En repos (du latin requies
Plus haut encor que Pindare et qu'Horace,
J'appenderois à ta divinité
Un livre enflé de telle gravité
Que du Bellay luy quitteroit la place'.
Si, vive encor, Laure par l'univers Ne fuit volant dessus les thusques vers. Que nostre siècle heureusement estime.
Comme ton nom, honneur des vers françois, Victorieux des peuples et des rois, S'envoleroit sur l'aile de ma ryme^!
(Sonnets, A Casscifidre.)
Adjuration.
Ciel, air et vents, plaine et monts descouvers, Tertres fourchus'* et forests verdoyantes. Rivages tors '' et sources ondoyantes.
Taillis l'asez, et vous, bocages vers;
Antres moussus à demy-front ouvers, Prez, boutons, fleurs et herbes rousoyantes''. Coteaux vineux et plages blondoyantes, Gastine, Loir^', et vous, mes tristes vers,
Puisqu'au partir'^, rongé de soin et d'ire, A ce bel œil l'adieu je n'ay sceu dire. Qui près et loin me détient en esmoy.
Je vous supply, ciel, air, vents, monts et plaines. Taillis, forests, rivages et fontaines, Antres, prez, fleurs, dites-le-luy pour moy.
(Sonnets, A Cassandre.)
1. Se reconnaîtrait vaincu. On voit poète, l'influence que Pétrarque a exerici quel cas Ronsard faisait de son dis- cée sur lui.
cjple et ami du Bellay. 3. Au double sommet.
2. C'est-à-dire que ton nom volerait 4. Aux contours tortueux, sur l'aile de mes vers, plus haut encore 5. Couvertes de rosée.
que celui de Laure, la femme aimée de 6. Gastine, Loir : la forêt de Gastine
Pétrarque, le poète toscan (thusque), qui et la rivière du Loir, paysages aimés de
pourtant l'a chantée en des strophes Roa'ard.
magnifiques, fort admirées au temps de 7. Au moment du départ. Ronsard. Voir, dans notre Étude sur ce
Fleurs éphémères.
Je vous envoyé un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanies : Qui ne les eust à ce vespre cueillies, Cheutes à terre elles lussent demain.
Cela vous soit un exemple certain Que vos beautez, bien qu'elles soient fleuries, En peu de temps seront toutes flaitries, Et, comme fleurs, périront tout soudain.
Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame; Las! le temps non, mais nous nous en allons. Et tost serons estendus sous la lame.
Et des amours desquelles nous parlons.
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle. Pour ce aimez moy ce pendant qu'estes belle.
(Sonnets, A Cassandre.)
Bonheur passé.
Voicy le bois que ma saincte angelette Sur le printemps réjouist de son chant : Voicy les fleurs où son pied va marchant, Quand à soy-mesme elle pense seulette.
Voicy la prée et la rive mollette.
Qui prend vij^^ueur de sa main la touchant. Quand pas à pas pillarde va cherchant Le bel email de l'herbe nouvelette.
Icy chanter, là pleurer je la vy,
Icy sourire, et là je fus ravy
De ses beaux yeux par lesquels je desvie :
Icy s'asseoir, là je la vy danser :
Sus le mestier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie'.
(Sonnets, A Cassandrc.)
1. Ce sonnet, d'une grâce un peu mièvre, est imité de Pétrarque.
Première émotion.
Quand je te voy discourant à part toy. Toute amusée avecques ta pensée.
Un peu la teste en contre bas baissée. Te retirant du vulgaire et de moy :
Je veux souvent, pour rompre ton esmoy, Te saluer ; mais ma voix ofîensée De trop de peur se retient amassée Dedans la bouche et me laisse tout coy.
Mon œil confus ne peut soufîrir ta veue ; De ses rayons mon ame tremble esmeue : Langue ne voix ne font leur action.
Seuls mes soupiis, seul mon triste visage
Parlent pour moy, et telle passion
De mon amour donne assez témoignage.
(Sonnets, A CassoMdre.)
Prédiction de Cassandre'.
<( Avant le temps tes tempes fleuriront, De peu de jours ta fin sera bornée ; Avant ton soir se clorra ta journée, Trahis d'espoir tes pensers périront.
« Sans me fléchir tes écrits flétriront, En ton désastre ira ma destinée.
Ta mort sera pour m'amour terminée.
De tes souspirs tes neveux se riront.
" Tu seras fait du vulgaire la fable.
Tu bastiras sur l'incertain du sable, Et vainement tu peindras dans les cieux. »
1. Cassandre, fille de Priam, avait le qu"il aime et qu'il désigne aussi sous U' ilou de prophétiser l'avenir : le poète nom de Cassandre. attribue la même inspiration à celle
Ainsi disoit la nymphe qui mafîoUe.
Lors que le ciel, témoin de sa parolle. D'un dextre éclair fut présage à mes yeux.
(Sonnets, A Cassandre.)
Blessure d'amour.
Comme un chevreuil, quand le printemps détruit Du froid hyver la poignante gelée.
Pour mieux brouter la fueille emmiellée. Hors de son bois avec l'aube s'enfuit ;
Et seul, et seur, loin des chiens et du bruit. Or' sur un mont, or' dans une valée.
Or' près d'une onde à l'escart recelée. Libre, folâtre où son pied le conduit;
De rets ne d'arc sa liberté n'a crainte.
Sinon alors que sa vie est atteinte
D'un trait meurtrier empourpré de son sang ;
Ainsi j'allois sans espoir de dommage.
Le jour qu'un œil, sur l'avril de mon âge. Tira d'un coup mille traits dans mon flanc'.
(Sonnets, A Cassandre.)
Souvenir.
L'an se rajeunissoit en sa verte jouvence Quand je m'épris de vous, ma Sinope ^ cruelle ; Seize ans estoit la fleur de vostre âge nouvelle. Et vostre teint sentoit encorcs son enfance.
Vous aviez d'une infante encor la contenance, La parolle et les pas; vostre bouche estoit belle, Vostre front et vos mains dignes d'une immortelle. Et vostre œil■^ qui me fait trespasser quand j'y pense.
1. Ce sonnet est imiti!' de Bembo, l'éblouissement dont sa beauté fatiguait poète italien. ses yeux en les charmant (des deux
2. Sinope est sans doute celle que le mots grecs aivonat .orra;, signifiant je poète a chantée sous le nom de Marie, détruis les yeux).
et dont on ignore le vrai nom. Il Tau- 3. Ainsi que votre regard, rait, dit-on, appelée Sinope, à cause de
Amour qui. ce joui'-lh. si grandes beautés vit.
Dans un marbre, en mon cœur, d'un trait les escrivit ;
Et si. pour le jourd'huy, vos beautez si parfaites
Ne sont comme autrefois, je n'en suis moins ravy. Car je n'ay pas égard à cela que vous estes, Mais au doux souvenir des beautez que je vy.
(Sonnets, A Marie.)
Si j'étais Jupiter...!
Si j'estois .lupiter, Sinope, vous seriez Mon espouse .Tunon; si j'estois roy des ondes. Vous seriez ma Tethys, royne des eaux profondes. Et pour vosti'e maison l'Océan vous auriez.
Si la terre estoit mienne, avec moy vous tiendriez L'empire de la terre aux mammellcs fécondes. Et, dessus une coche, en belles tresses blondes, Par' le peuple en honneur déesse vous iriez.
Mais je ne suis pas dieu et si ne le puis estre :
Le ciel pour vous servir seulement m'a fait naistre,
De vous seule je pren mon sort aventureux.
Vous estes tout mon bien, mon mal et ma fortune; S'il vous plaist de m'aimer, je deviendray Neptune, Tout Jupjler. tout roy, tout riche et tout heureux.
(Sonnets, A Marie.)
Aimer.
Vous mesprisez nature : estes-vous si cruelle De ne vouloir aimer!' Voyez les passereaux. Qui démènent l'amour, voyez les colombeaux, Regardez le ramier, voyez la tourterelle ;