voix qui sonnoit mieux Que de coutume, et ses beaux yeux Qui rehiisoient outre mesure.
Et son soupir qui m'embrasoit, J'eusse bien vu qu'elle disoit :
Or, soule-toy de mon visage.
Si jamais tu en eus soucy :
Tu ne me verras plus icy.
Ainsi, d'un côté Ronsard emprunte à Pétrarque ce qu'il a (le plus exquis, et c'est alors que son instinct poétique le guicle avec une sûreté incomparable; d'autre part, il l'iuiitc, mais mis en garde par son tact naturel, sa sûreté de goût, et aussi par l'invincible répugnance de l'esprit français au mysticisme sentimental, il l'atténue et le dégage de l'appareil factice qu'on retrouve, à chaque instant, dans les poésies du maître italien.
A de très'rares exceptions près, Ronsard se dégage donc de la métaphysique amoureuse, du raffinement excessif de la pensée, dont Maurice Scève et Héroët avaient cru surprendre le secret dans Pétrarque, et qui rend presque inintelligible leur symbolisme bizarre et compliqué. Tout cela n'est pas effectivement dans Pétrarque, et seuls des intempérants comme Maurice Scève pouvaient l'y voir : c'est pour- ([uoi Ronsard, qui avait l'esprit bien fait, ne l'y a point vu. .Malheureusement, le chantre de Laure avait des défauts assez considérables, sans qu'il soit besoin de lui attribuer ceux des autres; et ce sont précisément quelques-uns de ces défauts que Ronsard, dans son admiration, n'a pas su éviter : accents langoureux et fades, puériles mignardises, métaphores forcées, antithèses cherchées, voilà les écueils contre lesquels un imitateur de Pétrarque ne saurait trop se prémunir, et ce sont là précisément des taches trop fréquentes dans certaines [)oésies de Ronsard. Ces défauts éclatants et précieux étaient
PIERRE DE RONSARD. lOl
d'ailleurs dans le goût du temps, et malgré les efforts de Malherbe, ils envahiront le siècle suivant jusqu'au moment où une génération nouvelle en arrêtera le flot. Mais Ronsard ne voyait pas et ne pouvait voir le péril auquel son imprudence allait exposer la littérature.
Quoiqu'il en ait toujours conservé quelque chose d'un peu précieux et d'alTecté, il en eut vite fini d'ailleurs avec le pétrarquisme : ce fut pour lui comme une passion de jeunesse, comme une folle et unique échappée de bon écolier qui songe déjà au retour, alors qu'il vient de prendre la clef des champs : Ronsard ne devait pas tarder, en effet, à revenir vers ceux qu'il aimait avant tout, vers ces anciens qui avaient séduit son adolescence et qu'il ne devait plus quitter désormais.
Ronsard poète personnel. — Nous avons montré que Ronsard est excellent et même supérieur, toutes les fois que ses goûts d'humaniste sont d'accord avec son tempérament, qui se manifeste alors sous une forme exquise empruntée aux anciens, ou toutes les fois encore que ce tempérament arrive à refouler, — sans toutefois s'en affranchir complètement, — les réminiscences scolaires. Le poète répand alors dans les différentes parties de son œuvre une source d'émotion et de beauté incomparables : il brise involontairement les distinctions factices des genres, mêlant le récit épique à l'élégie, l'hymne au morceau oratoire, et cette violation même des règles qu'il avait tracées ajoute un charme de plus à son inspiration. Mais dans ce mélange de> formes les plus variées, il est aisé de saisir l'universalité des aptitudes de Ronsard, à la fois poète épique, poète orateur, élégiaque et lyrique.
§ 1. Le pnctc cpique. — Ce n'est pas certainement daiis la poésie épique que réside la supériorité de Ronsard poète personnel. Mettons de côté la Franciade, qui est une erreur absolue, en même temps qu'une froide copie de Virgile : on l'avait annoncée avec fracas, on l'avait attendue avec une émotion pleine de respect et d'anxiété, et, en somme, son apparition déconcerta tout le monde et n'eut aucune influence. Konsard dut plutôt sa gloire épique à l'attente qui précéda la publication de sa Franciade, qu'à cette publication même. Elle montre tout au moins que Ronsard n'a rien compris à l'épopée : il a cru qu'il suffisait d'en faire un roman; il ne s'est pas aperçu, dans le choix de son sujet, qu'il prenait un
thème d'inspiration pâle et décoloré, auquel manquait la vie et la chaleur que la tradition populaire donne à tout ce qu'elle touche; enfin il n'a pas su l'animer de ces sentiments généraux qu'on trouve à chaque instant dans VÉnéide, et qui en eussent fait une n:!uvre essentiellement française et nationale.
Mais, dira-t-on, si Ronsard s'est trompé dans la conception et l'exécution de la Franciade, il n'en est pas moins vrai qu'on trouve çà et là, dans les HymneH, dans le Bocage royal, dans les Élégies et les Poèmes, des fragments épiques (jui dénotent, en ce genre, une supériorité incontestable. — Et l'on cite, comme exemples, l'aventure de Phinée {Hymnes, I, 2), le combat de PoUux contre Amycus [Hymnes, I, 3), où les descriptions attestent une véritable intelligence du mouvement et de la couleur. On vante encore le tour facile et gracieux de l'histoire d'Hylas et d'Hercule {Poèmes, I), la noble véhémence des imprécations de la Justice contre les hommes, dans une tentative de rajeunissement du poème symbolique, que présente VHymne VI, tentative renouvelée d'ailleurs dans le curieux poème des Astres. Enfin, on allègue le puissant intérêt que présente le Discours de Véquitè des vieux Gaulois, emprunté, sans doute, à une chronique du moyen âge.
Mais, au fond, que prouvent ces morceaux épiques, sinon l'habileté consommée de Ronsard à traiter en vers un sujet quelconque, surtout quand ce sujet exige un effort d'éloquence ou plutôt de rhétorique? lionsard, ne l'oublions pas, est un excellent rhétoricien, à la façon de Claudien. Le plus souvent, il sait se contenir, mais quand il en trouve l'occasion, comme dans les passages que nous venons de citer, il cède aisément à son penchant et déclame avec facilité.
Certes, nous ne voulons pas dire que Ronsard poète épique soit dépourvu de largeur, d'abondance-et d'éclat : toutes ces qualités sont le fond même de sa nature poétique, et elles ne l'ont pas forcément abandonné parce qu'il s'exerçait en un genre où il ne pouvait exceller. Mais de là à affirmer que les Français du xviie et du xvni« siècle n'avaient qu'à s'inspirer des modèles laissés par lui, pour être plus épiques qu'ils ne l'ont été, la distance est grande. En réalité, Ronsard eût été pour eux un fort mauvais guide, et sur ce seul point, peutêtre, la sévérité de Malherbe et celle de Boileau à son égard ont rendu à la littérature française un service signalé.
On a soutenu aussi, nous le savons, que toutes les formes de la poésie épique revêtues au nix*-' siècle étaient en germe
PIERRE DE RONSARD. lO:}
dans Ronsard, que dans VAvcugle d'André Chénier on retrouvail Hylas, dans .Jocehjn de [^amartine VÉlégie XXVIII, dans les poèmes de la première Légende des Siècles de Victor Hugo un fragment de ÏHijmnc III, de même que dans le Titan et le Satyre du même auteur, on pouvait reconnaître l'inspiration qui animait le chef de la Pléiade dans les Astres. — Nous reconnaissons assurément l'influence considérable du génie universel de Ronsard, qu'on peut considérer en même temps comme le premier des classiques et comme le précurseur du romantisme, et nous ne ferons nulle difficulté d'avouer que, relativement aux poètes et aux œuvres dont nous venons de mentionner les noms et les titres, Ronsard peut être considéré comme un initiateur. Mais combien Chénier, Lamartine et Victor Hugo l'ont-ils dépassé sur ce point! Que l'on veuille bien comparer les modèles et les imitations, — si toutefois il y a eu imitation, — et l'on sentira à la limpidité, à la sérénité toute grecque de Chénier, à la mélancolie sincère de Lamartine, au souffle puissant de Hugo, combien ces trois poètes sont éloignés de l'emphase et de la déclamation de Ronsard, et combien ils sont, par cela même, plus vraiment épiques qu'il ne l'a jamais été. Sa gloire n'en est pas diminuée, car il excellait en plusieurs autres genres dont un seul aurait suffi à consacrer la réputation d'un homme.
>i 2. Le poète lyrique. — Ronsard est, avant tout, un élégiaque et un lyrique : il aime la nature; il est d'un tempérament sensuel et mélancolique. Pour peu qu'il se laisse aller à ses impressions personnelles, il sera donc exquis chaque fois qu'il lui faudra peindre en quelques traits un paysage, exprimer la passion tendre, ou la fuite insaisissable du temps. Ses Églogiies, ses Élégies, ses Sonnets et ses Odes renferment des passages charmants, où ces différents sentiments sont exprimés, tantôt avec l'enivrement caressant que donne la joie de vivre, tantôt avec l'élan fougueux des ardeurs juvéniles, élan tempéré par la subtilité d'un pétrarquisme délicat, tantôt enfin avec la lassitude attendrie que provoque le souvenir des bonheurs passés.
On a dit beaucoup de mal des Églogues. On en a raillé les allégories et surtout la convention qui, dans un cadre rustique, met en scène des événements du temps. Le berger Carlin qui cache Charles IX, la bergère Catin qui représente Catherine de Médicis, et les moutons figurant le peuple fran-
çais, ne sont pourtant pas si ridicules. Virgile avait employé ce procédé détourné, dans ses Bucoliques, et le mieux, pour goûter pleinement les Églogucs de Ronsard, est d'en oublier les allégories, comme on le fait volontiers en lisant Virgile. 11 faut s'attacher, au contraire, à lire ces petits poèmes pour eux-mêmes, pour le charme qu'ils dégagent, et qui est vraiment très grand. On y remarquera alors d'heureux détails empruntés aux poètes bucoliques des âges précédents, et surtout des traits de pittoresque que Ronsard doit à l'observation personnelle et directe de la nature. On sera supris de voir avec quelle perfection, quel « réalisme », il sait rendre les détails les plus intimes, en même temps qu'il excelle par la précision du dessin, par la vérité et la sobriété dans la couleur. Écoutez la description d'un paysage, faite par le berger Fresnet :
J'ay pour maison un antre en un rocher ouvert,
De iambrunclie sauvage et d'hicrre couvert,
Qui deçà qui delà leurs grands branches espandent,
Et droit sur le milieu de la porte les pendent.
Un meslier nouaillcux ombrage le portail,
Où sans crainte du chaud reniasche mon bestail :
Du pied naist un ruisseau dont le bruit délectable
S'enroue entre-cassé de cailloux et de sable '.
11 serait facile de multiplier les citations, car chacune des Églogiiefi compte un grand nombre de ces vers qui font image et qui sont, à eux seuls, un tableau tout entier :
Icy de cent couleurs s'esmaille la prairie, Icy la t(ïndre vigne aux ormeaux se marie. Icy l'ombrage frais va les feuilles mouvant Errantes ça et là sous l'haleine du vent '2.
Douce est du rossignol la rustique chanson 3
Doux est d'un clair ruisseau le sautelant murmure; Bien doux est le sommeil sur la jeune verdure.
C'est bien là le vrai sentiment de la nature, exprimé dans sa simplicité la plus riante et en même temps la plus vraie, avec toute la perfection d'un véritable artiste aussi soucieux de la