‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 7 sur 215 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

Renaissance son libre essor. Cette découverte eut lieu précisément au moment où les œuvres antiques s'imposaient à tous, par leur valeur propre et le charme de leur nouveauté, si bien que, pendant un siècle, on n'a presque imprimé qu'elles, avec quelques autres ouvrages essentiels, comme la Bible et Vlmitation. Dès lors, l'imprimerie rattacha l'antiquité au xvi^ siècle; le moyen âge fut rejeté comme une époque de mort et d'anéantissement de la pensée ; ses manuscrits furent vite dédaignés. Cependant le travail des copistes avait atteint, en Italie, un tel point d'art et de perfection, que des protestations s'y élevèrent d'abord contre l'invention nouvelle. Vains efforts! Les envoyés du cardinal Bessarion eurent beau éclater de rire en voyant chez Constantin Lascaris le premier livre dû à l'imprimerie, qu'ils appelèrent une découverte de Barbares; Frédéric d'Urbin eut beau protester qu'il rougirait de posséder un de ces livres : les progrès de l'imprimerie n'en continuèrent pas moins. Grâce à elle, les éditions des auteurs latins, d'abord, se multiplièrent en Italie. Puis, bientôt, celles des auteurs grecs furent répandues par les presses d'Aide Manuce, qui publia pour la première fois, à Venise, les œuvres grecques les plus considérables : il y compromit, il est vrai, sa fortune, avec un désintéressement digne d'un savant et d'un éditeur de la Renaissance'.

Ainsi à la connaissance de l'antiquité latine, qui, au moyen âge même, n'avait cessé d'être étudiée et admirée, l'Italie avait ajouté celle de l'antiquité grecque. Pour l'antiquité latine, « l'innovation des maîtres italiens, innovation d'abord insensible et dont ils n'eurent eux-mêmes que vaguement conscience, avait consisté à la comprendre mieux et à saisir plus profondément ce qui en faisait à la fois le trait distinctif et la fécondité : l'observation directe de la nature et de la vie, et la beauté de la forme, le style ; il n'y avait entre eux et leurs prédécesseurs qu'une différence de degré dans la pénétration et l'assimilation d'un monde qui n'avait jamais disparu de l'horizon intellectuel. La Grèce, au contraire, apportait une révélation toute

1. V. A.-F. DiDOT, Aide .Uaniici: et l'Hellénisme à Venise (Paris, 1877).

LA RENAISSANCE LITTERAIRE. xvii

nouvelle : le moyen âge n'en avait rien connu, et devant cette splendeur vierge, enchantant les yeux éblouis, tout ce qui l'avait ignorée semblait ténébreux, difforme et vul-

gaire'. )^.^---v

L'antiquité ramenait l'homme à la nature et proclamait la puissance de la raison; elle diminuait ainsi l'influence du christianisme, qui se défie précisément de la raison et de la nature. Sentant désormais tout le prix de la forme et du beau, l'Italie chercha à reproduire l'antiquité, d'abord dans le domaine de la pensée et des lettres, puis dans la conception même de la vie; mais, pour affranchir la pensée, elle se dégagea du dogme religieux. La découverte de l'Amérique, par Christophe Colomb, avait semblé une première victoire de la raison sur la théologie ; l'Italie, forte de ce succès, chercha alors à rendre indépendantes la philosophie et les sciences.

Elle prenait ainsi conscience d'elle-même et de sa force, et, par là, elle s'attachait à la vie, à tout ce qui la rend charmante et douce, à cette fête continuelle que donnent à l'imagination et aux yeux les biens naturels que l'antiquité avait aimés, le ciel pur, les bois, les eaux, les fleurs. Elle concevait, en un mot, ^existence comme une oeuvre d'art qu'il fallait orner de tout l'éclat de la beauté et du luxe, pour que l'homme y pût développer aisément les harmonies de son corps, considéré, non plus, selon l'idée chrétienne, comme une vile enveloppe, mais comme une valeur en lui-même, pour qu'il y pût épanouir son âme, en exerçant plus librement ses facultés. Dans ce milieu, où la délicatesse mondaine se mélangeait aux séductions de la beauté artistique, l'individu, pensant que sa valeur était surtout en lui, devait faire effort pour durer le plus longtemps possible, et prolonger son existence terrestre dans une vie idéale, plus humaine que l'éternité chrétienne; or, la gloire lui offrait le moyen d'atteindre cette vie idéale, et la façon la plus aimable de l'acquérir était, à ses yeux, de faire effort pour réaliser, dans l'art et dans la poésie, les formes parfaites dont les anciens lui offraient

1. Gaston Paris, Bist. de la Lnngue et de la Litlératui-e françaises, t. T, Préface (A. Colin, édit., Paris, 1896).

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