‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 67 sur 215 · Églotjues (Aluyot et Fresnet · texte numérisé non relu

Églotjues (Aluyot et Fresnet

ou élégiaques. N'est-il pas par là un peu notre contemporain, et cette poésie toute « subjective », comme on dit aujourd'iiui, n'éveille-t-elle pas dans notre âme de sympathiques échos. Notre contemporain, il Test encore, lorsqu'il associe la nature à ses peines, comme dans VÉlégic à Genèvre, où, s'adressant à Tarbre qui porto le nom de colle qu'il aime, il s'écrie :

Geiièvpc bicn-aimc, certes je te ressemble; Avec toi le destin sympathisant m"asscml)le : Ta cymc est toute verte, et mes pensers tous vers Ne meurissent jamais : sur le printemps tu sers A percher les oiseaux, et l'Amour qui me cherche, Ainsi qu'un jeune oiseau dessur mon cœur se perche : Ton chef est hérissé, poignant est mon souci : Ta racine est amère, et mon mal l'est aussi.

C'est encore le même sentiment qu'il exprime en regardant le bouquet qu'une main aimée a cueilli pour lui, et dans lequel il enferme son cœur, comme pour le griser de l'enivrant parfum :

Un beau bouquet faisiez de vostre main,

Que vous cachiez une heure en vostre sein

Me le donniez d'une si douce sor-te, Que tout le jour j'en sentoy revenir La tienr ii l'œil, au cœnr le souvenir.

Quand nous aurons mentionné encore le merveilleux sonnet sur la mort de Marie, commençant par ce vers :

Comme on void sur la branche au mois de may la rose,

et qui est un des purs chefs-d'a^uvre de Ronsard, on comprendra d'autant mieux l'étendue de son génie lyrique, en voyant de quels accents pénétrants sa douleur sait pleurer aussi bien sur les êtres chers que sur lui-même. Il fut en effet le premier qui ouvrit la voie au lyrisme moderne, sous toutes ses formes : il s'est élevé beaucoup plus haut que la plupart de ceux qui l'ont suivi, et si grande qu'ait été la supériorité de quel(iues-uns de ses successeurs, ils n'en sont pas moins ses obligés à des titres très divers.

§ 3. Le poète orateur. — La véritable originalité de Ronsard est peut-être dans ses Discours d'actualité et dans ses

œuvres didactiques. Ces dernières sont assez nombreuses, parce qu'il y eut toujours dans le chef de la Pléiade un homme de collège aspirant aussi bien à enseigner qu"à apprendre lui-même. C'est ainsi qu'on trouve, dans les Hymnes, quatre pièces sur les Saisons, très remarquables par le sentiment de la nature dont elles sont empreintes; on y rencontre, de plus, un vrai traité de démonologie, renfermant l'exposé de certaines superstitions du temps entremêlées d'anecdotes personnelles;

Mais, ce sont surtout les Discours d'actualité qui font la supériorité de Ronsard. Au premier abord, on serait tenté de s'en étonner, car en des temps troublés par les guerres civiles, la poésie a d'ordinaire plus à perdre qu'à gagner, en descendant dans l'arène. Or, ce fut le contraire qui arriva, d'abord, parce qu'il n'était pas mauvais que les poètes de la Pléiade, naturellement enclins à l'artificiel, fussent sollicités par les événements contemporains et entraînés à partager les émotions du moment. De plus, comme c'était la religion et la morale qui faisaient les frais de ces émotions, Ronsard se trouvait dans son élément, en prôchant en vers sur les questions morales et religieuses.

Aussi, obéit-il, en ce genre, aux inspirations les plus variées, et se montre-t--il, dans ses Discours, tour à tour simple, éloquent, passionné, agité du souffle lyrique ou de l'àpreté salirique. Il prend donc successivement tous les tons, pour faire entendre la voix de la raison à des fanatiques égarés par la fureur. C'est ainsi qu'on le voit donner au parti catholique, dont il est, de salutaires conseils sur les abus qui ont provoqué la Réforme :

Il faut doncq corriger de nostre saincte Église Cent mille abus commis par l'avare prestrisc, De peur que le courroux du Seigneur tout-puissant N'aille d'un juste feu nos fautes punissant.

Ailleurs, s'adressant à Catherine de Médicis, il frémit d'une patriotique indignation, en songeant à la France désolée par tant d'horreurs :

Que ses propres cnfans l'ont prise et devestue. Et jusques à la mort vilainement Ijattue.

Puis, c'est au roi lui-même qu'il s'adresse, et avec une gra- ,vilé émue, faite à la fois de dignité et de sobriété, il lui trace.

en des termes fort élevés, le programme des devoirs de la royauté :

Sire, ce n'est pas tout que d'être Roi de France :

Il faut que la vertu honore votre enfance

Or, Sire, pour autant que nul n'a le pouvoir De châtier les Rois qui font mal leur devoir. Punissez-vous vous-même, afin que la justice De Dieu, qui est plus grand, vos fautes ne punisse.

Qu'on relise, de même, la Répom^e aux calomnies des i:>rédicans, et l'on dira si jamais poète écrivit plus fière et plus noble apologie de sa conduite.

Ces Discours font époque, on peut le dire, dans l'histoire de la littérature française. Ils sont bien un genre nouveau, que le moyen âge, pas plus que l'antiquité, n'avaient connu ni pratiqué. Aussi, pour avoir montré à la poésie qu'elle pouvait tirer parti des réalités pour produire les effets les plus beaux et les plus saisissants, Ronsard peut être considéré encore comme un précurseur. Les Discours sur les Misères du temps, sur le Tumulte d'Amhoisc, la Remontrance au peuple de France, VInstitution pour Vadolescence de Charles IX, la Hcponse aux calomnies des prédicantercaux de Génère, écrits dans une langue vigoureuse où l'alexandrin déploie toute son ampleur, sont, sans que l'auteur l'ait voulu, la meilleure application de ses théories poétiques, et donnèrent naissance à un genre nouveau, qui convient admirablement au tempérament français. Ce genre, c'est le Discours en vers, que, sans parler des Tragiques de d'Aubigné, on retrouvera, sous différentes formes, pendant deux siècles, dans la poésie lyrique avec Malherbe, puis Victor Hugo, dans la tragédie avec Corneille et Voltaire, dans la comédie avec Molière, dans l'épitre avec Boileau.

Ainsi, après avoir examiné successivement les différentes parties de l'œuvre de Ronsard, on est amené à reconnaître son influence indiscutable dans les genres les plus différents, et la portée de cette influence qui à travers l'évolution de la poésie depuis deux siècles, rattache à son OMivre les romantiques aussi bien c[ue les classiques.

L expression dans Ronsard. La langue. La rythmique. —

Ronsard est un très grand artiste, car la forme a, pour lui,

une importance considérable, à en juger d'après son style, et d'après la technique de sa versification.

Le style est généralement éclatant et riche : il l'est même beaucoup trop, en certains endroits, pour ne pas sentir l'effort et le désir d'arriver à l'originalité au moyen de descriptions somptueuses et de comparaisons parfois étranges. D'ailleurs, cet éclat n'est jamais soutenu, et Ronsard tombe trop souvent dans les longueurs fastidieuses : c'est même là son principal défaut. Il n'a jamais su, en efl'et, être serré et concis, sauf dans les sonnets où le nombre des vers, rigoureusement limité, le forçait à se resserrer, ce qui lui a porté bonheur, car ses sonnets comptent parmi ses œuvres les plus parfaites.

Il parut en un temps où la langue n'était pas encore appauvrie par la délicatesse classique. Il puisa largement à cette source féconde, et avec ses amis, l'enrichit encore, en créant, pour ses propres besoins, environ deux cents mots que, selon sa doctrine, il emprunta aux langues techniques {maillet, marteau de bois; dessiller, découvre les cils, c'est-à-dire ouvrir les yeux), aux patois [harsoir, hier soir; besson, jumeau), à la vieille langue \souloir, avoir coutume; douloir, peiner), aux langues étrangères : à l'espagnol [guiterre, guitare), à l'italien [escrime, colonel]; enfin aux langues anciennes il emprunta des termes mythologiques. D'autre part, toujours selon la doctrine de la Défense, il forma lui-même des mots, par dérivation, comme enrjlaccr, sommeillard, ou par juxtaposition, comme chevrepied et chasse-peine.

Les innovations de Ronsard furent donc absolument discrètes, et comme nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, elles réduisent à néant le jugement de Boileau, puisque c'est dans les langues anciennes que Ronsard, si souvent antique par la pensée, a le moins puisé pour la forme, et qu'il regrettait, au contraire, de ne pouvoir calquer sa langue sur celle des Grecs et des Latins :

Ah! que je suis marri que la langue françoise Ne peut dire ces mots, eomme fait la grégeoise

Qu'il ait trop aimé les mois abstraits et les diminutifs, c'est là un fait incontestable; mais il n'en est pas moins vrai que son désir d'accroître les ressources de la langue reste fort louable. En faveur de l'intention on peut lui pardonner cpielques hardiesses regrettables et répéter, avec Sainie-Beuve, que s'il osa trop, du moins '■ l'audace était belle ».

ilO LA POESIE DE LA RENAISSANCE.

Relativement à la rythmique, Ronsard est encore un novateur d'une habileté consommée. Il a d'abord le mérite d'avoir compris que le vers alexandrin convenait admirablement, non seulement à l'épopée, à la poésie dramatique et didactique, mais encore à la poésie lyrique, dans laquelle on peut l'employer, soit seul, avec alternance ou entre-croisement de rimes, soit mêlé avec des vers plus courts.

Mais, de plus, Ronsard a trouvé quelques rythmes nouveaux, au.xquels il a su donner, dans la poésie, droit de cité, si bien qu'ils s'y sont installés pour jamais. Avant lui, le xvi« siècle ne pratiquait guère que la ballade, le rondeau, le triolet, le chant royal; on trouvait dans Marot la strophe de quatre, cinq, six et sept vers décasyllabiques, de quatre vers octosyllabiques; mais on ne sortait point, en somme, d'une douzaine de cadres toujours les mêmes, et qui, à part le sonnet, nouvellement importé d'Italie, et le chant royal, manquent d'ampleur et de soul'fle.

Ronsard commença par proscrire, avec une rigueur excessive, presque toutes ces formes : il ne conserva que le sonnet et les strophes de quatre, cinq, six et sept vers. Puis, s'ingéniant à trouver tous les systèmes de croisement et d'alternance, il s'est efTorcé d'arriver à produire toutes les combinaisons métriques et rythmiques dont il pouvait disposer. C'est ainsi que ses vers varient entre quatre et douze syllabes, en passant par tous les degrés intermédiaires; de même il emploie des strophes de deux, quatre, six vers, etc., jusqu'à vingt vers : il a, du reste, des préférences évidentes pour les lythmes pairs, comme pour les vers pairs, et il reste, en cela, dans la pure tradition française. Enfin, par un scrupule étrange, Ronsard a le souci extrême d'employer le moins souvent possible le même système rythmique, de ne s'en servir qu'une fois au besoin, pour recourir ensuite à un système nouveau. Ajoutons que si l'on trouve, dans des poètes antérieurs à Ronsard, des rythmes employés par lui, cela ne diminue en rien sa gloire d'inventeur, car, de son temps, les poètes du moyen âge étaient encore manuscrits, à part le Hoinaii df la Rose : or, Ronsard n'a guère lu que des livres imprimés; il ne pouvait par conséquent connaître ces poètes, avec lesquels il s'est rencontré d'une manière toute fortuite.

Le mérite d'avoir enrichi notre poésie ne saurait faire oublier, sur ce point, les défauts de Ronsard. D'abord, il use parfois de strophes trop longues, dont chacune n'est qu'une

l'IEKRK DK RONSARD. 111

série de strophes cousues ensemble, sans qu'elles soient reliées, ni pour Toreille, par la similitude des rimes, ni pour l'esprit, par rcnchainement rigoureux des idées. Ensuite, il a le tort de mcMer des vers égaux entre eux à des vers également égaux entre eux, mais qui ont une sj'llabe de moins que les premiers : l'oreille surprise et choquée semble percevoir un vers Taux. Enfin, on lui peut reprocher également de placer souvent à la fin des strophes des vers plus longs que ceux du commencement, ce qui rompt absolument l'harmonie. Mais Ronsard voulait du nouveau, et c'est pourquoi il s'est laissé parfois entraîner à ces écarts regrettables : il fallait bien, après tout, qu'un poète fit l'essai de certains rythmes singuliers, pour qu'on s'aperçût qu'ils étaient impraticables. Il est à regretter seulement, pour Ronsard lui-même, qu'il ait eu, le premier, cette malencontreuse hardiesse, puisqu'elle a été si préjudiciable à sa réputation : elle a fait oublier, en eiïet, les services rendus par lui à la poésie française qui lui doit, non seulement des rythmes nouveaux excellents, mais des modèles constants de tact et de convenance, car il a su toujours mettre d'accord le rythme avec la pensée.

La fortune littéraire de Ronsard. — La réputation de Ronsard a subi un sort des plus étranges. Admiré et adoré de son temps, le chef de la Pléiade tomba, dès 1573, dans une sorte de discrédit. Malherbe sembla lui donner le coup de grâce, et fut cause que, pendant deux siècles, personne ne consentit à le lire. Dès lors l'oubli le plus accablant pesa sur sa mémoire, si bien que Boileau, dans son Art poétique, l'exécuta avec une désinvolture que son ignorance seule peut expliquer.

Et pourtant, Ronsard, ainsi méprisé par les deux organisateurs de l'école classique en France, est le véritable fondateur du classicisme. Il est, en efTet, le représentant le plus qualifié de l'humanisme, c'est-à-dire de l'antiquité ressaisie dans ses procédés littéraires, de cet humanisme qui, atténué par Mallierbe, deviendra le moule classique, un peu étroit, dans lequel le xvii<' siècle coulera de fort belles idées.

Il est, de plus, le prédécesseur direct de xMalherbe et de Boileau, en ce qu'il recommande et cherche à pratiquer lu distinction des genres, que le moyen âge n'avait point connue ; en ce qu'il enseigne, pour créer un style poétique, ce dédain du mot propre que manifestera également Malherbe, classant

les mots en termes nobles et termes vulgaires, et que reprendra Boileau, proclamant la nécessité du style noble.

En outre, lorsqu'il prescrit de préférer la justesse de l'expression à la rime, lorsqu'il interdit l'hiatus, l'inversion, et exige le repos à l'hémistiche, il est entièrement d'accord avec la doctrine classique du xvii« siècle.

Classique, il l'est encore, par la façon dont il comprend les diflerents genres en poésie, par sa majesté un peu froide et dépourvue de psychologie dans l'épopée, par sa tendance à raisonner et à mettre plus de grâce que de passion dans l'élégie, par le caractère très souvent impersonnel de ses productions poétiques.

Ronsard est donc bien le créateur de l'esprit classique; et pourtant, l'école de 1660 a refait le classicisme sans lui, et en dehors de lui, puisque Ronsard lui était odieux. Elle n'a même pas soupçonné qu'il l'eût fait une première fois, d'une façon plus savante, plus large, un peu plus grecque que romaine, et quelque peu dominée, à certains moments, par l'influence italienne. Or, la connaissance des poètes de l'Italie fera défaut aux classiques de 1660; ils seront en outre plus latins que grecs, et donneront de leur doctrine une formule beaucoup plus étroite que celle de Ronsard. Il est donc très fâcheux que Ronsard ait été méconnu par ses successeurs : quelle force et quelle vie aurait eues l'esprit classique, s'ils avaient reconnu Ronsard comme un maître dont il fallait suivre les traces, tout en évitant ses fautes, en se tenant dans les limites tracées par la mesure et le goût!

C'est de notre siècle seulement que date la résurrection de Ronsard : il a trouvé, dans les romantiques, des admirateurs, quekjuefois mal éclairés sans doute, mais qui avaient bien, cependant, certaines raisons pour l'aimer et l'exalter. Comme eux, en elTet, Ronsard est un artiste curieux de belles formes, de « mots significatifs, propres et choisis », et cette passion le portera à forcer la construction classique, à employer au lieu des adjectifs classiques les substantifs abstraits que les romantiques lui emprunteront, pour les transmettre ensuite aux réalistes. C'est aussi comme créateur du lyrisme moderne, que le romantisme a salué en Ronsard un ancêtre : nous avons remarqué qu'il était excellent, chaque fois qu'il savait accorder son érudition avec son tempérament. Or, c'est là ce qu'il a souvent réalisé, dans ses poésies lyriques, dans ses élégies, où il trouve parfois des accents si pénétrants pour

gémir sur lui-même. Par maint sonnet délicieux, par certaines odes exquises, il se rapproche de nos modernes, et, deux siècles avant Victor Hugo et Lamartine, il écoute les harmonieuses vibrations de son âme, placée

au centre de tout, comme un écho sonore.

Pour avoir si longtemps attendu l'heure de la réparation et de la justice, Ronsard n'en est que mieux assuré contre les caprices de la mode. Entré tard et après de dures épreuves dans la gloire durable que la postérité assure aux hommes de génie, il jouira désormais, sinon d'une popularité dont il n'eût voulu à aucun prix, du moins de l'admiration sincère des connaisseurs et des lettrés, de ceux qui placent le respect do la forme à côté du culte de la pensée.

il. La poésie de la Reiiaissame.

Page 1