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Parmi le peuple

Voyez deçà, delà, d'une frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux ; Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux. Et toute chose rire en la saison nouvelle.

Icy la bei'gerette, en tournant son fuseau, Desgoise ses amours, et là le pastoureau Respond à sa chanson. Icy toute chose aime;

Tout parle de Tamour, tout s'en veut enflammer : Seulement vostre cœur, froid d'une glace extrême. Demeure opiniastre et ne veut point aimer.

(Sonnets. A Marie.)

La mort d'une jeune fille.

Comme on void sur la branche au mois de may la rose

En sa belle jeunesse, en sa première fleur.

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur.

Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose;

La Grâce dans sa fueille et l'Amour se repose, Embasmanl les jardins et les arbres d'odeur; Mais battue ou de pluie, ou d'excessive ardeur. Languissante elle meurt fueille à fueille desclose.

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté, Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs. Ce vase plein de laict, ce panier plein de fleurs. Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses ' .

(Sonnets, A Marie.)

Hélène.

Il ne faut s'esbahir, disoient ces bons vieillars^ Dessus le mur Troyen, voyans passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars.

1. Xul poète n'a su rendre avec un spires par la mort d'un être jeune et pareil charme de délicatesse et de dou- cher, lonreuse mélancolie les sentiments in- 2. Comparez HoiiÈiiE, Iliade, ch. III

Toutesfois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars, La rendre à son espoux, afin qu'il la reinnieine. Que voir de tant de sang nostre campagne pleine, Nostre havre gaigné, lassant à nos rempars.

Pères, il ne falloit. à qui la force tremble.

Par un mauvais conseil les jeunes retarder :

Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

Pour elle corps et biens et ville bazarder. Menelas fut bien sage, et Paris, ce me semble, L'un de la demander, l'autre de la garder'.

(Sonnets, A Hélène.)

A Hélène.

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle. Assise auprès du feu, dévidant et filant. Direz, chantant mes vers, et vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Dcsja sous le labeur à demy sommeillant. Qui, au bruit- de Ronsard, ne s'aille réveillant. Bénissant vostre nom de^ louange immortelle.

Je seray sous la terre, et, fantosme sans os,

Par les ombres myrteux' je prendray mon repos;

"Vous serez au foyer une vieille accroupie.

V. ISOetsq. — «La vieilles.se les éloignait Grecs, de peur qu'elle n'entraiue notre

des combats ; mais, pleins de sagesse, ils raine et celle de nos enfants. » discouraient, semblables à des cigales 1- Ces deux derniers vers traduisent

qui, sur la cime d'un arbre, font reten- le distique suivant de Propeece :

Xunc, Pari, tu sapiens, et tu Menelae.

[fuisti,

Tu quia poscebas. tu qnia tentns eras.

tir la forêt de leurs voix mélodieuses :

ainsi les chefs des Troyen; étaient assis

au sommet de la tour. Quand ils virent

approcher Hélène, ils dirent entre eux

à voix basse : «. Ce n'est pas sans rai- 2. En entendant le nom de Ronsard.

son que les Troyens et les Grecs aux 3. Avec un" louange.

belles cnémides supportent pour une 4. Ombres que donne le feuillage

telle femme de si longues soufifrances : des myrtes. Ombre était masculin au

elle ressemble tout à fait aux dée-ses xvi« siècle avec le sei.s propre, et fé-

immortelles ; mais, malgré sa beauté, minin avec le sens figuré de fanlômé.

qu'elle retourne sur les vaisseaux des

Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain; Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.

(Sonnets, A Hélène.

Message.

Genevres hérissez, et vous, houx espineux, L'un hoste des déserts, et l'autre d'un bocage; Lierre, le tapis d'un bel antre sauvage. Sources qui bouillonnez d'un surgeon sabloneux;

Pigeons, qui vous baisez d'un baiser gracieux, Tourtres qui lamentez d'un éternel veufvage. Rossignols ramagers qui d'un plaisant langage Nuict et jour rechantez vos versets amoureux;

Vous, à la gorge rouge, estrangere arondelle. Si vous voyez aller ma nymphe en ce printemps Pour cueillir des bouquets par cesle herbe nouvelle,

Dites-luy pour néant que sa grâce j'attens.

Et que, pour ne souffrir le mal que j'ay pour elle,

J'ay mieux aimé mourir que languir si longtemps'.

(Sonnets, A Hélène.)

Déclaration.

Ostez vostre beauté, ostez Aostre jeunesse, Ostez ces rares dons que vous tenez des cieux, Ostez ce docte esprit, ostez-moy ces beaux yeux. Cet aller, ce parler digne d'une Déesse.

1. Le sentiment de l'amour iuspire tère à la fois sérieux et douloureux est

Ronsard d'une façon souvent fort heu- suffisamment contenu , pour qu'il se

reuse, parce qu'il n'est, chez lui, jamais transforme en une rêverie pleine de

tragique : ici, par exemple, son carac- charme et de poésie.

Je lie vous seray plus, dune importune presse, Farscheux comme je suis; vos dons si précieux Me font en les voyant devenir furieux.

Et par le desespoir l'ame prend hardiesse.

Pour ce, si quelquefois je vous touche la main.

Par courroux vostre teint n'en doit devenir blesme :

Je suis fol, ma raison n'obeyt plus au frein,

Tant je suis agité d'une fureur extrême;

Ne prenez, s'il vous plaist. mon offence à desdain;

Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous mesme'.

(Sonnets, A Hélène.)

A Jean Daurat. son précepteur.

Ils ont menty, Daurat, ceux qui le veulent dire, Que Ronsard, dont la Muse a contenté les rois. Soit moins que le Bar las-, et qu'il ait par sa voix Rendu ce tesmoignage ennemy de sa lyre !

Ils ont menty, Daurat I si bas je ne respire^; Je sçay trop qui je suis, et mille et mille fois. Mille et mille tourments plustosl je souffrirois. Qu'un adveu si contraire au nom que je désire.

Ils ont menty, Daurat! c'est une invention Qui part, à mon advis, de trop dambilion ''. J'auroy menti moy-mesme en le faisant paroistre;

Francus"' en rougiroit, et les neuf belles soeurs^ Qui trempèrent mes vers dans leurs graves douceurs, Pour un de leurs enfants ne me voudroient cognoistre.

(Sonnets divers.)

1. Imité de Pétrarque, a Le dernier des Semaines, était opposé à Ronsard

vers, dit Sainte-Beuve, a beaucoup de par les ennemis de ce dernier, bien qu'il

finesse et d'esprit, sans en aroir trop, n'eût ni le talent ni la souplesse du

Dire.... Pardonnez-vous mes fautes, c'est chef de la Pléiade, presqae dire, comme M™" de Sévigné à 3. Je n'aspire pas si bas. sa fille : a ifa fille, j'ai mal à votre poi- 4. Chez du Bartas. Irine. » • 5. Le héros du poème de la Franciude.

■2. Du B.uiTAS (1544-1590), l'auteur 6. Les Muses.

A luy raesme'.

Je naime point ces vers cjui rampent sur la terre, Ny ces vers ainpoullez, dont le rude tonnerre S'envole outre les airs; les uns font mal au cœur Des liseurs degoustez, les autres leur font peur : Ny trop haut, ny trop bas, c'est le souverain style; Tel fut celuy d'Homère et celuy de Virgile-.

(Sonnets divers.)

A Robert Garnier, prince des tragiques^.

Quel son masle et hardy, quelle bouche héroïque, Et quel superbe vers enleu je ici sonner! Le lierre est trop bas'' pour ton front couronner, Et le bouc'' est trop peu pour ta Muse tragique. Si Bacchus retournoit au manoir plutonique", Il ne voudroit Eschyle au monde redonner, Il te choisiroit seul, qui seul peux estonner Le théâtre François de ton cothurne' antique. Les premiers^ trahissoient l'infortune des rois, Redoublant leur malheur d'une trop basse voix : La tienne comme foudre en la France s'écarte^. Heureux en bons esprits ce siècle plantureux! Auprès toy, mon Garnier, je me sens bien-heureux, De quoy mon petit Loir est voisin de la Sarte 'f*.

(Sonnets divers.)

1. Au même Jean Danrat. théâtre tragique, on immolait un bouc

2. Ces six vers sont une attaque contre à Dionysos ou Bacchus.

la poésie de du Bartas. — Ronsard qui, 6. Comme dans la comédie des Gre-

jadis, sur les traces de Piudare, avait noitillcs iV Aristophane.

écrit des vers ampoullez rient le rude 7. La chaussure à talons élevés des

tonnerre ne dénotait pas toujour.s un acteurs tragiques.

goût très sûr, était à ce moment revenu 8. Tes )irédécesseurs.

de ses grandes ambitions. 9. Va à l'écart des voix entendues

3. Robert G-arnieh (154.5-1601), jusqu'ici dans le chœur des poètes, poète tragique d'un talent incontes- puisque ces voix ajoutaient au malhemtable, et qui lui valut l'amitié de des rois qu'elles chantaient celui de les Charles IX et de Henri III. On peut célébrer en un style indigne de lem' citer parmi ses œuvres principales : majesté.

Cornélie, Marc-Antoine, Hippohjit'. Les 10. Garnier, lieutenant général au

Juives, Bradamante. baillage du Aians, habitait le pays où

4. Trop humble. coule la Sarthe, taudis que Ronsard était 6. Chez les Grecs, à l'origine du à ce moment sm' les bords du Loii".

De l'élection de son Sépulcre.

Antres, et vous fontaines, De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas D'un glissant pas;

Et vous forests, et ondes Par ces prez vagabondes, Et vous rives et bois, Oyez ma \o'\\.

Quand le ciel et mon heure Jugeront' que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour.

Je defens qu'on ne rompe ^

Le marbre pour la pompe

De vousloir mon tombeau

Bastir plus beau...

Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage au lieu dun marbre.

Arbre qui soit couvert Tousjours de verd.

De moy puisse la terre Engendrer un lierre M'embrassant en maint tour Tout à l'entour ;

Et la vigne torlisse Mon sepulchre embellisse.

Faisant de toutes pars Un ombre espars.

Là viendront chaque année A ma teste ordonnée 'K Avecques leurs troupeaux Les pastoureaux;

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